‹ Voyages, études et travaux de A.-M. GrétryChapitre 57 sur 66 · POURQUOI LES PASSIONS AGISSENT-ELLES SOUVENT PAR LEURS CONTRAIRES · texte numérisé non relu

POURQUOI LES PASSIONS AGISSENT-ELLES SOUVENT PAR LEURS CONTRAIRES

Au début de sa carrière dans le monde, l'homme suit ses penchants naturels ; mais dès qu'il aperçoit que ses intérêts sont en opposition avec ceux des autres et que ceux-ci contrarient les siens, il dissimule ses penchants et devient factice. C'est alors qu'il affecte d'être indifférent aux choses qu'il recherche le plus, et qu'il feint d'être animé d'une passion contraire, pour cacher celle qui le domine ; c'est alors qu'il sacrifie à ses plus chers intérêts ceux que naguère il recherchait avec ardeur. Est-il dévoré d'orgueil, c'est par une modestie simulée qu'il parvient à son but. Veut-il être en possession de la place d'un autre : il le flatte, en se réservant le secret qui le fera choir quand il en sera temps. Le jeune homme est-il naturellement paresseux : sensible aux reproches qu'il essuie, il devient actif à l'excès. L'étourdi qui a déplu à sa maîtresse n'ose plus ni parler ni agir. L'avare amoureux devient prodigue ; et remarquons que dans toutes les situations que nous venons de citer, et mille autres sur lesquelles nous gardons un silence discret, l'homme, passant d'une extrémité à l'autre, ne peut presque jamais saisir le point raisonnable. C'est ici où l'on peut dire avec justesse que le mensonge rend hommage à la vérité.

Presque toujours, par un intérêt mal entendu, l'homme refuse d'obéir à son instinct et préfère agir d'après ses facultés morales. Oui, l'homme redoute son instinct, qui le ferait trop connaître. Avare ou fastueux, grand ou petit de caractère, véridique ou menteur, brave ou poltron, sage ou insensé, ses qualités ou ses vices, tout serait à découvert : il en serait de lui comme

de9 Horaces : « J'aurais voulu que cette figure fût un peu plus... » L'impatience me saisit; je m'approche de lui, et lui dis d'un ton respectueux : « N'est-ce pas à M. Raphaël que j'ai l'honneur de parler? » Le sot ne nie comprit pas. (G.)

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des plantes; on connaîtrait celle qui est salutaire ou venimeuse. Mais ce n'est pas là son compte ; dissimuler ses vices, exagérer ses qualités, c'est ce qu'il veut faire; et néanmoins, son allure une fois connue, la dissimulation seule lui reste pour apanage favori. S'il avait son instinct en plus grande considération, il ne serait occupé qu'à lui procurer des occasions favorables, après quoi il le laisserait agir et il le conduirait à bien; mais il sent, il sait que son instinct n'est pas de lui, et il voudrait s'en passer tout à fait, s'il était possible, pour se devoir tout à lui-même. En dédaignant son instinct il se trompe à chaque pas; et, ayant sans cesse à rougir de ses mécomptes, ce n'est que par des passions simulées qu'il cache celles dont il est la proie. C'est une triste vérité ; mais il est certain que presque tous les hommes se trompent mutuellement. Cependant si nous nous trompons tous, nous sommes tous trompés, et le contraire serait le bonheur général. Si les plus fins affectent d'être dupes pour mieux tromper les trompeurs ; si l'art de la perfidie pousse la perfection du vice jusqu'au point de donner l'air et le ton du mensonge à la vérité, pour que la vérité qu'on veut cacher ait l'air du mensonge, il faut en convenir, ces redoublements, ces doubles, triples tissus de mensonges sont horriblement pénibles pour de faibles créatures qui viennent séjourner quelques années sur la terre.

Les passions agissent donc par leurs contraires, parce que l'homme a souvent intérêt de tromper; parce qu'il semble n'être pas assez tlatté de ce qu'il fait par un instinct qui ne vient pas de lui. Cette manie morale est surtout applicable aux talents; on dirait que l'artiste semble craindre qu'une production simple soit trop belle pour des êtres corrompus, tels que sont les hommes en société. 11 semble croire aussi que, dans les productions de son instinct, on ne le jugera pas assez mériter le nom d'auteur. Il veut bien prendre la base de son œuvre dans la nature, d'abord parce qu'il ne peut faire autrement; mais ensuite, pour que son ouvrage soit bien de lui, il emploie des

procédés moraux, des idées factices," des incohérences presque inintelligibles, analogues à ses préjugés d'éducation ; alors il dit: « Voilà mon œuvre ! » Il est satisfait parce qu'il a tout gâté. Par les mêmes motifs d'ambition, l'artiste veut exécuter ce qu'il ne peut, briller dans le genre auquel il n'est point propre. Il réussit cependant, car il est de toute nécessité des aigles dans chaque état ; et il faut bien qu'il en soit ainsi, puisque tous les talents sont relatifs, et que tel n'est un grand homme que parce que d'autres sont de grands sots. Mais il ne s'ensuit pas moins que le talent le plus éminent est susceptible d'une juste critique, et que la nature seule est pure comme son instinct. Les beaux-arts ne sont que des copies de la nature, et toute copie est une faible comparaison de son modèle. Nous remarquerons donc que les artistes ont une tendance passionnée à sortir du genre qui leur est propre. Nous voyons les nations enjouées, telle que la française, faire des drames bien noirs; les Espagnols, naturellement graves, font des romans fort gais, des comédies d'où nous tirons nos situations les plus comiques.

