‹ Voyages humoristiquesChapitre 14 sur 102 · ROSINE · texte numérisé non relu

ROSINE

(( Me croirez-vous si je \oiis dis ([uc je suis un ^iinid seigneur; que je veux vous emmener en Hollande cl vous y donner la moitié de ma seigneurie?

— En Hollande! c'est bien loin ! » dit Rosine.

(le qui voulait dire : Si nous nous aimions d'un peu [dus près.

« D'ailleurs, reprit -elle, est-ce (ju'on peut être amoureux en Hollande, dans le brouillard et la pluie? J'aime mieux Paris avec ma pau\reté : un ra\on de soleil est une miette de bonbeur tombée du ciel ; croyez-moi, il faut s'aimer où l'on se trouve ):•

Vander Doës ne s'attendait pas à rencontrer un cœur si poétique.

« Et puis, poursuivit Rosine, j'ai là, dans cette maison, une vieille nu"'re et une jeune sœur dont je suis toute l'espérance : la guerre nous a ruinées, il ne nous reste plus à toutes les trois que cette aiguille, qui ne s'entend pas trop mal à ce travail de fée. »

Elle souleva dans sa main une broderie presque aclievée dont Yander Doi^s admira la délicatesse inouïe.

(( Rosine, lui dit-il, je vous aimerai partout. »

La pauvre fille devint si confiante, que bientôt ce l'ut rlle qui alla au rendez-vous; elle pénétra d'un pied b'ger dans la retraite de Vander Doës. 11 a cbanté ce pied léger qu'il entendait dans son ca}ur comme dans l'esca lier. Ils s'aimèrent toute une cbarmante saison dans la \erdeur et la liberté de la jeunesse, — un amour en [ilein vent, ayant le ciel pour abri.

Cependant Vander Doës était rappelé en Hollande par sa famille, par ses amis et par le roi lui-même, qui voulait donner un emploi au seigneur de Nortwicli. H

6U VOYAGE IILÎMOIUSTIQUE

l'iilltiil |tartii', il partit. Un soir il entra chez Rosine a\e(' tine certaine tristesse ffu'il voulait cacher en vain.

« Adieu, Hosine, je reviendrai demain.

— Pourquoi cet adieu qui me glace le cœur? » se dit-elle tout bas.

11 se détourna pour soupirer. « Ah ! que le dernier baiser est triste à prendre! » pensait-il en tressaillant. Enfin il toucha pour la dernière fois d'une lèvre trenrblante la lèvre émue de Rosine, et en même temps elle sentit tomber deux larmes sur sa main.

Quand Vander Doës chanta les baisers de Rosine, Il chantait des baisers qu'il attendait encor ; El, dès qu'il fut l'amant de sa belle voisine, 11 garda les baisers counne un divin trésor.

L'espérance dit tout; c'est la folle alouette, C'est l'abeille qui chante eh butinant son iniel. Le sonvenir se tait; c'est la rose muette Qui parfume le cœur et lui fait croire au ciel.

Vander Doës un matin partit pour sa patrie. « Adieu, Rosine, adieu ! je reviendrai demain. » Il l'en^brassa deux fois, et Rosine attendrie Sentit deux fois tomber des larmes sur sa main.

Le lendemain, hélas! jtlcurez, pauvie voisine!

Elle attendit en vain, cherchant à s'abuser.

Il ne revint jamais. « Ah î s'écriait Rosine,

Sur mes lèvres du moins j'ai son [ilus doux hai>cr! »

(!e baiser ne lui pas cliaiih' par le piiéle. Mais il hil pour lou|(mrs dans son cœur iuipiinu'. L'esi>i''i'ancc dit lout, la chanteuse aloucllc! le souvenir se cache au fond du cœur cliariné.

JEA> si: CI) Ml (Il

Rosine fut douloureusement atteinte [)ar r;il);iii(l(in : elle brisa sa vigilante aiguille, elle répandit toutes les larmes de son cœur. A chaque heure du jour, ([uehiiiefoismèmcdela nuit, elle regardait par la fenêtre, mais il était si loin déjà', lùifinelle se consola dans le tra\ail, dans l'amour de Dieu, dans le cœur de sa mère, ei, le dirai-je"? dans un second amoui-

Vander Doës, parti à la liàte, avait laissé dans sa chambre, avec un parfum d'amour, de jeunesse et de poésie, les Baisrrs de Jean Second * . Un jeune écolier en droit, fraîchement débarqué d'Auvergne, poëteet jvvcur comme Vander Doi'S, était venu habiter le même lieu avec un cœur prêt à s'enflammer. Ce jeune homme, (|ui fut célèbre plus tard, se nommait Jean Ijonnt'fons. Rosine, depuis qu'elle avait aimé et pleun>, était i)lus touchante et plus belle encore. Il vit Rosine, il l'aima.

