‹ Voyages humoristiquesChapitre 13 sur 102 · LES TABLEAUX · texte numérisé non relu

LES TABLEAUX

enfanter toutes les grandes révolutions de la terre. — Je vous salue, Marie, pleine de grâce ! Le Seigneur soit avec vous ; vous êtes bénie entre toutes les femmes!

Rien n'est plus rare en Hollande que les tableaux liûllandais, hormis dans les musées et les cabinets d'amateurs. La plupart des bourgeois hollandais accrochent dans leur salon de mauvaises gravures françaises d'après les chefs d'école de l'Empire, des caricatures anglaises, des portraits de famille au daguerréotype. Quelques-uns, voulant par tradition protéger la peinture nationale, achètent quelque paysage douteux, quelque marine impossible d'un Paul Potter ou d'un backuysen moderne.

Tout en voulant étudier en Hollande l'ancienne peinture hollandaise, je tenais aussi à étudier la nouvelle. J'avjlis, dans ce dessein, choisi pour le voyage l'époque de l'exposition d'Amsterdam. Le jour même de l'ouverture, j'étais dans les salles de l'Académie. Je me crus daburd à une exposition de Paris, non-seulement parce que beaucoup d'artistes français avaient envoyé des tableaux déjà coimus à l'exposition d'Amsterdam, mais parce que certains artistes hollandais imitent littéralement notre école moderne, ce qui est une grande faute. Ainsi, pendant que nos peintres vont à Amsterdam étudier les vieux maîtres, ceux du bon temps, les artistes hollandais s'ingénient à reproduire tous les défauts brillants de nos diverses manières. Comprenez-vous qu'il se trouve en Hollande des imitateurs de M. Biard et de M. Jacquand, en Ibjllande, la patrie de Brauwer et de Metzu?

Dans cette exposition d'Amsterdam, il n'y avait pas un soûl tableau religieux, tout simplement parce qu'en Hollande, où Ton n'aime pas ces sujets-là, le débit en est impossible. Qu'on vienne encore dire que la foi seule, au beau temps de Rapbaël, créait les cbefsd'œuvre de la peinture religieuse ; ce n'était pas la foi, mais l'art, qui a en lui sa religion; si ce n'était pas toujours l'art, c'était l'argent. Si à cette heure, en France, la peinture religieuse domine aux expositions, c'est jiarce que la religion est en hausse et fait jiayer au gouvernement les frais du culte et de l'art.

J'avais très - sérieusement pris à l'exposition trois à quatre cents notes sur les artistes hollandais, car, malgré' la mauvaise direction de l'école, plus d'un peintre rappelle qu'il est d'un bon terroir. En partant, j'ai oublié mes notes à l'hôtel de Londres. Je voulais écrire pour les réclamer, mais déjà l'impression s'effaçait; même avec ces notes j'aurais pu me tromper; j'ai mieux aimé ne pas m'en servir que de m'exposer à dire une bêtise. On en dit déjà bien assez sans [irendre de notes*.

A cette exposition les peintres étrangers faisaient beaucoup de tort aux peintres nationaux. Un peintre de Venise, qui est dans les bonnes traditions de l'ancienne école, avait envoyé deux études de femmes (fui pourraient s'appeler, si j'ai bonne mémoire, le Souvenir et VEspérance. Gérard s'est arrêté beaucoup devant

■ J'ai remarqué, parmi les petits tableaux de chevalet, un Érasme éludianl. C'est une étude délicate, qui rappelle d'assez près les légers chefsd'œuvre de Meissonnier. La ligure d'Érasme est naturellement pensive; c'est bien là ce front qui renfermait un monde, c'est bien là cette lèvre dédaigneuse qui prononçait un jugement immortel sur notre folie.

L'ESPÉRANCE ET LE SOUVENIR r.o

ces deux figures, qui tiennent tant depLice dans la vie : le souvenir! tout ce qui fut cliarmant ; l'espérance! mensonge adore (jui luit toujours. L'artiste a représenté le Souvenir sous la figure d'une belle jeune tille un peu nue, qui rêve aux amours envolés. La volupté donne à sa rêverie je ne sais quel charme inconnu. Le peintre a mieux habillé l'Espérance; c'est une figure naïve qui semble attendre. Elle a moins de séduction que la figure voisine, mais elle est plus belle. Gérard ne savait à laquelle donner la pomme d'or du poëte. En effet, on vit entre ces deux figures sans jamais s'en approcher. Qui voudrait donner un souvenir pour une espérance, ou une espérance pour un souvenir?

La critique de La Haye fait avec beaucoup de bonne grâce l'hospitalité aux artistes étrangers. J'aurais donc mauvaise grâce à me montrer trop .sévère pour les artistes de La Haye-, je reconnaîtrai vohmtiers qu'il y a plus d'un paysagiste moderne digne d'éloge ou d'encouragement. Si le matin même je n'avais revu le musée de La Haye, peut-être serais-je plus indulgent, .le ne puis pardonner aux chefs d'école la mauvaise voie où ils engagent la jeune génération. Que ceux qui sont appelés par leur position à guider les tentatives des jeunes artistes leur conseillent d'étudier, non pas avec eux ni d'après eux, mais dans l'ateliei' de Rembrandt et de Ruysdaël.

