LE TABLEAU PARLANT
Paroles à'Anseaume; représenté à Paris par les comédiens italiens, le 20 septembre 1769.
Cette pièce me parut la meilleure réponse que je pusse faire au public. Deux succès de suite m'avaient rendu ma gaieté naturelle, que j'aurais eu bien de la peine à exciter dans le temps que je fis le Huron.
C'est dans les beaux jours du printemps que je composai le Tableau parlant; et je puis dire que, pendant deux mois, chanter et rire fut toute mon occupation ; j'étais si plein de mon sujet, qu'un jour, après le dîner, je fis, chez l'ambassadeur de Suède, quatre morceaux de musique sans interruption.
Le 1er : Pour tromper un pauvre vieillard, etc.
Le 2e : Vous étiez ce que vous n'êtes plus.
Le 3e : La Tempête de Pierrot.
Le 4° : Le duo : Je brûlerai d'une ardeur éternelle.
Cette fertilité m'étonna moi-même. Elle serait dangereuse pour l'ignorant ou pour l'homme qui se livre rarement au travail; mais l'artiste qui passe les nuits à réfléchir doit profiter des prodigalités de la nature.
1. Isabelle va donner sa main à M. Cassandre, son vieux tuteur, lorsque l'arrivée inattendue du jeune Léandre, qu'elle aime, change ses dispositions. Cassandre, pour connaître le motif de cette brusque différence d'humeur, simule un voyage, et se renferme dans un cabinet d'où il pourra tout observer. On profite de l'absence du vieillard et l'on fait les apprêts d'un repas agréable. Pour être témoin de la scène, Cassandre se cache derrière son portrait, qui est placé sur un chevalet ou le peintre vient de l'achever. En conséquence il découpe la figure de la copie et met celle de l'original à la place. Les jeunes gens se mettent à table. Bientôt la conversation s'engage. Cassandre y prend part dans des apartés fort comiques. On s'égaye aux dépens du pauvre tuteur. Léandre pousse la gaieté au point d'engager Isabelle à faire une déclaration d'amour au portrait du vieillard. Cette idée folle s'exécute, mais Cassandre, en sortant sa tête du trou, fait bientôt succéder les craintes les plus vives à cette joie immodérée. Il ne profite point toutefois de cet avantage, et unit les deux jeunes amoureux... pour se venger.
106 M. -A. GRETRY
Je finis cet opéra à Croix-Fontaine; on. y fit la lecture du Tableau parlant, et l'on plaignit le malheureux musicien. Le duc de N... y fit de légers changements, que je communiquai ensuite à Anseaume j , et qu'il adopta. Voilà pourquoi le public, après le succès, attribua ce poème au duc de N...
Je m'appliquai surtout, dans cet ouvrage, à ennoblir, autant que faire se pouvait sans blesser la vérité, le genre de la parade; et c'est une attention très nécessaire à tout compositeur qui traite un sujet trivial.
Une dek premières règles dans les beaux-arts est de donner de la noblesse à tout ce qui en est susceptible, en imitant la nature, souvent même en peignant les mœurs ; et l'artiste ferait sagement de rejeter tout sujet qui ne peut être ennobli. Cependant, si ce procédé est nécessaire, il est des sujets nobles par eux-mêmes qui exigent une attention opposée. Je n'entends pas que l'artiste dégrade ceux qui sont nobles ou sublimes; mais il doit craindre que l'exagération ne prenne la place du naturel, lorsqu'il met sur la scène ou les dieux de la fable ou les héros. Les artistes grecs et romains n'avaient pas autant que nous cet écueil à redouter: alors tout était grand et noble; ils peignaient d'après leurs modèles, et ne redoutaient point de n'être pas entendus ni de paraître gigantesques.
