LES TULIPES
jiaire do chevaux ;j;ris tout lianiaclii's; l'agioteur allait triduiidicr et faire sa fortune, quand un de ses pareils offrit i)our le même semper Augiistits une maison de campagne avec ses dépendances.
On m'a raconté ([u'un Anglais, i|ui aiuiait les oignons crus, passant un matin devant un marchand de tulipes, mordit à belles dents à un scmjx'r AïKjustu.s. « C'est dix mille florins, )> lui dit le marchand. C'est sans doute depuis ce déjeuner que les oignons crus font pleurer ceux qui les mangent.
Harlem n'a pas seulement la ])rétention d'avoir inventé les tulipes. On voit sur la grande place la statue i\o Laurent Coster, par Van Heerstal. 11 tient dune main un coin marqué de la lettre A. et de l'autre une épreuve, ce qui veut dire que Laurent Coster est l'inventeur de l'imprimerie. On voit à l'hôtel de ville, dans une cassette d'argent, le premier livre im}»rimé [)ar lui : Spéculum humaux salvationi s (\e}i\\ro\r ôe nQ\re salut). On assure que la date de ce fameux livre est de \Uii). Après avoir vu la statue, le livre et l'inscription, comment refuser à Laurent Coster la gloire de l'invention de l'imprimerie'.' Les Hollandais en doutent si peu, qu'ils ont célébré, en 1820, par des fêtes publi(iues, le beau jour de cette invention. Les Allemands prétendent que Laurent Coster n'eut que l'idée d'applifiuer sur du papier des caractères de bois en relief imbibés d'encre; mais les Hollandais, répliquant sur ce point, déclarent que Gutenberg a reçu l'idée d'assembler les types de métal d'un serviteur de Laurent Coster, qui s'était enfui en les dc-robant. Ce qu'il y a de certain, c'est (jue l'imprimerie est inventée. Je pense que celui qui recherche-
50 VOVACE IILMORISTIQLE
rait patiemment l'origine de l'imprimerie la trouverait clicz les Chinois, qui, longtemps avant Laurent Coster, imprimaient des livres (avec des planches entières, il est vrai); or les Hollandais ont toujours beaucoup voyagé.
Mais faut-il glorifier bien hautement l'invention de l"iiii|)rii!ieric? Sommes-nous plus profondément poëtes (juc les lléhroux, les Grecs et les Romains? Au lieu d'une médaille d'or gravée par un grand maître, destinée aux rois de rinteUigence, nous avons de la petite monnaie qui court le monde. In journal qui a cinquante mille abonnés l'ait-il autant do bruit (ju'un chant de David ou de Salomon'.' (ju'un vers d'Homère ou de Virgile? L'im- [)rimerie a placé l'esprit humain dans une tour de Babel. Nous commençons à ne plus nous entendre, le temps n'est pas éloigné où nous ne nous entendrons plus du tout. Heureusement que les livres (>crits par les hommes, — je ne parle pas des poëtes, — sont détruits par les hommes, pour donner de temps à autre un peu d'air à l'intelligence, qui étoufferait sous ses propres richesses. Les Romains ont brûlé les livres des juifs et des chri'tiens; les juifs ont brûlé les livres des chrétiens ol des païens; les chrétiens ont brûlé les livres des juifs et (les païens. Les lvs[)agnols ont brûlé cinq mille Alcorans; les Anglais ont brûlé tous les monuments de la religion catholique, — non-seulement les manuscrits, mais les monastères; — enfin Cromwell a mis, d'une main joyeuse, le feu à la bibliothèque d'Oxford.
Si la ville de Harlem comprenait sa véritable gloire, elle élèverait plutôt des statues aux cinq ou six grands peintres nés dans ses murs et admirés du monde entier. Ruysdaël n'a pas de statue !
LE rAHAni> ri:iU)U
Le Paradis pi'idu.
Il n'v a juis do iioëtes en Hollande, mais la |iu(>i(' y lleurit comme ailleurs; je veux parler de la poésie du cœur et de la nature. Voyez cette histoire du paradis de Breugliel de Velours que nous nous racontions dans le Musée de La Haye.
