LES BUVEURS D'EAU
Le garpon me regarda d'un air surpris.
(( De l'eau ! il n'y en a i)as.
— Eh bien, allez-en chercher. »
Toute la table se mit à rire. Gérard était enchanli'; de • n'avoir point pris l'initiative. J'avoue que je commençais à me repentir de ma précipitation. Le garçon n'osait pas rire, bien qu'il eût l'air d'en avoir envie. Il se tenait immobile devant moi, ne sachant que répondre. — Je m'armai d'un nouveau courage.
« Garçon, je vous ordonne de m'apporter de l'eau. »
Le pauvre diable ne savait plus à quel saint se vouer; l'hôte me fit en hollandais un superbe discours que je n'entendis pas, ce qui achevait de répandre la gaieté autour de la table. Gérard essayait de traduire les paroles de l'hôte, car Gérard est très-versé dans les langues du Nord. Mais l'hôte avait beau dire, j'avais résolu d'avoir de l'eau, il m'en fallait à tout prix. A la fin, ce brave liomme se frappa le front et ordonna au garçon d'ouvrir un certain buflet au fond de la salle. Le garçon obéit ; bientôt il revint vers nous, ayant à la main deux petits verres en forme de calice, qu'il nous offrit d'assez mauvaise grâce. En effet, c'étaient deux verres d'eau, du moins quelques gouttes d'eau et non pas ih l'eau déroche. Aussi ;i peine y eûmes-nous goûté, que nous redemandâmes du vin du Rhin pour nous rafraîchir. Notre voisin de table nous apprit alors que l'eau à boire était la chose du monde la plus rare en Hollande, — quand il ne pleuvait pas. — Or, par hasard, il n'avait pas plu depuis quinze jours. En effet, la mer, se promenant par toute la Hollande, empoisonne ju.'^qu'au Rhin lui-même. Pas un ruisseau n'y coule de
28 VOYAGE nUMOUISTIQUE
sourco. Les Hollandais, qui \ont les pieds dans l'eau, sont obligés d'attendre qu'il pleuve pour boire un coup, ce qui explique suffisamment leur goût décidé pour les voyages. On a écrit de gros livres pour savoir l'origine de leurs perpétuelles migrations. La vraie cause est là. Quand les Hollandais ont soif, ils s'en vont — boire.
L|a belle U élu ne de Harlem.
En voyant Harlem, gaiement bâtie dans une belle campagne ceinte d'une guirlande de jardins, on se rappelle involontairement quelque gracieux conte de fées. Nous ne voulions pas passer en Hollande sans admirer les tulipes de Harlem, sans écouter un peu cet orgue merveilleux qui est le plus beau du monde cli rétien, disent les Hollandais. Il est vrai que les Suisses disent la même cliose de l'orgue de Fribourg.
Nous arrivâmes à Harlem par un de ces soleils si doux au déclin de Vautomne, qui répandent dans l'àme tout à la fois la mélancolie et la gaieté. Nous allâmes droit à la catliédrale; nous IXimes bien une demiheure pour découvrir la porte ordinaire. On nous avait dit que, moyennant douze florins, l'organiste nous ferait entendre, pour nous seuls, toutes les magnificences de cet orgue â cinq mille tuyaux. Nous n'étions pas faciles de nous offrir ainsi cette représentation ex-
traordinaire; nous espérions bien ne pas être distraits dans cette immense église déserte où l'iKirinoiiic allait prendre pour nous ses mille figures l'antastiiiues, ses mille visions vaporeuses qui ne touclient point à lu terre et qui pourtant descendent jusqu'à nous.
L'organiste nous avait offert un programme, nous prenant sans doute pour des Anglais. — Un programme de musique à des poètes !
Nous avions fermé la porte sur nous. Nous nous promenions gravement, admirant en silence les tombeaux de l'église, qui en sont les seuls ornements. Un de ces tombeaux, placé sous les orgues, est une merveille sculpturale en marbre blanc, qu'on dirait écbappée a Coysevox. C'est, du reste, une œuvre païenne qui rappelle les autels de Yesta. A peine l'organiste eut- il débuté par un adagio, que la porte de l'église s'ouvrit : nous vîmes entrer deux jeunes filles, — bientôt suivies de jeunes garçons; — deux femmes vinrent eusuite. — On eût dit une procession. En moins de cintj miuutes, plus de cent personnes se répandirent dans l'église, attirées par la musique, les bommes le cbapeau sur la tète et le cigare à la main, les femmes riant et cbucbotant. Ua piété existe peut-ôtro à Harlem, mais non pas dans l'église. Nous avions payé les frais d'une promenade et d'une distraction pour les désœuvrés et les oisives du pays.
Cependant l'orgaujste allait son train, il nous a\ait transportés par je ne sais quel chant de guérie : nous entendions tour à tour la tromi»elle, b; tambour, le canon. Nous reconnûmes bientôt Muzart, lîeetlhiven et Wt'ber. Nous reconnûmes aussi le lUiir.- des vaclies,
([ui l'ut suivi d'une pastorale ncconipagnée d'une tempête. Cette tempête est le triojnphe de l'orgue et de l'organiste de Harlem, qui rendent merveilleusement la fraîcheur calme des champs, le retour des troupeaux, la gaieté naïve des paysans, la prière du soir. Tout à l'heure le ciel était pur, les oiseaux sautillaient amoureusement de branche en branche, la fontaine coulait en silence sur son lit de mousse, une brise légère secouait l'arôme des tilleuls, des voix mystérieuses chantaient dans la forêt profonde. Mais tout à coup des nuages montent au ciel, les oiseaux inquiets se réfugient sous les arbres, un silence craintif a succédé aux poétiques rumeurs de la nature, les tilleuls fleuris sont immobiles. Silence! un bruit terrible a retenti dans les airs; c'est le premier éclat de l'orage, voilà l'éclair qui sillonne la nue, voilà le vent qui siffle dans la forêt, voilà le tonnerre qui roule majestueusement sous la voûte du ciel. — J'étais violemment ému. La musique m'avait transporté dans une vraie tempête.
(( Ce temps-là, dis-je à Gérard, va nous empêcher de visiter les jardins. »
Néanmoins le talent de l'organiste n'avait pu m'entraîner tout à fait dans les pays imaginaires. Je remarquais depuis un instant une jeune fille ou une jeune femme cpii me rappela, par sa pâleur charmante et sa grâce délicate, les plus pures créations d'Ossian — que je n'ai jamais lu.
« Voyez donc, dis-je à mon compagnon, est-ce que c'est là une tulipe de Harlem?
— Songez, me dit-il, que nous n'avons pas le temps de devenir amoureux. ))