Quand j'entends dire que les arts sont dégénérés, j'entends que les hommes ne sont plus les mêmes. Si l'on jette un coup d'œil sur les mœurs actuelles, en les comparant à celles que l'artiste ne peut plus peindre qu'à travers une perspective d'environ deux mille ans, qu'aperçoit-on? La femme, plus coquette à mesure qu'elle avance en âge2, fait passer sa fille de son sein chez une nourrice, et de là dans un couvent, d'où elle
i. Anseaume, souffleur, secrétaire, répétiteur et poète en titre delà Comédie italienne, composa pour le théâtre auquel il était attaché un grand nombre de pièces légères fort médiocrement écrites, mais assez habilement conçues au point de \ ne technique.
l. u Quel âge a madame la marquise? demandait un de nos rois.
— Sire, j'ai quarante ans. — Et vous? dit-il ensuite au fils de la dame.
— J'ai le même âge que ma mère, sire, » répond-il. (G.)
ne sortira que pour recevoir répoux qu'on lui donne sans la consulter. Jadis on voyait la femme, belle de sa vertu, fîère de la destruction de ses charmes, lorsqu'elle pouvait montrer la nombreuse famille qui lui devait le jour ou le hérosdont elle était mère.
Aujourd'hui, pour faire toujours le contraire des anciens, l'homme de génie n'obtient des éloges qu'après décès. On encourage les morts, on décourage les vivants; les gens à talents, pour forcer la multitude à les admirer seuls, se déchirent tous mutuellement; tandis que jadis l'homme, plus fier de lapuissance de son être que de son mérite personnel, respectait le talent partout où il était, et jouissait des chefs-d'œuvre des hommes en songeant qu'il était homme lui-même. Celui qu'on voulait reconnaître pour le premier de son état avouait qu'il n'était que le second, quand son rival lui avait fourni les idées qu'il avait mises dans un plus grand ordre.
Les hommes de génie, se respectant ainsi, forçaient la multitude à les admirer. Si les musiciens de nos jours étaient jugés par l'esprit qui caractérisait les anciens, l'on nommerait Gluck et Philidor pour la force de l'expression harmonique; Sacchini1 et Piccini, pour la tendre et belle expression idéale; Paisiello 2, Çimarosa3, pour la fraîcheur des idées; Monsigny,
1. Ant. Sacchini, élève cie Durante, naquit en 1735 aux environs de Naples dans une pauvre cabane de pêcheurs. En 1771, il alla en Allemagne, ou plusieurs de ses opéras furent accueillis très favorablement. De Londres, ou il alla ensuite, il vint en 1782 à Paris, ou là protection de la reine Marie-Antoinette lui était assurée ; mais après avoir donné quelques pièces que la lutte persistante des gluckistes et des piccinistes empêcha de remarquer, il mourut sans pouvoir faire, jouer son chefd'œuvre, Œdipe à Colone, qui parut après sa mort (1786] et obtint un grand succès.
2. Paisiello, né à Tarente en 1740, élève de Durante. Après avoir fait jouer quelques opéras en Italie, il fut appelé par Catherine II à Saint- Pétersbourg, ou il resta neuf ans. De là il retourna en Italie, d'où Napoléon le fit venir pour diriger la chapelle impériale. Il eut plus tard la direction du conservatoire de Naples, et c'est dans cette ville qu'il mourut en 1816. Ses chefs-d'œuvre sont Nina et la Bella Molinaro. Il avait composé un Barbiero di Seviglia, que celui de Rossini ne tarda pas à faire oublier.
