DU BONHEUR
Le peuple croit assez communément que le bonheur se trouve comme une bonne chance de loterie, ou qu'il nous est donné ou refusé par la nature. « Que cet
29G A.-M. GRETRY
homme est heureux, dit-on, tout lui réussit ! et, de quelque manière que je m'y prenne, je ne puis réussir à rien. » Ces idées sont fausses ; on ne réussit que parce que l'on fait ce qu'il faut pour réussir.
Mais cet homme que l'on croit si heureux parce qu'il s'est acquis rapidement une grande fortune ; cet homme que l'on courtise pour qu'il nous serve ; cet homme, n'en doutez pas, est souvent le plus malheureux de tous. S'il a le don de séduire par son éloquence, s'il a de la souplesse, s'il est aclif et rampant, il réussira sans doute ; il est physiquement impossible qu'il ne réussisse pas ; mais les moyens qu'il emploie blessent la dignité de l'homme, qui se fait sentir dans le cœur le plus corrompu. S'il trompe pour réussir, ce qu'il fait toujours, c'est en combattant sa conscience, c'est en violant toute pudeur de l'âme qu'il parvient à ses fins. Chaque victoire lui coûte des combats qui affectent son cœur et le plongent dans un malheur véritable. Lisez dans l'intérieur de tous ces hommes à grand fracas, que vous croyez si heureux, vous verrez que vous vous étiez fait une fausse idée de leur prétendu bonheur; vous n'en trouverez aucun qui jouisse de la paix de l'âme, pas un qui ait naturellement le sourire sur les lèvres. Otez-lui l'agitation qu'il se donne et dont il a besoin pour s'étourdir ; tirez-le du tumulte ; ôtez-lui le vin de Champagne ; enfin rendez-le à luimême : il vous fera pitié. L'expérience de tous les siècles apprend que l'homme ne fait rien pour son bonheur, s'il ne sait diriger ses passions comme un bon écuyer dirige un cheval fougueux. Si au moindre mouvement il risque d'être culbuté, quel plaisir peut-il avoir sur sa superbe monture ? Il n'est qu'un moyen de parvenir à la tranquillité : c'est en écoutant et en obéissant à la voix de sa conscience. Cette voix se fait entendre dès l'âge de raison ; les passions ont beau la contrarier et vouloir la faire taire ; telle que l'animal symbole de la fidélité, elle crie, résiste, persécute, et le dernier son de sa voix plaintive précède d'un instant le terme de la vie. Écoutez-la donc, cette voix de Dieu,
cette voix de la nature ; elle vous dit d'être juste envers les autres comme envers vous-même. En lui obéissant, il s'établit en nous une douce circulation, un équilibre de justice qui donne un aplomb à notre conduite, dont le résultat est le bonheur.
C'est en sortant du repos de la nature, c'est à l'instant du réveil que cette voix se fait mieux entendre. Demandez-vous chaque matin : « rs"ai-je rien à me reprocher? » Si votre conscience murmure hardiment : « Je ne mérite pas d'être heureux; » si, pour vous justifier, vous avez besoin de capituler avec vous-même, vos preuves sont au moins équivoques, et vous n'obtiendrez encore qu'une satisfaction mêlée de trouble. Mais si vous vous exécutez en brave; si, en repoussant les passions avec vigueur; si, sans égard pour aucun intérêt, vous vous livrez à la pente du cœur, vous sentirez alors un élan de bonheur qui vous réjouira; et c'est la seule joie pure qu'il y ait dans ce monde, c'est celle de l'honnête homme. L'habitude de la victoire fera fuir vos ennemis ; et de quelque état que tu sois, homme vertueux, tu marcheras d'un pas ferme, en foulant à tes pieds le riche orgueilleux qui enviera ton bonheur.