‹ Voyages, études et travaux de A.-M. GrétryChapitre 60 sur 66 · DE L HOMME D ORDRE · texte numérisé non relu

DE L HOMME D ORDRE

Ce caractère n'a pas, je crois, été traité au théâtre; on a prévu qu'il serait froid et ne produirait aucun effet; l'homme d'ordre, excellent pour la société en général, utile à chacun en particulier, faisant surtout son propre bonheur, possesseur de toutes les vertus tranquilles, et n'ayant que peu de défauts, est aimé sans être recherché des âmes passionnées, qui sont le grand nombre. On ne court à lui que comme vers le médecin qui peut nous guérir, et que l'on cesse de voir après la maladie ; on ne va le chercher que comme les enfants vont voir leurs grands-parents : c'est toujours pour en obtenir quelque chose. Cependant, si l'homme d'ordre n'est pas un caractère théâtral, il n'en doit pas moins être connu de l'artiste, parce que plusieurs personnages faits pour être mis en opposition aux caractères passionnés en tirent leurs traits les plus caractéristiques. Tels sont les philintes, les négociants, les hommes de loi, les vieux et honnêtes serviteurs* et tout

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être calme et vertueux. L'homme qni n'est pas subjugué par les passions, qui ne leur résiste qu'en philosophe, qui ne veut pas risquer un combat inégal, qui souvent n'a jamais brûlé ni pour la gloire ni pour aucun autre sentiment; l'homme enfin qui tient le milieu entre l'homme ardent et l'homme apathique, est ce que j'appelle l'homme d'ordre. Il ne fait rien sans règles, il ne dit rien sans principes; c'est un dictionnaire étymologique qui arrête d'un seul mot les plus longs bavardages. Tout est jouissance pour lui : c'est de l'ordre des choses qu'il jouit, autant et plus peut-être que de leur importance; il voit même dans la destruction la régénération qui va suivre; il n'est ni prodigue ni avare; il est bienfaisant; il tient magasin de tout au service de ses amis et de l'humanité ; il va de jouissance en jouissance; l'amour de l'ordre et de l'économie lui ont valu son opulence, et il en estime plus les sources que le produit. Rarement l'homme ardent, propre aux grandes choses, est l'homme dont je parle; l'homme de génie est généralement ennemi du désordre, mais il ne peut être symétrique qu'en grand et jamais en détail. On nous dit que Métastase était minutieux; que chacun de ses cahiers avait une place fixe; qu'il ne trempait qu'un petit bout de sa plume dans l'encre pour ne pas la salir. Au reste, Métastase était excepté de la règle, et les exceptions sont communes. J'aimerais à croire qu'il était vieux lorsqu'il devint minutieux, ou que s'il fut tel dans sa jeunesse, il sentit avoir besoin de cet ordre extérieur pour rétablir le calme dans son imagination.

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