Après ses voyages en Allemagne et eu Italie, Brenghel, jeune encore, déjà célèbre et déjà riche, lit sou entrée à Anvers dans un carrosse tiaîné par (juatrc chevaux, à la suite du grand-duc, qui l'avait noblement accueilli à Bruxelles. Grande fut la surprise des Anversois, que Rubens, Téniers et Van Dyck n'avaient pas encore accoutumés à voir un peintre dans ré(|uipage d'un prince. Rubens lui offrit son amitié, <[uoi- ([u'il le trouvât un peu extravagant : Rreughel clniquail le peintre d'Anvers par la coquottorie touti' féminine de son costume. Ils n'en devinrent pas moins de francs amis. Toutes les grandes maisons de la \ill(! furent ouvertes au nouveau venu, tous les jeunes .seigneurs recherchèrent sa compagnie. Il ouvrit nii vasle atelier (jui l'ut pn»sque une académie et un musée Li's grands peintres du temps v discutèrent el v peignirent, entre autres, Rubens, Van Baëlen, f-ornillr Sclinl, Rottenliamer
A [très quelques aventures amoureuses et cavalières,
58 VOYAGE liUM OllISTIQUE
Breughel se maria. 11 s'était épris d'une violente passion pour la belle Madeleine Van Alstoot, qu'il avait rencontrée à un bal de l'arcbiduc.
. Madeleine était orpbelinc ou veuve; elle avait, selon Cornille Scliut, qui l'a cbantée en vers entbousiastes, certains airs de parenté avec la Madeleine de ri*]criture. Voici son ])ortrait en peu de lignes, tel (jue l'a peint Rubens. Ses cheveux bruns éparpillés en longues boucles prenaient au soleil des couleurs de llamnies; ses yeux, d'un lileu de pervenche, étaient ombragés de beaux cils noirs; les lignes de sa ligure étaient des plus pures et des plus harmonieuses. Fraîche, grande (!t i'orte, elle était bien de son pays; mais, grâce à ses cils bruns, elle avait le regard doucement passionné d'une Italienne. En un mot, elle semblait faite pour le pinceau de Rubens. Ce qui surtout avait séduit Breughel, c'était un parfum de volupté nuageuse que Madeleine Van Alstoot répandait autour d'elle. Le peintre se mit à Tadorer comme une amante et comme une madone avec les yeux de l'esprit et les yeux du cœur. Elle se laissa épouser de très-bonne grâce, fière d'avoir un mari qui fût un grand peintre et un grand seigneur, espérant courir le monde avec lui, enfin se créant une vie toute de soie et d'or, de fêtes et de chansons. Mais à peiiie cet hymen fut-il célébré, que Breughel changea brusquement de manière de vivre ; séduit par le doux et calme horizon de l'amour dans le mariage, il voulait se reposer à l'abri du fo\er.
Madame Breughel, qui h'avait pas connu le monde, lie voyait pas la vie sous le même aspect. Elle trouvait
EVE KT \.E S i: li l' i: N T OU
iiu'dii ;i toujours trop le tennis de rester chez soi. Klk- (lisait ([uo les belles fleurs no s'épanouissent (im'.iu soleil, que Dieu ne l'avait pas créée pour la voir s'eleindre dans la cellule du mariage, que le \rai snleil des fennnes était le lustre d'une salle do bal. Ce (luVIIr aimait avant tout, c'était la danse. Il lallait la voii', elle (jui n'avait rien d'aérien, s'élancer avec la légèi'oté du faon, enlevée par la musique et le plaisir. Brougliol, (jui no dansait plus, regardait danser avec tro]! de pliilosopliio; il trouvait que la danse n'aboutissait à rien de bon pour les maris. Breugbel était jaloux. Loin d'être touchée do sa jalousie, Madeleine en fut irritée ; l'ardeur de la coquetterie, qui n'était d'abord qu'un caprice, devint bientôt chez elle une vraie passion. Elle pria, elle supplia son mari de la conduire aux Tètes d'Anvers. Breugbel se contentait de la conduire en pleine campagne, lui parlant sans cesse du paradis terrestre, qui n'était habité que par Adam et Èvo. Madoleino, ennuyée de ce cours do solitude, répondait avec une moue charmante (ju'E\e ne s'était [»as fort amusée dans le paradis, et qu'elle s'était empress('e d'en sortii' après avoir poussé la curiosité jusqu'à [irêter l'oreille aux discours du serpent.
