M..;, MARCHAND DE TABAC
J'entrai, j'en pris une livre, parce que je le trouvai, comme de raison, meilleur que partout ailleurs.
Si je fus enchanté de la réussite du Huron, je ne le fus pas moins d'un autre événement auquel j'étais bien loin de m' attendre. Eut-on pu croire, en effet, que dans le temps de mon arrivée à Paris, lorsque je quêtais infructueusement dans cette grande ville des poèmes à musique, et que je n'avais effectivement aucun titre pour inspirer beaucoup de confiance aux Parisiens, le premier poète de la France et de son siècle, Voltaire, me tenait la parole qu'il m'avait donnée, sur laquelle je n'osais compter, et faisait pour moi des opéras comiques? A la vérité , il" avait marqué, ainsi que Mme Denis, sa nièce, beaucoup d'indulgence pour les morceaux que j'avais exécutés devant lui à Ferney; mais quelques airs détachés, et la musique que j'avais
refaite sur l'opéra & Isabelle et Gertrude de Favart, me paraissaient des titres insuffisants pour exciter l'attention d'un homme tel que Voltaire et pour mériter ses encouragements. Quand, pour me déterminer à venir à Paris, il m'assurait qu'il travaillerait pour moi, je crus qu'il plaisantait, et je fus loin d'imaginer que Voltaire pût quitter quelques moments le sceptre de Melpomène pour les grelots de Momus. Il le fit pourtant, et composa, en se jouant, le Baron d'Otrante, et les Deux Tonneaux. Je reçus le premier pendant qu'on jouait encore le Huron dans sa nouveauté. Le conte de Voltaire intitulé l'Éducation d'un prince lui fournit le sujet du Baron d'Otrante. Je fus chargé de présenter la pièce aux comédiens italiens, comme l'ouvrage d'un jeune poète de province. Le sujet parut comique et moral, et les détails agréables; mais ils ne voulurent point recevoir cet ouvrage à moins que l'auteur n'y fit des changements. Ce qui les choqua, peut-être, c'est que l'un des principaux rôles, celui du corsaire, est écrit en italien, et tous les autres en français. Ce mélange des deux idiomes n'était point rare sur leur théâtre dans les comédies dites italiennes; mais c'était une nouveauté dans l' opéra-comique, et ils ne voulurent point la hasarder, surtout n'ayant point de chanteur italien. Cependant ils voyaient très bien dans le Baron d'Otrante un talent qui pouvait leur être utile, et ils m'engagèrent à faire venir le jeune auteur anonyme à Paris. Je leur promis d'y faire mes efforts. On peut croire que la proposition fit rire Voltaire, et qu'il se consola facilement du refus des comédiens. Pour moi, je fus très fâché de ce contretemps, qui me fit renoncer à mettre sa pièce en musique, comme il renonça de son côté à l'opéra-comique.
Le public ne tarda pas à me mettre au rang des compositeurs clignes de ses encouragements; mais on m'accordait trop ou pas assez. On commença par me refuser le genre comique, quoiqu'il y eût du comique dans le Huron. D'autres cherchèrent à arranger mes chants sur le système de la basse fondamentale, et elle
ou moi nous nous trouvâmes quelquefois en défaut. « J'ai, me dit un homme, cherché vainement la basse fondamentale de la note du cor, dans le récitatif obligé de M110 de Saint-Yves, au second acte. Quelle raison me donneriez-vous de cette sortie d'un ton à l'autre, sans rapports entre les harmonies?
— La voici, lui dis-je : c'est parce que le Huron, dont Mlle de Saint- Yves s'imagine entendre les accents, est trop éloigné du lieu de la scène pour savoir dans quel ton l'on y chante.
— Et si la basse fondamentale ne peut justifier cet écart ?
— Tant pis pour elle. Mais il n'en est pas moins vrai que l'on ne peut chanter un duo en tierces lorsqu'on est à une demi lieue l'un de l'autre.
