‹ Voyages, études et travaux de A.-M. GrétryChapitre 59 sur 66 · DE LA TRISTESSE · texte numérisé non relu

DE LA TRISTESSE

De même que l'amour-propre se modifie et devient le germe de toutes les passions, la tristesse prend un caractère différent selon celui de l'individu ; il est même problable que la tristesse, de quelque genre qu'elle soit, a sa principale source dans l'amour-propre ou l'amour de soi. Dans l'homme nul, la tristesse est niaise; dans l'homme nerveux et violent, il n'y a guère de longue tristesse : il est au désespoir, il veut se tuer; il se tuerait s'il n'était protégé. Dans les êtres sensibles et faibles, la tristesse est un demi-deuil qui se prolonge autant que leur vie ; elle a des gradations, mais jamais elle ne finit absolument ; du moins contractent-ils l'habitude de le dire. Dans les imaginations

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vives, la tristesse serait mortelle si leur imagination elle-même ne servait à les préserver contre ses propres effets ; mais ces sortes d'imaginations prévoient et outrent tellement le bonheur et le malheur futurs, que l'un ou l'autre les surprend moins s'il s'effectue, puisqu'ils en ont d'avance prévu des effets plus terribles que la réalité.

Vu le choc continuel des passions et des intérêts divers de l'homme en société, la tristesse est pour lui l'état le plus commun. 11 n'est donc pas inutile de s'en entretenir, de lui en indiquer les sources, et de le prémunir contre l'état de l'âme le plus dangereux, si on le laissait s'invétérer. L'habitude de la tristesse l'augmente chaque jour et se tourne en manie. Tous les excès, toutes les manies, sont ridicules aux yeux de l'observateur tranquille ; ils produisent des effets contraires à ceux qu'on attend ; c'est ainsi que la manie de la folle joie est triste , et qu'au contraire celle de la tristesse est comique.

Indiquer les sources du bonheur, c'est tarir celles de la tristesse. Rien ne rend heureux que le calme de l'àme. Vivre exempt de remords, s'arrêter au point où toute chose devient excès , voilà l'antidote de l'ennui ; c'est la seule recette pour être heureux. Il est, dit-on, des chagrins si profonds, que l'âme ne peut plus s'en relever : le temps absorbe tout, jusqu'au chagrin le plus cuisant. Dans une âme commune, ces impressions sont passagères ; dans l'homme à grand caractère, le chagrin habituel prend une teinte si mâle, si lugubre, qu'il impose le respect; l'homme ordinaire surtout, qui n'a qu'une existence vague et sans passions déterminées, se prosterne devant l'illustre anachorète. Ne plaignons pas ceux qui, comme le célèbre Young, ont atteint, si j'ose le dire, à la poésie de la tristesse ; cet état a plus de charmes qu'on ne croit. Young n'aurait pas changé sa noble mélancolie contre la plus belle gaieté ; il vivait sur les bords du Cocyte ; il s'abreuvait des eaux du Phlégéton, qu'il trouvait délicieuses. Enlisant cet auteur, mille sensations voluptueusement tristes

vous attachent. C'est lui que nous lisons dans nos chagrins, et toujours, en quittant cette lecture, on sent son âme se dilater, on la sent presque épuisée de tristesse et près de recourir à la joie. Young, fils de l'astre de la nuit, que la poésie ose quelquefois préférer à l'astre du jour; Young, tu n'es point triste; partout où la volupté règne, la tristesse affligeante en est bannie. Croyons plutôt qu'il n'est point de volupté sans une teinte de tristesse. Le plaisir simple est enfant de la joie; plusieurs sensations, plusieurs plaisirs réunis, c'est la volupté qu'un peu de tristesse accompagne, parce que l'àme est affectée, parce qu'elle prévoit, parce qu'elle pressent que son état délicieux n'aura qu'un instant de durée. L'on rit le plaisir, on soupire la volupté ; l'un naît de l'assurance de jouir, l'autre de la crainte de perdre sa jouissance.