56 VOYAGIÎ HLÎIMORISTIOUE

r.niniiien t on (levi(Mil poiMe.

Leyùe In t surnommée l'Athènes du Nord pour l'éclat (le son Université. Elle pouvait citer avec un juste orgueil Juste Lipse, Hugo Grotius, Descartes, Scaliger, lioeriiaave, VanderDoës. Ce charmant poëte latin du seizième siècle figure parmi mes plus doux souvenirs de voyage. J'avais à tout hasard acheté ses Baisers à un houquiniste centenaire de Leyde; c'était une très-ancienne édition déchiquetée par les vers, exhalant un hon parl'um de l'ancien temps. Le matin, près d'arriver à Harlem, je pris un vrai plaisir à feuilleter ces poésies. Puisque je retrouve comme un écho amoureux ce souvenir du poëte hollandais, laissez-moi vous raconter .son histoire en peu de mots. Vous n'y trouverez pas, a coup sûr, le charme que j'y ai trouvé moi-même, à une demi-lieue de cette bonne ville de Harlem, dont les toits s'égayaient peu à peu aux rayons timides d'un soleil levant de Hollande.

Jean Vander Doës, ou Janus Dousa, seigneur de Nortwich, en Hollande, naquit en cette seigneurie vers 1545. H étudia à Lin, dans le Brabant, à Louvain, enfin à Paris. A Lin et à Louvain, il étudia la science; à Paris, il étudia la poésie latine et l'amour.

Son séjour dans cette ville lut semé d'aventures vulgaires qu'un annotateur reproduit péniblement; la

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seule <|ui vaille l;i [u'iiic (Vvlw cuiiseivée est reproduite ici dans toute sa simplicité.

Près de l'église Sainte-Gene\ iè\e, Vander Doës habitait un joli cabinet perché tout en haut d'un vieil liôtrl délabré, un vrai gîte de poiUe. La vue était des plus variées : des toits gris en amphithéâtre, des cheminées rouges enfumées, (]uel(|ues bouquets d'arbres, des clochers sans nombr(>, la Seine qui brillait çà et là au soleil, cnlin la campagne pour horizon. Vander Doës se trouvait là fort à son aise pour rêver; son cabinet était ouvert aux quatre points cardinaux : il avait donc sous les yeux un spectacle infini.

Mais l'horizon qu'il aimait le plus à revoir était tout simplement une horrible [)etite fenêtre, sombre, .sans ornements, sans pots de fleurs, où le soleil ne descendait jamais, mais où, à certaine heure du soir et du matin, une jolie fille apparaissait en chantant. Elle était pauvre et fière, douce et noble.

« Votre nom'.' lui demanda un matin Vander Doi'S.

— .\ quoi bon savoir mon nom ?

— C'est que je veux le mettre dans mes vers, m

]a\ jeune lille ne comprit pas, mais elle ré[)ondil (pi'ellesc nommait Hosine.

A partir de ce joui' Vamier Dors fit tous les matins un baiser, un écho des liaisers de Jean Second. « U front de nacre, cheveux d'ébène, bouche d(> rose, qui pourrait se défendre de vous toucher d'une lèvre frémissante? » Le premier baiser est une invocation au gi'uie de Jean Second, le vrai chantre du Baiser; le deuxième est Téloge de ce poi'te charmant; après cette double préface poétique \ iennent le Désir du baiser, VA-

}jutlu'()se(ks baisers, les Guides de fAîiiour, la Morsure, Vivre et mourir par leshaisers, quelques autres encore. Ce qui semble étrange toujours, et ce qui pourtant arrive souvent, c'est que Vander Doës, inspiré par Rosine, raconte les baisers qu'il lui donne et qu'elle lui rend, (liioi(|u'ils ne se soient jamais louclié le bout du doigt : on cbante l'espérance, on s'enivre tout bas du souvenir.

Après avoir été un poëte en vers, il voulut être un poëte en action; il se garda bien d'adresser ses vers latins à Rosine : c'eût été perdre son latin. Il lit comme eiît fait le premier venu, et il fit bien. 11 alla trouver Rosine: il franchit quatre à quatre l'escalier sombre et tortueux d'une vieille maison chancelante; il frappa au bout de l'escalier à une petite porte disjointe.

« Rosine, c'est moi, moi, celui qui vous aime depuis trois semaines; ouvrez-moi la porte pour l'amour de Dieu. »

. Rosine alla ouvrir, tout en se disant qu'il ne fallait [las ouvrir.

« Rosine, je vous aime de toutes mes forces et de tout mon cœur. »

C'(!tait débuter en amoureux bien inspiré. Rosine rougit et baissa les yeux en silence. « Oui, Rosine, je vous aime; ne voj^ez-vous pas comme je suis tout (■'per(hi et tout palpitant'? »

Il lui jiril la main : « N'cst-il pas vrai (|ue mon cœur bat avec violence? Ou'avez-vous à répondre à tant d'amour? »

Rosine était une lille de bonne foi et de bon cœur; elle pencha languissannneul la tète sur l'épaule de Vander Doës.

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