— La raison est bien pour vous, me dit-il, mais la règle!.. » Je rencontrai mon homme quelque temps après :
« Soyez tranquille, me dit-il, j'ai trouvé la basse fondamentale de votre note. »
Malheur à l'artiste qui, trop captivé par la règle, n'ose se livrer à l'essor de son génie ! il faut des écarts pour pouvoir tout expérimenter; il doit savoir peindre l'homme sensé qui passe par la porte et le fou qui saute par la fenêtre.
Si vous ne pouvez être vrai qu'en créant une combinaison inusitée, ne craignez point d'enrichir la théorie d'une règle de plus; d'autres artistes placeront peut-être encore plus à propos la licence que vous vous êtes permise, et forceront les plus sévères à l'adopter. Le précepte a presque toujours suivi l'exemple. Ce n'est cependant qu'à l'homme familiarisé avec la règle qu'il est quelquefois permis de la violer, parce que lui seul peut sentir qu'en pareil cas la règle n'a pu suffire.
Tâchons de voir maintenant pourquoi ma musique s'est établie doucement en France, sans me. faire des partisans enthousiastes et sans exciter de ces disputes puériles* telles que nous en avons vu. C'est, je crois,
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à mes études et à la manière que j'ai adoptée que je dois cet avantage.
J'entendais beaucoup raisonner sur la musique, et comme, le plus souvent, je n'étais de l'avis de personne, je prenais le parti de me1 taire. Cependant je me demandais à moi-même : « N'est-il point de moyen pour contenter à peu près tout le monde? Il faut être vrai dans la déclamation, me disais-je, à laquelle le Français est très sensible. » J'avais remarqué qu'une détonation affreuse n'altérait pas le plaisir du commun des auditeurs au spectacle lyrique, mais que la moindre inflexion fausse au Théâtre-Français causait une rumeur générale. Je cherchai donc la vérité dans la déclamation; après quoi je crus que le musicien qui saurait le mieux la métamorphoser en chant serait le plus habile. Oui, c'est au Théâtre-Français, c'est dans la bouche des grands acteurs, c'est là que la déclamation accompagnée des illusions théâtrales fait sur nous des impressions ineffaçables, auxquelles les préceptes les mieux analysés ne suppléeront jamais.
C'est là que le musicien apprend à interroger les passions, à scruter le cœur humain, à se rendre compte de tous les mouvements de l'àme. C'est à cette école qu'il apprend à connaître et à rendre leurs véritables accents, à marquer leurs nuances et leurs limites. Il est donc inutile, je le répète, de décrire ici les sentiments dont l'action nous a frappés; si la sensibilité ne les conserve au fond de notre âme, si elle n'y excite les orages et ne ramène le calme, toute description est vaine. Le compositeur froid, l'homme sans passions ne sera jamais que l'écho servile qui répète des sons ; et la vraie sensibilité qui l'écoutera n'en sera point émue.
Persuadé que chaque interlocuteur avait son ton, sa manière, je m'étudiai à conserver à chacun son caractère.
Bientôt je m'aperçus que la musique avait des ressources que la déclamation, étant seule, n'a point. Une jeune fille, par exemple, assure à sa mère qu'elle
n'éprouve aucun trouble ; mais pendant qu'elle affecte le calme, l'orchestre exprime , par un chant simple et monotone, les agitations de son cœur. Un nigaud veut-il exprimer son amour ou son courage : s'il est vraiment animé, il doit avoir les accents de sa passion; mais l'orchestre, par sa monotonie, nous montrera le petit bout d'oreille. En général, le sentiment doit être dans le chant; l'esprit, les gestes, les mines, doivent être répandus dans les accompagnements.