L'homme heureux qui rit de tout n'a jamais été propre aux grands talents. Artistes , qu'une mélancolie douce se fasse sentir dans tous vos ouvrages ; mais ne confondez pas cette teinte de sensibilité avec la tristesse, il n'y a point de rapport entre elles. La vérité, même gaie, ai-je dit quel'que part dans ce livre, a toujours une face austère ; elle mouille les yeux, quoiqu'elle fasse sourire1.

Cette nuance de tristesse sentimentale se fait toujours remarquer dans les ouvrages des femmes ; elles doivent cet avantage à la finesse, à la délicatesse de leur organisation. Mais le sentiment même devient maniéré, devient monotone, s'il n'est soutenu par la vérité. Pour obtenir cette vérité des arts, il faut que l'artiste ait assez de profondeur et de force pour parcourir un sujet sur toutes ses faces, ou choisir celles qui seules décident. C'est de là que naît la vigueur qui entraîne et persuade ; et cette vigueur accompagne rarement la grande sensibilité physique.

La musique pathétique ou triste est de trois sortes :

1. Quelqu'un prétendait que les situations les plus tristes avaient toujours un beau côté, la mort même ; car enfin, disait-il, quand nous sommes morts, nous n'en savons rien. (G.)

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triste, ayant du charme et de la poésie; triste sans aucun de ces avantages ; mixte, c'est-à-dire entre la tristesse et la gaieté.

Il est trois moyens pour mettre à exécution ces différents genres de musique : 1° un chant aussi vrai que noble, soutenu d'un orchestre qui ne soit qu'un accompagnement accessoire ; 2° un chant noble et sensible, mais vague, c'est-à-dire déclamant peu ou point les paroles; 3° un chant souvent insignifiant, recouvert d'un orchestre nombreux, modulé, expressif... On ne pourra chanter cette musique sans accompagnement : si seul on veut s'en rappeler quelques morceaux, on sera souvent obligé de laisser la partie du chant pour chanter, tantôt celle des violons, tantôt celle des violes, des bassons, des timbales... Voilà les trois moyens qui me semblent conduire à la musique pathétique, ayant du charme et de la poésie.

DES EXTRÊMES DES DEUX AGES, JEUNESSE ET VIEILLESSE OU DES INCOMPATIBILITÉS EN GÉNÉRAL

Les incompatibilités morales ont leur source dans les incompatibilités physiques, et l'on peut croire qu'en ceci les physiciens ont encore grand nombre d'expériences à faire et à constater. La plus forte des incompatibilités physiques, et qui fait naître mille incompatibilités morales , est celle qui existe entre les extrêmes des deux âges : jeunesse et vieillesse, soit des êtres animés ou inanimés. On peut dire que là se trouvent le chaud et le froid, le feu et la glace, la vivacité et l'inaction, l'actif et le passif, la beauté et la laideur... D'autres incompatibilités, et communes aux deux âges et absolument morales, sont la vertu et le vice, l'instruction et l'ignorance, etc. Cependant tout est bien dans l'état de nature ; car, pour sa conservation , la vieillesse a besoin du sang-froid de l'expérience, qui nuirait à la jeunesse, ne lui laisserait rien entreprendre avec activité, et rétrécirait son instinct, qui, dans les

arts d'imagination surtout, produit plus que la raison. Les facultés que donnent les deux âges sont également nécessaires au perfectionnement de l'œuvre des hommes; dans un âge, l'on modère la vivacité de celui qui voudrait aller trop loin ; dans l'autre, l'on donne l'exemple d'une activité que l'expérience voudraittrop modérer.

Toutes les incompatibilités physiques et morales sont la source du mal et du bien ; les unes servent d'opposition et font valoir les autres. Dans le pays des aveugles, les borgnes sont clairvoyants. Une mulâtre se croit blanche dans le pays des noirs. Au moral, nous remarquons que si quelqu'un s'emporte ridiculement en nous parlant, nous avons l'adresse de lui opposer une douce sérénité qui le confond et range l'auditoire de notre bord.