3. Domenico Çimarosa, l'un des plus grands compositeurs de l'Italie, né à Naples en 1755, mort en 1801. « // Matrimonio segreto, son chef-
pour les chants heureux; Dezaide ', pour les airs champêtres; Haydn .pour la richesse des compositions instrumentales, etc. Mais aujourd'hui, pour tout embrouiller, l'on compare entre eux des talents qui n'ont que de légers rapports et qui ne peuvent en avoir de plus intimes sans s'anéantir, en rentrant dans le tronc dont ils ne sont que les branches. Les Romains gens de lettres eussent dit, d'une voix forte, à ces corrupteurs de la vérité : « Bêtes brutes ! ne voyez-vous pas qu'il faut la fraîcheur de l'eau vive pour peindre ce feuillage, et que le feu du Tartare n'est pas trop ardent pour exprimer la fureur du héros? Laissez donc ces rapprochements ineptes ; cessez de tout détruire, en confondant ce qui doit être séparé. »
Que manque-t-il cependant à ce dix-huitième siècle pour devenir peut-être le plus beau de tous ? Ce siècle de lumière, où des hommes rares en tous genres savent mieux que jamais rapprocher et analyser toutes les productions humaines dont ils profitent, et dont ils écartent les défauts et les préjugés ; que lui manque-t-il, dis-je? Une seule chose : que chaque homme qui pense dise : « Je ne dissimulerai jamais la vérité que j'aurai sentie au fond de mon cœur. Si le Français ne se presse d'être juste autant qu'il est instruit, l'Anglais, son rival, lui donnera peut-être les regrets de n'être qu'imitateur dans la plus sublime des vertus"2.
Laissons donc à chacun le genre qui lui est propre, et n'écoutons plus l'amateur exclusif qui voudrait que chacun sacrifiât à son idole. Qui oserait décider si, en musique, l'harmonie doit l'emporter sur la mélodie? Tout dépend, je crois, de la manière de les employer. Du reste, s'il faut chercher à plaire au plus grand
d'oeuvre, fut composé à Vienne en 1792 : charmant ouvrage, toujours jeune et frais, qu'on ne se lasse pas d'entendre, surtout quand il est interprété à l'italienne avec tout le brio buffone dont le grand chanteur Lablache, par exemple, a donné la mesure. » (L. Coixin, Hist. abrégée de la musique et des musiciens.)
1. Dezaide ou Dezède, mort en 1792, écrivain dramatique et compositeur, auteur d'Auguste et Théodore, comédie ; Biaise et Dabet, Alexis et Justine, les Trois Fermiers, opéras-comiques.
2. On sait que cette partie de mon livre a paru avant la Révolution. (G.)
nombre des spectateurs, remarquons qu'un air de chant qui se rencontre clans un ouvrage sévère, peu chantant, mais très harmonieux, cause un délire universel; et qu'au contraire, un morceau aussi harmonieux que sévère, placé dans un ouvrage dont la fraîcheur et le chant font le caractère, ne produit pas le même effet.
Je reviens au Tableau parlant. Cette pièce n'eut pas d'abord un succès aussi décidé que les deux précédentes. Je vis Duni après la première représentation ; je lui demandai s'il était toujours content de moi : il me répondit qu'il avait entendu un bon duo. Une prude dit le soir, au souper du duc de Ghoiseul, que l'on ne pouvait pas entendre deux fois cet opéra, parce que les accompagnements étaient d'une indécence outrée. Ghoiseul invita sa société à y retourner pour s'en convaincre. Je fus remercier ce ministre de la protection qu'il accordait à mon ouvrage, et je lui en offris la dédicace.
Le succès augmenta avec les représentations. Les acteurs, qui d'abord n'avaient pas osé se livrer à la gaieté de ce genre, finirent par y être charmants. Clairval, dans le rôle de Pierrot, et Mme Laruette, dans celui de Colombine, furent inimitables, parce qu'ils surent unir la décence et la grâce à la gaieté la plus folle.
On a vu quelquefois des écrivains et des artistes médiocres qui, n'ayant pu faire tomber un ouvrage accueilli du public, ont voulu en dépouiller le véritable auteur pour l'attribuer à d'autres ; c'est ce qui est arrivé au Tableau parlant.
Un musicien italien, aussi ignorant que malhonnête, voulut me contester la musique de cet ouvrage; il en parla d'abord d'une manière équivoque devant une nombreuse compagnie, dans un château des environs de Paris1. On le força de s'expliquer : c'était ce qu'il voulait. Il avoua donc, avec l'air de la répugnance, qu'il avait dans son portefeuille presque tous les airs italiens que j'avais, disait-il, fait parodier. On conclut de là que mes ouvrages précédents n'étaient pas plus