Ce fut vers ce temps-là que Breugbel commença ce magnilkiue j)oënic en peinture, le paradis terrestre, cette grande page écrite avec tant de patience en un si petit es[)ace, ce souvenir bibrKjue éclain' d'un rayon divin, l'.reugbcl, qui peignait ce tableau sous les yeux de sa femme, se garda bien de niontrer h.' ser- [)ent dans le paradis. Toute la création est là qui palpite, qui vole dans les airs, qui chante sur les branches,
•10 VOVAGli 11LM0I;IST1(JUE
<|iii soiniiKîille sur les herbes, qui se baigne dans les oaii\. Ils sont tous là, l'abeille (jui bourdonne, le cygne nonclialant, le lion superlie qui se repose; ils sont tous là, hormis le serpent. Le premier entre tous les peintres, Breughel représentait le paradis sans le fruit défendu; vous avez vu ce paradis charmant dont chaque feuille vous sourit, dont le moindre bruit vous enchante, dont la lumière vous transporte. Que l'ombre est douce aux pieds de ces arbres! comme cette eau (jui coule est embaumée par les Heurs aquatiques ! que ces horizons égarent bien Tàme par leurs vapeurs aériennes! On respire à chaque pas la paix et l'amour, la sérénité et le bonheur, le calme et la joie; à chaque pas c'est un songe charmant qui vous arrête. Les Heurs secouent une neige odorante, les plus beaux fruits semblent là [lour apaiser la soil' du corps et de l'àme ; il y a tous les fruits, hormis la pomme amère.
Breughel ne montra donc pas le scr[)eiit dans le paradis terrestre; il y montra Dieu; c'était moins piquant et moins poétiijue, mais c'était ])lus orthodoxe, maritalement parlant. Il eut beau faire un chef-d'œuvre, il eut beau créer dans cette toile immortelle un })ersonnage invisible, l'amour, qui rins[iirait dans ses promenades agrestes avec Madeleine : il ne | iit la convaincre des charmes de la solitude, elle [)ersista à dire ([u'on s'ennuyait beaucoup dans tous les paradis du monde, même dans celui delh'eughel.
n Insensée! s'écriait le peintre, tu ne vois donc pas ra\onner la joie sur le chaste front d'Kve, qui s'égare dans tous les bosquets loul'fus en compagnie de Dieu et d'Adam? Quand nous nous promenons ensemble par
LE l'Ai', A DIS RETROUVÉ A\
cette ht'lU' cauiiiii^iie lleuiio, ('coûtant lo morlc ([iii sifllt", i'os[jiraiit raioiiie des violettes sous ce ciel d'éti' qui nous sourit, ii'es-tu i)as, comme Eve, avec Dieu et avec Adam ?
— Hélas! disait madame Creu^^liei, tout cela était à merveille quand il n'y avait ([ue Dieu et Adam ! *)
On comjirend que, loin de s'apaiser par les raisonnements de sa femme, la jalousie de Dreugliel n'en devint que plus violente. Il avait brisé avec le monde, quoiipi'il y trouvât pour lui-même l'arf^ent comptant lie la gloire, c'est-à-dire tics louanges sans nombre.
On s'étonnait à bon droit de cette retraite, on avait bien de la peine à comprendre pourquoi ce peintre si élégant et si mondain était devenu tout d'un cou[), comme par une métamorphose d'Ovide, un misanthrope farouche. C'était bien la peine d'épouser la belle Madeleine Van Alstoot. On le trouvait ridicule d'avoir une femme pour lui seul: « Qu'il nous montre sa femme et qu'il nous cache ses tableaux, à la bonne heure! »
Sans trop s'inquiéter du vain babil du monde, Breugliel poursuivait gravement son (euvre; s'il déposait le pinceau, c'était pour une étude d'histoire naturelle au bord d'un bois ou d'un étang. En digne spectateur du grand drame de la création, il prenait plaisir aux moindres scènes : pas un acteur qui ne le touchât ou ne l'amusât.