Pourquoi dit -on que les extrêmes se touchent, puisque c'est entre les extrêmes que se trouvent les plus fortes contrariétés? Voici le raisonnement qu'on peut faire. Au physique surtout, les extrêmes se touchent, parce que ce qui est arrivé à son dernier terme de maturité et de perfection se prépare à subir une régénération nouvelle. Ce que nous appelons la mort n'est qu'un travail nécessaire de la nature pour dissoudre et ressusciter tout à la fois l'être arrivé à la fin de sa carrière, et dont les substances, plus ou moins spiritueuses, rendues au ciel ou à la terre, vont incontinent reproduire un ou plusieurs êtres qui vivront et périront pour se régénérer comme lui. Si une mort prématurée est douloureuse, croyons que la dissolution naturelle de l'être n'est qu'un affaissement peu douloureux ; on oserait même dire que l'être animé, touchant à sa régénération , doit pressentir son état futur par quelques charmes secrets. Ne voit-on pas que presque tous les moribonds ont un instant d'intelligence sublime, qui étonne et impose la vénération à tous ceux qui les entourent? Il semble que l'auguste vérité, l'immensité de l'avenir soit alors découverte à leurs yeux1. Et vous,

1. Le méchant n'éprouve pas sans doute cette dernière consolation de

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spectateurs, vous pleurez! Les voyez-vous, dans ces derniers instants, se plaindre de leurs douleurs ou témoigner aucun regret de la vie? Ah ! pleurez la perte^ que vous faites; mais n'enviez point à l'homme juste son instant le plus auguste, celui pendant lequel son être semble s'anéantir pour prendre une nouvelle vie.

Oui, vos sens ont beau se révolter; encore huit jours, et le cadavre infect, enterré dans une prairie, y produira l'aspect le plus riant ; il sera métamorphosé en herbes, en fleurs, en insectes, tous dans leur printemps. Je passe sous silence les incompatibilités ou hétérogénéités qui sont du ressort du physicien et n'ont aucun rapport avec le moral de l'homme. La vivacité et l'inaction s'expliquent encore par les deux âges de l'homme, jeunesse et vieillesse. La vertu et le vice sont deux extrêmes qui ont leur source dans le tempérament des individus et dans l'éducation.

La beauté et la laideur sont des extrêmes souvent de convention, à moins que laideur ne soit difformité. Cependant, en nous en rapportant aux peuples civilisés, aux peuples artistes, la beauté n'est qu'une par toute la terre, parce qu'elle ne doit exister que par de justes rapports entre ses proportions. S'il est des peuples barbares qui ne sentent point la beauté mâle de l'Hercule Farnèse, la beauté moelleuse de l'Apollon du Belvédère, la beauté sereine de la Vénus de Médicis ; s'il est, clis-je, des peuples qui n'applaudissent pas à ces chefs-d'œuvre de Tari, c'est qu'ils sont dans l'ignorance et imbus de leurs préjugés. Je reviens donc encore aux deux âges extrêmes de l'homme , et je dis que la jeunesse et la vieillesse sont comme deux corps, l'un ascendant, l'autre descendant. L'on a dit mille fois, sans examiner le pourquoi, que nous aimons beaucoup plus nos enfants qu'ils ne nous aiment : cela est vrai ; que le grand-père et la grand'mère aiment plus leurs petits-enfants que leurs enfants propres :

la nature ; l'habitude du remords ne l'abandonne point : il meurt comme il a vécu. Sa substance rendue à la masse commune ne servit-elle qu'à former les plus vils iusectes, la métamorphose est heureuse. (G.)

cela est encore vrai. Ne voyons-nous pas partout le même principe? Jeunesse c'est printemps, vieillesse c'est hiver. Dans le premier âge, des organes neufs, des substances spiritueuses et abondantes donnent des forces actives et entretiennent le feu de la vie. Si Ton souffre à cet âge , c'est par l'abondance. Dans le dernier âge, c'est le contraire , tout est prêt à s'anéantir : et, n'en doutons point, c'est par un instinct intéressé, c'est en s'approchant le plus près possible de la jeunesse, que la décrépitude, plus ou moins avancée, recueille encore quelques atonies spiritueux qui émanent sans cesse des corps jeunes et animés. Je ne sais si, comme on le dit, les petits-enfants se plaisent tant avec leurs grands-pères ; il ne serait pas, je crois, difficile de s'apercevoir que ce sont eux qui les attirent, et que c'est véritablement plus pour leurs dragées que pour eux-mêmes que les enfants les caressent.

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