Telles furent mes réflexions et mes études. Je ne dirai pas que les acteurs que je trouvai à Paris étaient plus acteurs que chanteurs, et que je devais, par cette raison, adopter le système de la déclamation musicale; non : je serai plus vrai; je dirai que la musique de Pergolèze m'ayant toujours plus vivement affecté que toute autre musique, je suivis mon instinct; il se trouva conforme à celui de cette partie du public qui; dans la jouissance même de ses plaisirs, aime à pouvoir s'éclairer du flambeau de la raison. Le sexe qui reçut la sensibilité en partage fut mon premier partisan; le jeune étourdi me trouva de l'enjouement et de la finesse; l'homme sévère dit que, ma musique était parlante ; les vieux partisans de Lulli et de Rameau trouvèrent dans mon chant certains rapports avec celui de leurs héros. Mais lorsqu'on veut bien applaudir aux efforts d'un artiste, qu'il est loin d'être satisfait de son travail ! Tantôt il sent que la déclamation se perd dans les chants vagues et suaves, ou qu'une belle mélodie exclut une harmonie complète; que c'est toujours en sacrifiant une partie qu'il en fait ressortir une autre. Il voit, en travaillant, la source des différents systèmes et des querelles qu'ils font naître; mais, oubliant l'opinion, il ne doit être guidé que par le sentiment qui le maîtrise.
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LUCILE i
Comédie on un acte, en vers, parole? de Marmontel; représentée pour la première fois par les comédiens italiens, le 5 janvier 1769.
Cette pièce fut attendue avec impatience; mon premier ouvrage avait, été jugé avec indulgence, mais le public ne voulait nvaccorder un second succès qu'avec plus de retenue. Cette comédie, où je trouvai de quoi déployer la sensibilité domestique, si naturelle à l'homme né dans le pays des bonnes gens2, réveilla, j'ose le dire, ce sentiment précieux :
Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille ?
fit couler les larmes des spectateurs, surpris d'être émus par de nouveaux ressorts dans le pays de la galanterie. Ce morceau de musique a servi, depuis qu'il est connu, pour consacrer les fêtes de famille. Un jeune homme, dont je devrais savoir le nom, étant à la première représentation de cette pièce, aperçut le duc d'Orléans essuyant ses yeux pendant le quatuor; il se présente le lendemain avec confiance au prince, qui ne le connaissait pas :'« Monseigneur, dit-il en se jetant à ses genoux, j'ai vu pleurer Votre Altesse, hier, au
1. Les Annales dramatiques de Babault analysent ainsi cet ouvrage : « La jeune Luciie doit épouser Dorval. On la croit fille d'un gentilhomme,
et son union avec Dorval, qui l'est lui-même, se fait par suite d'un consentement mutuel. Mais le laboureur Biaise, que l'on croit être le père nourricier de Luciie, vient déclarer qu'elle a été changée en nourrice et qu'elle est sa propre fille. Cette nouvelle, qui semble devoir rompre le mariage projeté, produit un ellet contraire. Dorval n'aime pas moins la jeune Luciie, et les deux pères sont enchantés de la probité du paysan qui a fait une telle déclaration : ils en font leur ami, et le mariage a lieu. »
On sent plus le mérite de cette pièce à la représentation qu'à la lecture, parce que ce poème n'est qu'une espèce de canevas pour le musicien, comme devraient être la plupart des ouvrages lyriques : c'est à la musique à développer ce que les paroles ne doivent qu'indiquer.
1. En appelant ainsi mon pays natal (Liège) j'éprouverai sans doute des contradictions : l'on pourrait à plus juste titre appeler ce pays, plus qu'aucun autre, celui des vertus et des vices. En ellet, dans le temps de ma jeunesse, la vertu s'y montrait sans ostentation, et le vice sans
quatuor de Liœile. J'aime éperdument une demoiselle qui appartient à un gentilhomme de votre maison; il refuse de nous unir parce que ma fortune ne répond pas à la sienne, et j'implore votre protection. » Le prince lui promit de s'instruire de l'état des choses, et le mariage fut fait peu de temps après. Je demande si à cette noce on chanta le quatuor ! Je me trouvai moimême quelque temps après chez un homme qui s'était opposé infructueusement au mariage de son frère; la jeune épouse, belle comme Vénus, se préseate chez le frère de son mari ; elle y est reçue très poliment, c'està-dire froidement. Cependant, comme j'aperçus que les caresses de la dame jetaient du trouble dans le cœur de son beau-frère, je les engageai à s'approcher du piano; je chantai le quatuor avec effusion de cœur, et j'eus le plaisir de voir, après quelques mesures, le frère et la sœur s'entrelacer de leurs bras en répandant des larmes bien douces, celles de la réconciliation. S'il est permis de joindre l'épigramme à ce que le sentiment a de plus précieux, je rapporterai l'anecdote suivante: Des officiers de judicature, créés sous les auspices d'un ancien ministre dont les opérations n'avaient pas eu l'approbation publique, assistaient, dans leur loge, à un spectacle de province; on représentait la tragi-comédie de Samson1. Arlequin
hypocrisie. Qu'il me serait doux d'y voir fleurir le commerce et les arts, autant qu'il m'en paraît susceptible par sa position et le génie de ses habitants! Partout environné de nations aussi commerçantes que formidables, don! il sépare les limites, il devrait jouir de tous les avantages de la liberté et de la neutralité. Si l'artiste y trouvait de l'encouragement, combien de tètes vigoureuses sortiraient du petit pays de Liège! (G.)