Il suivait, dans son poétique vagabondage, le papillon ou la demoiselle, mais le plus souvent, coiiune Madeleine était prés de lui, il oubliait tout le reste de la création pour Madeleine. La folâtre jeune femme ne lui savait point gn'^ de ce (;ulte amoureux; il lui avait
fermé les portes du monde, au moment où le monde séduit, enivre, éblouit les imaginations de vingt ans par le bruit et l'éclat; à cette beure trompeuse où tous les cœurs qui souffrent cbercbent à s'oublier dans le tourbillon, où toutes les figures prennent un sourire pour masque : elle rouvrait par la pensée ces portes dorées qui lui cacbaient le monde, et, ce qui était bien pis, qui la cacliaienl au monde.
Breughel finit par s'ennuyer lui-même de cette retraite trop conjugale; à son retour d'Anvers il avait organisé des bals vénitiens qui avaient tourné toutes les têtes dans l'austère ville flamande. Un soir, sachant qu'il y avait une fête de carnaval chez un jeune seigneur de ses amis, il ne put s'empêcber d'y paraître un instant ; il avait revêtu un costum(^ de chevalier français du temps des croisades. Madame Breughel fut avertie par une suivante; mille desseins extravagants lui montèrent à la tête : elle voulait se déguiser, aller au bal, danser, faire damner ce pauvre Breughel, se venger ainsi de sa jalousie et de ses mystères. Comment se déguiserait-elle? Elle avait un magnifique costume napolitain; mais, depuis qu'elle n'allait plus au bal, ce costume était plutôt à ses amies qu'à elle-même. Une jeune veuve de son voisinage devait s'en parer pour cette fête. Comme il n'y avait pas de temps à perdre, (die mit trois valets en campagne pour lui trouver un déguisement digne d'elle; un petit marchand juif, nouvellement débarqué à Anvers, lui apporta, sur la demande d'un de ses valets, un joli costume d'odalisque.
(Juand elle arriva au bal, elle chercha vainement"
LA CURIOSITÉ D'KVR 45
Breiighel d'un regard ébloui; l'éclat des lumières et des costumes, le bruit des paroles et de la musique, achevèrent de lui tourner la tête, au point qu'elle oublia bientôt pourquoi elle était venue. A son entrée, elle fut recherchée des plus beaux danseurs ; malgré son masque, on devinait encore sa beauté à la première vue. En dansant, elle retrouva toute l'ivresse étourdissante de ses jeunes années ; çà et là cependant le .souvenir de Breughel venait glacer son cœur et paraly.^er ses pieds et son cœur: mais bientôt elle s'élançait plus l'oUe que jamais, comme ces pécheurs insensés qui oublient la trompette du jugement.
Breughel, à l'inverse de sa femme, n'avait trouvé à la fête que le bruit et l'éclat de la folie. Pour la première fois il avait jugé que ces oripeaux dorés cachaient bien des cœurs malades. Il s'était réjoui d'avoir, depuis son mariage, suivi le bon chemin, le chemin de la science, le chemin du bonheur. Il avait pris en pitié tous ces pauvres fous qui riaient .sans gaieté, qui aimaient sans amour; il s'était enfui en toute hâte vers Madeleine, qui devait dormir du sommeil des anges. Il arrive à sa maison, il ne s'inquiète pas de la surprise de ses serviteurs, il vn droit à la chambre de sa femme. Cette chambre est encore un poëme digne de ses tableaux. Jamais grande duchesse italienne n'a mi tant de trésors autour d'elle : toutes les richesses de l'Orient sont là éparpillées par une main prodigue. Porcelaines du Japon, étoffes des Indes, tapis de Perse, pierreries de Golconde, forment le paradis terrestre de cette autre Eve curieuse II voulut lui parler en entrant, lui confier qu'il avait été
