‹ Voyages, études et travaux de A.-M. GrétryChapitre 61 sur 66 · BU DESORDRE · texte numérisé non relu

BU DESORDRE

De mêmq que l'on distingue l'homme d'ordre par un certain calme répandu sur toute sa personne et qui règne dans toutes ses actions, l'on reconnaît le désordre par une agitation secrète, une mobilité dans les traits, une fièvre lente, une fièvre morale enfin, qui est

peul-être l'état le plus pénible pour l'homme. Il serait moins à plaindre livré à une plus grande agitation, qui lui donnerait une existence plus déterminée1. Il serait plus heureux encore dans l'abattement qui y succéderait; mais un désordre mixte, toujours accompagné de l'incertitude, doit être l'état de l'âme le plus accablant. Trop heureux donc si quelque passion violente le force à calculer avec ses facultés, pour favoriser cette même passion. Donner tout à une chose suppose un raisonnement d'économie avec les moyens qui nous la donnent; abandonner son âme à une passion violente, c'est forcer les autres passions à lui obéir. Cette crise alors est salutaire, et, après un désordre affreux, on peut retrouver le calme que donne la convalescence après un violent accès de fièvre.

Il existe un état d'ordre qui est pire que le désordre, et auquel on peut difficilement remédier : c'est celui du vicieux réfléchi, du vicieux par habitude. Plusieurs philosophes semblent croire qu'il parvient, à la longue, à écarter les reproches de sa conscience; je ne le crois pas. La moindre action vertueuse dont il est le témoin est un poison pour lui; quelquefois il semble être vertueux lui-même en pratiquant quelque bonne action, souvent par hypocrisie ou par un reste de penchant vers la nature; mais au lieu d'y trouver de la consolation, il n'y trouve que des remords. S'il est au spectacle, son cœur est également déchiré par les peintures du vice ou de la vertu; il se reconnaît dans l'un et se sent indigne de l'autre. C'est l'homme enfin qui s'est familiarisé avec les vices; qui en connaît les tours, les détours; qui, né avec de l'esprit, l'applique à établir l'ordre dans le désordre même; il devient expert en scélératesse; son amour-propre, satisfait de ses succès, est sourd aux cris de sa conscience, mais il ne parvient jamais à les étouffer.

1. On a dû remarquer que les hommes dont la conscience n'est pas pure s'agitent lo plus qu'ils peuvent. Ils s'occupent de mille affaires à la fois, et ce n'est pas assez pour qu'ils s'oublient eux-mêmes. (G.)

!06 A.-M. GRETRY

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