‹ Voyages, études et travaux de A.-M. GrétryChapitre 6 sur 66 · LE HURON · texte numérisé non relu

LE HURON

Comédie en deux actes, envers, paroles de Marmontel; représenté pour la première fois par les comédiens italiens, le 20 août 1769.

Cailleau me conduisit chez Mmc Laruetle, où je trouvai les principaux comédiens rassemblés; j'exé-

1. Le Huron n'est autre que V Ingénu de Voltaire. « Né curieux, comme il le dit lui-même, il a quitté son pays pour voir un peu comme le monde est fait. » Arrivé en France, dans un certain village des bords de

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cutai seul au clavecin toute la musique de cet ouvrage : nous fîmes une répétition au théâtre quelques jours après ; lorsque Cailleau chanta l'air « Dans quel canton est THuronie », et qu'il dit : « Messieurs, messieurs, en Huronie... » les musiciens cessèrent de jouer pour lui demander ce qu'il voulait: «Je chante mon rôle, » leur dit-il. On rit de la méprise, et l'on recommença le morceau. Les répétitions se firent avec zèle, et je sentis renaître l'espoir de réussir à Paris. Le jour de la première représentation, j'étais dans une telle perplexité que, trois heures à peine étant sonnées, je fus me poster au coin de la rue Mauconseil ; là, mes regards se fixaient sur les voitures, et semblaient attirer les spectateurs et solliciter leur indulgence. Je n'entrai dans la salle que lorsque la première pièce fut jouée ; et lorsque je vis qu'on allait commencer l'ouverture du Huron., je descendis à l'orchestre. Mon intention était de me recommander au premier violon (Lebel). Je le trouvai prêt à frapper le premier coup d'archet; ses yeux étaient enflammés, les traits de son visage changés au point qu'on aurait pu le méconnaître : je me retirai sans mot dire, et je fus saisi d'un mouvement de reconnaissance dont je n'ai jamais perdu le souvenir. J'ai depuis obtenu qu'il fût nommé musicien du roi, avec douze cents francs de pension *. Le public fit comme Cailleau : il écouta le premier morceau avec défiance; il me croyait Italien, parce que mon

la mer, il a vu « ce que le monde a de plus parfait », c'est-à-dire WUa Hortensc de Saint-Yves, et « il a fini sa ronde », c'est-à-dire il n'ira pas plus loin. Il mène là une vie de sauvage original vêtu de la façon la plus primitive, courant, chassant, ne s'humanisant que pour plaire à la belle Hortense, promise au fils du bailli, qui n'est qu'un niais et un poltron. Le Huron porte au cou des portraits qui le font reconnaître comme fils d'un Français qui est allé mourir au Canada: il retrouve dans ce même village son oncle et sa tante, qui veulent lui faire obtenir la main d'Hortense, qui d'ailleurs est éprise de lui. Le père, dont la parole est engagée au bailli, refuse; mais les Anglais débarquent pour une invasion, et pendant que le fils du bailli se cache dans une cave, le Huron fait des prodiges de valeur qui forcent les envahisseurs à la retraite , et après quelques autres péripéties il est enfin uni à celle qu'il aime.

1. Depuis plusieurs années il suivait les comédiens italiens lorsqu'ils jouaient à la cour, et n'avait aucun traitement. (G.)

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nom se termine en i; j'ai su depuis que le parterre disait : « Nous allons donc entendre des roulades et des points d'orgue à ne jamais finir. » 11 fut trompé, et me dédommagea de la prévention ; le duo « Ne vous rebutez pas», etc., détruisit le préjugé; Cailleau parut, fit aimer le charmant Huron, qu'on a longtemps regretté à la Comédie italienne. Mmc Laruette chanta le rôle de Mllc de Saint-Yves, avec sa sensibilité toujours si décente ; Laruette déploya dans celui de Gilotin sa pantomime comique sans charge; l'excellent acteur Clairval, toujours animé du désir d'être utile à ses camarades et aux arts, ne dédaigna pas de se charger du petit rôle de l'officier français. Le succès fut décidé après le premier acte, et confirmé à la fin du second; on demanda les auteurs : Clairval me nomma, et dit que fauteur des paroles était anonyme.

Si j'ai jamais passé une nuit agréable, ce fut celle qui suivit cet heureux jour. Mon père m'apparut en songe; il me tendait les bras; je m'élançais vers lui, en poussant un cri qui dissipa un si doux prestige. Cher auteur de mes jours, qu'il fut douloureux pour moi de penser que tu ne jouirais pas de mon premier succès! Dieu, qui lit au fond des cœurs, sait que le désir de te procurer l'aisance qui te manquait fut le premier mobile de mon émulation. Mais dans l'instant même où je luttais contre forage avec quelque espoir de succès ; quand des amis cruels faisaient entendre à ce malheureux père combien mes efforts étaient téméraires; lorsque enfin j'étais Tunique objet de ses inquiétudes, et que d'une voix presque éteinte il disait : « Je ne verrai plus mon fils ! Réussira-t-il ? » la mort vint terminer des jours menacés depuis longtemps, et que j'allais rendre plus heureux.

Un peintre de mes amis vint me trouver le lendemain. « Je veux, me dit-il, te montrer quelque chose qui te fera plaisir.

— Allons! lui dis-je , car je suis fatigué d'entendre des lectures de pièces.

— Comment, déjà?

— Bon ! tu vois un homme auquel depuis ce matin on a offert cinq pièces reçues aux Italiens. « Tout ou rien » est un adage qui se réalise surtout à Paris. Les poètes qui m'ont honoré de leurs visites sont ceux que j'avais sollicités vainement pour avoir un ouvrage.

— Ah! me dit mon ami, j'ai bien ri hier à l'amphithéâtre. J'étais entouré de ces messieurs, et à la fin de chaque morceau ils s'écriaient : « Ah ! il fera ma pièce! « Vous verrez, Messieurs, l'ouvrage que je lui destine ! » « Si l'on finissait un air comique : « Ah ! j'ai aussi de «la gaieté dans mon ouvrage; bravo! bravo! c'est « mon homme... » Enfin, poursuivit le peintre, as-tu accueilli quelques-uns de ces messieurs?

— Non; je leur ai dit que Marmontel méritait la préférence, puisqu'il avait bien voulu se hasarder avec moi. »

Je sortis avec mon ami; il me conduisit dans une petite rue derrière la Comédie italienne ; puis, m'arrêtant vis-à-vis une boutique, je vis :

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