au bal et qu'il en revenait plus désabusé que jamais sur les plaisirs qu'on y rechercliait; qu'il était mille l'ois heureux d'avoir pour compagne dans la vie une femme comme Madeleine, qui renfermait toutes les joies de l'univers. Voyant que sa femme n'était pas couchée, il appela la suivante, qui trouva tout simple de lui dire que madame Breugiiel était allée le rejoindre au bal Cette découverte fut un coup terrible qui le frappa au cœur. Lui aussi il perdit la tête; après s'être prouKîné quelques minutes dans la chambre, il sortit soudainement pour aller retrouver Madeleine. Sa jalousie venait de s'allumer plus ardente; il rentra à la fête sans pouvoir cacher son inquiétude. Il dévora du regard tous les groupes de femmes; il parcourut tous les salons ; la jalousie le troublait au point qu'il ne voyait ni n'entendait rien; s'il ne se fût retenu, il aurait à chaque pas arraché un masque; enfin, après de vaines recherches, son regard fut frappé parle costume italien que sa femme avait maintes fois revêtu. La cruelle! |)ensa-t-il. La voilà qui danse avec tout l'abandon et toute l'ardeur d'une femme qui ne croit ni à Dieu ni à son mari ! A cet instant, un jeune seigneur qui dansait en face de la femme au costume italien lui saisit la main et la baisa mystérieusement; loin de s'irriter, elle j)arut lui sourire ; elle continua son pas avec plus de grâce et de nonchalance, il semblait que le baiser surpris lui eiit donné tout le charme de la volupté. Eperdu, Breughel se précipita vers elle, saisit le poignard qu'elle avait à la ceinture et l'en frappa dans le sein avec égarement. Elle poussa un cri perçant qui retentit dans toute la salle; la Lfaieté s'évanouit tout
PAGE DRAMATFOUE Al
d'un coup, la imisi(|ue se lut, les diuiscurs fiirenl paralysés, tout le uionde courut vers cette vicliiiie de la jalousie.
Elle était tomhc'i^ à deuii uKute dans les bras de son cavalier, lîreugliel, pâle et glacé d'horreur, regardait tour à tour le poignard et celle qu'il a\uit l'rapiiée. Tous les dénions de l'enfer étaient dans son cœui', il ne tenait à rien <[u'il ne se tionnàt à lui-même un coup di' poignard. Feut-être aurait-il accompli cette seconde vengeance si on n'eût démas([ué sa victime, k Grand Dieu 1 » s'écria-t-il en découvrant que ce n'était |>as sa feu une.
il se vit soudain entouré d'un cercle de jeunes seigneurs (jui se démasquèrent tous pour lui demander raison de ce crime insensé. Le peintre se démasqua luimême. « Breugliel de Velours! s'écria-t-on de toutes jiarts. — Oui, IJreughel de Velours, dit-il en jetant l'ai me ensanglantée. — Vous êtes donc devenu fou '? lui dniianda nu ami. — Oui, fou, si vous voulez. »
Il parcourut la salle avec désespoir.
Le bruit se répandit que la blessure n'était pas dangereuse; la lame du poignard avait glissé sur le satin. « Oue vous avait donc fait madame V^an Artwelt? — Vous ne devinez donc pas (\nc je croyais ([uc c'était ma femme? »
Il se jeta au\ pieds de madame \'au Artwell; il \oulut parler, mais la j)arole e\[)ira sur ses lèvres. D'ailleurs, qu'avait-il à dire? On emporta la dame en ascrtis.sant qu'un mt'decin était là. Dreugliel, relevé par ses amis, voulut mourir. <( Où est ma femme? deiuanda-t-il d'un air farouche. — IJle lUait là t(UJt à riieiiic, lui n'pondit-
on. — Dieu soit loué ! s'ëcria-t-il; si je frappe encore, je saurai qui je frappe et où je frappe. »
Disant ces mots, il échappa à ses amis et courut chez lui, croyant y rejoindre sa femme. Madeleine n'était point revenue; le peintre passa le reste de la nuit dans un somhre désespoir. « Hélas 1 murmurait-il en se tordant les bras, si je l'avais trouvée à mon retour, nous serions morts tous les deux; j'échappais ainsi au ridicule; je laissais mon nom sans tache! Qu'ai-je à faire maintenant? 3Iourir! il est trop tard. Le monde ne pardonnerait pas un accès de jalousie qui dure si longtemps. Vivre ! ma vie est gâtée. Vivre seul ou vivre sans amour! «
Il passa dans son atelier, comme pour confier son malheur à tous ses gracieux chefs-d'œuvre.