L'atrabilaire, l'immortel Molière, devient l'auteur le plus comique. Le stoïque Anglais, le flegmatique d'Hèle fait rire à chaque mot dans ses pièces. Pierre Corneille, né bonhomme, à ce qu'on dit, devient politique sublime dans ses tragédies. Le tendre Racine n'est peut-être tel, nous dit-on, que pour fuir son penchant satirique. L'ambition d'être universel a laissé Voltaire, dans certains genres, au-dessous de plusieurs auteurs illustres qu'il eût surpassés peut-être. L'on pourrait dire encore que J.-J. Rousseau, après avoir, comme tous les gens de lettres de son temps, fréquenté les cercles les plus brillants, alluma sa vaste imagination à ces feux follets, et devint le plus grand moraliste de son siècle. Il semble enfin, soit qu'il y gagne, soit qu'il y perde, soit qu'il veuille se devoir tout à lui-même ; il semble, dis-je, que l'homme n'est pas content, s'il n'est le vice versa de son instinct. Ceci

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no prouverait-il pas que tout est factice dans les opérations de l'homme moral, et que pour être quelque chose de réel il faudrait qu'il fûl bêle comme son instinct, c'est-à-dire sublime comme la nature? En outre, et ceci me paraît très important pour les arts, songeons que l'imagination ne sert qu'aux objets que nous n'avons pas sous les yeux et dont il faut se faire une image. D'où il s'ensuit que l'homme riche, fatigué de tout, ne décrira pas les délices de l'opulence ; ce sera celui qui ne les possède point, mais qui les désire. Apollon lui-même ne ferait pas du char du soleil une majestueuse description : c'est Homère, aveugle, qu'il faut entendre. « C'est dans un cachot, dit Rousseau, qu'on écrit bien pour la liberté. » Est-ce l'artiste favori des riches assis au centre des voluptés qui saura les peindre ? Non ; c'est alors que son imagination se plaira dans les cabanes et qu'il peindra les vertus champêtres. L'artiste doit donc désirer vivement et s'abstenir, autant qu'il peut, de tout ce qu'il veut peindre ; il ne brûle plus dès qu'il possède. Désirer et jouir sont, pour l'imagination, comme mille est à un. On pourrait encore, sous le même rapport, examiner si le génie du musicien et celui du poète ne sont pas soumis à la loi morale dont nous venons de parler. On pourrait examiner si le poète et le musicien doivent avoir le même genre d'esprit, la même manière de voir, de sentir et de faire pour se réunir avec fruit; et si les talents, enfants des passions, n'agissent pas volontiers aussi par leurs contraires. En cherchant la solution satisfaisante de cette espèce de problème, on rendrait service au musicien, en lui montrant, comparativement avec la poésie, le genre qui lui convient; il en résulterait le même avantage pour le poète, qui trop souvent confie à tel compositeur un ouvrage dont l'idiome lui est ou trop étranger ou trop intime avec son genre d'esprit ; d'où il doit résulter, à coup sûr, une surabondance nuisible. Enfin cette discussion serait tout entière au profit de l'art dramatique, dont les deux agents principaux, les pa-

rôles et la musique, contracteraient des mariages plus assortis.

Si le musicien est doué de beaucoup d'esprit, doit-il en faire usage pour mettre en musique un poème spirituel ? Non ; en ce cas, il y aurait surabondance. J'ai éprouvé combien il est difficile de faire de la bonne musique sur des paroles trop spirituelles : dans son Amitié à l'épreuve, Favart, dont le style est plein d'esprit, m'a coûté des peines infinies ; dans son Tableau •parlant, Anseaume, rempli de bonliomie,ne m'a coûté que la peine d'écrire.

La tragédie sombre et sévère, où les sentiments sont très exaltés, appartient au musicien harmoniste, ordinairement froid et méthodique. Mais la tragédie plus douce, moins exaspérée, plus rapprochée de la nature, comme celle d'CEdipe à Colo?ie, appelle un musicien sensible autant qu'instruit. Il en sera toujours de même quand le poète et le compositeur n'auront rien de factice dans leur commun ouvrage.

Dans la musique du drame larmoyant, comme je l'ai dit ailleurs , il faut employer des moyens doux pour atténuer l'effet souvent atroce et gigantesque du poème. Dans le bas comique, j'ai toujours cru, et je le répète encore , que le musicien devait ennoblir son sujet, s'il ne veut en faire une farce rebutante. Concluons de ceci que la surabondance est un des plus grands écueils pour les arts ; que les artistes associés dans un ouvrage doivent s'entendre pour lui donner un parfait équilibre ; que si le poète s'est livré à toute sa verve, le musicien, au contraire, ne doit prendre qu'un élan modeste, et ne peut à son tour employer des moyens hardis que sous des paroles dénuées d'exagération.

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