‹ Voyages humoristiquesChapitre 10 sur 102 · LA TEI'.HR SACREE · texte numérisé non relu

LA TEI'.HR SACREE

A fo moment j'entendis prononcer le nom de eclto jolie créature.

« Songez qu'elle s'appelle Hélène, c'est un beau nom !

— Ah ! oui, un beau nom par le souvenir de e(>lle ([ui l'a port(''e. En effet, poursuivit mon ami d'un air railleur, un souvenir charmant, car Hélène a en cinq maris : Thésée, Ménélas, Paris, Deiphobe, Achille ; elle fut [lendue dans l'Ile d(! Rhodes par les servantes de Polixo; en outre, dans les guerres célèbres dont elle fut cause, il mourut à peu près quinze cent mille hommes.

— Oui, mais c'était en Grèce; en Hollande, Hélène ne mettra jamais sa nation à feu et à sang. »

Ayant entendu prononcer son nom, la belle Hélène de Harlem nous regarda d'un air surpris et charmé. On comprend bien que je demeurai dans une admiration muette : j'étais allé en Hollande pour voir des tableaux, je m'étais arrêté à celui-là sans arrière-pensée; voilà tout.

Nous sortîmes de l'église pour visiter les jardins. Un gamin nous coiiduisit du côté des plus beaux, au delà des murs de la ville. Notre cicérone voulut nous mettre en rapport avec un amateur célèbre, qui nous reçut avec beaucoup de bonne grâce, mais qui ne voulut jamais consentir à nous ouvrir la porte de son jardin, sous prétexte qu'il n'y avait plus un seul jardin à Harlem en automne. Nous nous présentâmes à la porte voisine. Là, comme l'amateur était dans sa serre, nous pûmes pénétrer dans le jardhi. Voyant des étrangers fouler la terre sacrée des tulipes au temps où il n'y a plus de tulipes, cet autre amateur vint à nous d'un air un peu

renfrogné. Sans doute il nous eût éconduits comme son voisin, si une jeune femme, traversant rapidement une allée, ne lui eût fait signe de nous laisser promener.

C'était la belle Hélène de l'église.

Elle nous accueillit par un sourire charmant. Comme elle parlait français, elle se chargea de nous faire les honneurs du jardin, ou plutôt du champ de sable coupé de palissades et d'échaliers où nous étions. Elle commença par une élégie fort touchante sur l'absence des tulipes. Son amant eût été à Batavia ou à Canton, qu'elle ne l'eût pas regretté avec plus de mélancolie. De plus en plus émerveillé de la dame : (( Décidément, dis-je à mon compagnon, voilà une Hélène digne des plus belles créations des poëtes rêveurs; voyez donc quel profil pur! comme ses yeux sont d'un bleu tendre ! quelle fraîcheur délicate sur ses lèvres ! cette femme-là doit vivre de fleurs et de rosée; attachez-lui des ailes, et elle va s'en aller au ciel.

— Vous rêvez, me dit Gérard, qui craignait toujours que mon enthousiasme ne nous fît manquer le convoi de deux heures ; est-ce qu'elle serait aussi fraîche si elle vivait de fleurs et de rosée? cette beauté-là vous représente beaucoup de rosbifs et de biftecks. »

Comme j'ai un oncle qui aime les fleurs rares, je priai le maître du jardin de me céder quelques oignons précieux. Il m'en choisit cinq, qu'il me fit payer vingt florins. Je trouvai la somme un peu ronde; mais, la belle Hélène m'ayant elle-même vanté l'éclat des fleurs futures, je ne pouvais plus refuser les oignons. lUle avait mis tant de feu à me prôner ces merveilles du jardin, que je commençais à la trouver moins jolie; je finis par

L'AMOUll ET L'ARGEM "m

n'iMiipnrtor d'elle qu'un souvenir mercantile; im va \"!r pdurquoi.

Comme nous étions sur le point de nous en aller, je remarquai une [jlante grimpante de l'Amérique du Sud, qui étendait a\ ec profusion ses rameaux sur un pignon dominant le jardin. Jusque-là, je n'avais pas vu une seule Heur à Harlem; je découvris sur le pignon une grappe d'un rouge ardent qui jetait un éclat merveilleux.

H La belle tleur ! m'écriai-je avec admiration.

— Oui, dit la belle Hélène, c'est une tleur rare ; depuis six ans que mon père a rapporté cette plante d'Amérique, voilà la seule fleur ({ui se soit montrée. Vous ne sauriez croire, monsieur, comme cette fleur me charme les yeux ; depuis près d'un mois je viens la voir tous les matins; voyez quelle couleur éclatante! comme cette grappe se balance avec grâce ! elle me rappelle mon frère qui doit en avoir chaque jour sons les yeux. . . La voulez- vous? »

Disant ces mots, elle courut légère comme une fée vers le pignon, abaissa les rameaux et leva sa blanche main vers la grappe.

« La voulez-vous? » dit-elle encore.

Elle avait l'air d'offrir la fleur avec un plaisir si vrai, que je ne crus pas devoir refuser ce qui faisait la joie de ses yeux et l'ornement du jardin.

« Dix florins, » dit-elle gravement.

A peine eut-elle prononcé ces mots ou plutôt ces chiffres, qu'elle détacha la grappe et me la remit dans les mains, en laissant sa main dans mes mains et .son sourire dans mes yeux.

(( Je vous aime pour dix florins, » lui dis-je.

Je n'avais qu'un parti à prendre, c'était de payer. La belle Hélène, comme on le voit, aimait beaucoup les fleurs; — j'ai voulu dire les florins.

Les tulipes.

La Bourse de Paris n'offre pas encore la fureur que nous avons remarquée à la Bourse d'Amsterdam. Tout le cœur de la ville est là qui bat avec violence. C'est un iiorrible tableau.

La Hollande est le vrai pays de la banque. Harlem a eu sa Bourse : on cotait les tulipes comme les fonds publics. On les acbetait et on les vendait « sans savoir où l'on pourrait les prendre, dit un bistorien hollandais ; même avant la saison des tulipes on en avait vendu plus qu'il n'en pouvait fleurir dans tous les jardins de la Hollande; et jamais il ne fut passé plus de marchés pour le semper Augustiis que lorsqu'il fut impossible de s'en procurer à aucun prix. A la fin ce jeu devint une telle fureur, que le gouvernement s'en inquiéta et y mit un terme. » Ce beau temps est passé pour Harlem. On sait peut-être qu'au siècle dernier, quand il n'existait que deux semper Angustus, l'un à Amsterdam, l'autre à Harlem, un agioteur offrit de celui de Harlem quatre mille six cents florins, un carrosse neuf et une

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