Dans la matinée, un frère de sa femme vint l'avertir qu'elle ne rentrerait pas sous le toit conjugal, et qu'elle allait lui intenter un procès en séparation pour le coup de poignard dont elle avait failli être victime. Breughel ne répondit pas un mot ; il sourit avec amertume et soupira douloureusement. Cet avertissement fut hon à (juelque chose-: la lutte (|ui devait s'engager ota au peintre toute idée de suicide. Le même jour il se rendit au logis de madame Van Ârtwelt. 11 l'avait vingt fois rencontrée dans le monde ; c'était une jeune veuve qui avait quelque ressemblance avec Madeleine Alstoot, moins fraîche peut-être, mais plus délicate, moins belle et plus jolie. Son mari, vieux procureur blanchi sous In poussière des dossiers, avait en le bon esprit de mourir la seconde anné(> du mariage et de lui laisser de la fortune. (Juoique d'une nature un peu mélancolique, madame
LES DEUX AxMOURS Al
V.in ArtAvolt passait, comme on voit, gaicmontson veuvage. Elle habitait une îles plus jolies maisons d'Anvers, en vue de l'Kscaut. « Elle ne voudra pas me voir, pensait Breugliel, mais du moins elle saura que je suis venu. » A sa grande surprise, la dame lui fit dire de passer dans sa chambre. Il se présenta un peu troublé, sans trop savoir quelle figure il allait faire. Madame Van Artwelt était couchée dans un lit à baldaquin de velours. Sous ces rideaux de couleur sombre, sa pâleur n'en ressortait que mieux; deux jeunes femmes étaient assises en avant; un jeune homme, tenant en main un feutre à grand plumet, s'appuyait au coin d'une cheminée sculptée. Breughel de Velours s'inclina profondément. (( Madame, je viens vous exprimer mes regrets; je ne sais vraiment comment me faire pardonner cet acte de folie. S'il fallait payer de tout mon sang. . . — Je ne vous demande pas votre mort, seigneur Breughel, bien loin de là; mais on me conseille devons intenter un procès pour établir clairement que le coup de poignard ne m'était pas destiné; car il y a de mauvaises langues capables d'inventer un roman entre vous et moi. — Ainsi, dit tristement le peintre, me voilà poursuivi par deux femmes charmantes, l'une pour le fait, l'autre pour l'intention. Le croiriez-vous, madame'.' .Madeleine s'est réfugiée dans sa famille avecie dessein bien arrêté de plaider contre moi en séparation. — Vous avez eu là une belle idée; il est trop simple que cette idée porte ses fruits. En vérité, madame Breughel a bien raison de vous fuir; il n'est pas une femme qui vous eût pardonné. — Peut-être, dit une des jeunes dames «pii ("taient auprès du lit. — Peut-être, comme
vous dites, reprit madame Van Artwelt avec un sourire mélancolique ; ne reçoit pas (jui veut un coup de poignard d'une main aimée. — Mon Dieu ! dit le peintre, cela se passe le plus galamment du monde en Espagne (,'t en Italie. »
La conversation prit un tour charmant. Je ne puis la reproduire mot à mot. Je dirai seulement que madame Van Artwelt l'ut si bonne dame, que Breughel obtint la liberté de revenir le lendemain. Cette fois il la trouva seule. « Je sais toute votre histoire, lui dit la jeune veuve : mais racontez- moi vous-même pourquoi vous en êtes arrivé là. — Vous allez me comprendre tout de suite, madame, je le vois dans vos beaux yeux. J'ai connu le monde ; je l'ai vu sous toutes ses faces ; il m'a d'abord amusé quand j'étais curieux; mais bientôt il m'a fatigué quand j'ai aimé Madeleine. J'ai trouvé que mon vrai théâtre était la nature, qui me parlait par la voix des oiseaux, des fontaines et des fleurs. J'ai voulu, comme tant d'autres, me faire un paradis ici-bas à force d'art et d'amour. Hélas ! qu'est-il arrivé? Mon Eve n'a pas voulu de mon paradis; j'aimais les joies de la solitude, elle aimait les fêtes du monde; j'aimais le silence, l'Ile aimait le bruit. Vous comprenez que j'ai manqué mon œuvre. Le paradis n'était plus qu'un enfer : au lieu des purs et suaves parfums de l'amour, j'avais dans le cœur les serpents enflammés de la jalousie. L'ingrate! je l'aimais avec tant d'extase divine ! Je secouais à ses pieds toutes les roses du chemin, toutes les guirlandes de ma palette, toutes les richesses de mon âme. Hélas! elle se détournait pour jeter un regard de regret vers ce iiiundc d'di'i j'es>ayais delà ihHaclicr. j/inscnsée! elle