1. Voici comment Voltaire parle de cette tragi-comédie dans une de ses lettres: « Une comédie de Samson fut jouée en Italie. On en donna une traduction à Paris par un nommé Romagnesy, en 1717. On la représenta sur le théâtre français de la prétendue Comédie italienne, anciennement le palais des ducs de Bourgogne. Dans cette pièce sublime, qui fut imprimée et dédiée au Régent, Arlequin, valet de Samson, se battait contre un coq d'Inde pendant que son maître emportait les portes de Gaza sur ses épaules. En 1732, on voulut représentera l'Opéra de Paris une tragédie de Samson (poème de Voltaire), mise en musique par le célèbre Rameau. On ne le permit pas. Il n'y avait dans la pièce ni Arlequin ni coq d'Inrle; la chose parut trop sérieuse. On était d'ailleurs bien aise de mortiûer Rameau, qui avait de grands talents.., »
luttait sur la scène avec un dindon, qui, s'étant échappé, se réfugia dans la loge de ces officiers; aussitôt le parterre se mit à chanter en chœur : «. Où peuton être mieux qu'au sein de sa famille ! »
La Comédie italienne n'avait, jusqu'à cette époque, donné aucune pièce dans laquelle le sentiment prédominât; aussi, dès que le quatuor fut fini, les spectateurs reçurent Cailleau avec des éclats qui semblaient dire : « Nous allons rire avec le bon nourricier de Lucile. » Cailleau jeta sur le parterre un regard douloureux, et dit:
Je viens dans la douleur, Et j'apporte ici le malheur.
Le monologue de Biaise: « Ah! ma femme, qu'avezvous fait? » fut chanté et joué par cet acteur inimitable d'une manière sublime, et je dirai, pour faire son éloge, qu'il parut court. 11 a souvent paru long depuis. Le poète et le musicien avaient pressenti les talents de Cailleau en faisant ce monologue.
Son organe commençait à s'affaiblir, mais chaque jour il se montrait plus grand comédien. Pour se costumer avec plus de naturel, il avait arrêté un paysan dans les rues de Paris, en le priant de lui prêter son habit; il parut sur la scène les pieds poudreux, et, pour la première fois, avec la tête chauve. Chacun le félicitait sur son courage à s'être fait raser la tête pour être mieux dans son rôle, lorsqu'il nous apprit qu'il n'avait fait que la moitié du sacrifice, c'est-à-dire qu'il portait depuis longtemps un faux toupet que personne n'avait reconnu.
Les paroles et la musique eurent un succès égal. L'on demanda les auteurs; Clairval vint, comme au Iluron, me nommer, en ajoutant que l'auteur des paroles était anonyme. « Il a tort, » dit une voix forte, et toute la salle applaudit.
Le public, en accordant un plein succès à cet ouvrage, se confirma cependant dans l'idée que le genre gai
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m'était refusé ; les journaux répétèrent ce que le public avait dit, et l'on me reprocha de faire pleurer à l'opéracomique. Je répondis à ce reproche par la pièce suivante :