FRACILITÉ DU COEUR 49
a perdu bien des heures d'ivresse, bien des proinenades eucliiiiitées, bien des rêves envoyés par Dieu 1 .l'avais espéré le bonheur à deux, je suis réduit à le chercher seul Mais le bonheur est-il fait pour moi? — Est-ce (|uele bonheur est fait pour ijuelqu'un ici-bas? dit madame Van Ârlwelt en souriant. Moi qui vous parle, j'avais aussi rêvé le bonheur: or vous savez que je passe ma vie dans un désœuvrement qui me fatigue. Est-ce que le bonheur consiste à voir des gens ennuyeux, à parler pour déguiser sa pensée, à rire quand on a envie de pleurer? Mon histoire est bien simple, une triste hi.stoire qui me fait pitié à moi-même. Vous avez connu M. le procureur Van Artwelt? Je ne veux pas dire de mal des absents. Le pauvre homme ! il fut, à coup sûr, de ceux qui font mentir le proverbe. Dieu le garde et lui fasse paix. 11 m'épousa que j'avais à peine dix-sept ans ; il était riche, ma famille venait de se ruiner, cela se comprend. Vous croyez peut-être qu'il m'aima? Estce qu'on aime à cinquante-huit ans? 11 m'épousa par vanité : il voulait couronner ses cheveux blancs d'une guirlande de roses. S'il eut un carrosse, ce ne fut pas pour moi, mais pour ceux qui me voyaient passer; s'il me conduisit dans le monde, ce fut pour entendre dire à chaque pas : u Madame .■\rt\velt est bien jolie! » Voilà comme la destinée s'amuse toujours à nous détourner de notre vrai chemin. Le croiriez-vous... Mais, puis-je vous le dire?... Moi, j'avais le cœur bien fait; ce (|ue je demandais à Dieu sur cette terre, c'était un peu d'amour, un peu d'ombre, un peu de silence. Au milieu des vains plaisirs qui m'environnaient, je rêvais une promenade dans les prés, où j'aurais pu tnut à
mon aise m'épanouir comme une fleur des cliamps. »
Breugliel se jeta à genoux devant le lit, et saisit une main blanclie que madame Van Artwelt laissait pendre sur la courtine de satin. « Hélas ! murmura-t-il en jetant un regard passionné sur la jolie veuve, pourquoi nous sommes-nous rencontrés trop tard? — Pourquoi ! pourquoi ! C'est un mot qui bien souvent a passé sur mes lèvres, » répondit la jeune veuve en baissant les yeux.
Un autre horizon venait de s'ouvrir au peintre. Ivre d'espérance, de joie et d'amour, il baisa tendrement la main de madame Van Artwelt. « Je remercie le ciel de l'aventure bizarre qui m'a amené à vos pieds. )>
La jeune veuve sourit en dégageant sa main. « En effet, dit-elle, ce coup de poignard ne vous a pas fait grand tort; je ne sais vraiment pourquoi j'y mets tant de bonne grâce. »
Donc, pendant que madame Breughel intentait un procès en séparation, madame Van Artwelt devint la maîtresse du jieintre. Elle avait été séduite par cette jalousiB ardente qui répandait tant de poésie sur l'amour; elle s'était surtout laissé entraîner par l'idée de vivre dans le doux, calme et souriant horizon ijue Breughel avait vainement créé pour sa femme. Ce fut un grand scandale dans la bonne ville d'Anvers, renommée pour ses mœurs patriarcales. Cependant grand nombre de juges indulgents, touchés de ce bonheur silencieux qui se cachait à l'ombre des bois, leur pardonnaient de bon cœur. Poun^uoi faire la guerre au bonheur'.'
Vint le procès. Le mari n'eut garde de se présenter pour se défendre; on l'eût condamné si, au moment suprême, Madeleine Âlsloot n'eût demandé un délai.