11 l'aima tout en feuilletant les Baisers de Jean Second; vousdcvinez qu'il voulut, à son tour, inspire; par Rosine et par le poète, soupirer ces [)oémes mignons si brûlants et si légers. Il demanda à Rosine conniient elle se nommait; il la baptisa dignement de deux mots grecs : l^an-Charis {toute de. grâce ) ; son premier /?«/«'/■, c'est V Amour poète; le deuxième, c'est le Pni'lrait, nà il s'anêtc complaisammeiit sui' toutes les beautés de Rosine, u l'arc d'ébène (|iii coui'onne S(>s yeux, son menton qu'une fossette partage avec tant de grâce, celle gorge plus blanche que le marbre le plus pur; toutes ces beautés sont fixées dans mon cœur; c'est |iar elles (jue l'ancharis m'a chargé des chaînes d'or de l'amoui'.

* (.1 1 exeinp'airc i st aujomil'liui (l;i' s liv iii;ii- -; •!' Mlu'iic Sccoiiil, smi aiii 'IL' (iclit-lils.

02 VOYAGK HUftiOHISTIQUE

0 tendres gardiens de ma prison! ô douces ehaines! bienlieureux liens! » Au ([uatrièmc baiser, il chante l'aiguille de Rosine : « Dis-moi, cruelle aiguille, qu'a donc commis la main de ma maîtresse, cette main plus blanche que les troènes; quels sont les crimes de ses doigts si légers et si délicats pour t'excitera les piquer si souvent? » La main de Rosine n'était pas très-liiie, mais Ronnel'ons la voyait de loin, par le prisme de la poésie.

Bonneions alla trouver un soir la maîtresse de Vander Doës. — Il y retourna. — Elle tinit par venir à son tour.

!( Ali ! Dieu soit loué ! vous voilà venue chez moi. — .l'en savais le chemin, » répondit Rosine en soupirant.

Ici s'arrête le récit do l'annotateur. Ainsi il n'est pas étonnant que Yander Doës et Jean Bonnefons aieni chanté sur la même gamme; ce sont deux échos du même poëte, deux llaiumes allumées au même regard.

Vander Doës no fut pas seulement poëte et amoureux, il fut brave. Le prince d'Orange l'ayant nommé gouverneur de Leyde, il soutint iièrement le siège de cette ville, en 1574, contre les Espagnols, qui avaient à leur tête le commandeur de Requesens. Je reproduis tout un alinéa do l'annotateur : « Ce ([u'il y eut de rare dans ce siège, c'est ([ue, par un privilège qui ne pouvait ajiparleninju'à un favori fies Muses, Do("s ayant intercepté des lettres ([ue le général espagnol faisait passer dans la place pour engager les bourgeois à se rendre, il y répondit en écrivant des vers latins au bas de chacune d'elles *. Fatigué d'une résistance aussi gaie que glo-

■ Ou IrouvL', (liiiis Il's [loé.'-ics île liauiel llriiisius, une [iiètc ilc vcr.s grecs cl une aiUrc de vers latins sur des lolonibes dont le vainqueur de l.evde s'est servi pendant le siège pour tromper son ennemi.

LA POÉSIE ET LA PROSE Or.

rieuse, Requesens leva le siège et laissa en s' éloignant de Leyde à Vander Doës sans aucune altération la double couronne de laurier dont les Muses et le dieu de In guerre couvraient à si juste titre son Iront victorieux. »

A la suite de la guerre avec l'Espagne, Vander Dof's i"edevint un poëte et un savant. L'arbre avait secouttoutes ses fleurs dans le printemps, le soleil de juillet allait mûrir les fruits. Il avait trop d'ardeur dans l'esprit pour se contenter de gouverner durant la paix : il fonda une université qui devint bientôt brillante sous sa direction. Il écrivit un grand nombre de livres savants sur les historiens et poètes latins ; il composa en vers élégiaques un poëme, ou peu s'en faut, ayant pour titre les Annales de la Hollande. Mais plus il alln, et plus il s'éloigna delà vraie poésie, la poésie de l'amour, f[ui chante dans la fraîcheur du matin les joies du cœur et des lèvres, les délices et les tourments de l'ôme.

Bientôt il lui resta si peu de poésie à chanter, que, sur le point d'épouser une jeune et fraîche Hollandaise, il ne trouva rien de mieux pour lui faire sa cour que de lui adresser les Baisei's A Rosine. Il changea le nom bien entendu. Au lieu de Rosine ce fut Ida. Heureusemont c'étaient la même teinte de cheveux, la même blancheur de dents, le même azur des yeux.

En dépit de ce disgracieux préambule, il recueillit dans ce mariage autant de bonheur qu'il peut s'en trouver là. Sa femme lui donna quatre fds dignes de lui, qui furent des savants et des poètes à leur tour. Le plus jeune, Jean, mort à vingt-six ans, a laissé des poésies latines « couvertes des lauriers du Pinde, » selon l'annotateur.

n i y 0 Y A CE nu m o r i s t i m u e

VamlcrDoi's mourut peu de temps après ce fils, qu'il nppehiit le Benjamin des Muses; il mourut très-prosaï- (|uement de la peste, à l'âge de cinquante-neuf ans. Pdur oraison funèbre, on écrivit sur son portrait : Jean Vander Doé's, le Tibulle et le Varon de la Hollande, ijuerviev durant la guerre, poète et savant durant la paix.

J'ai traduit (jueltjues baisers de Vander Doi"s, mais ce ne sont (|ue des baisers en prose.

H.MSRR XVIII

1 ,T rosf'c qui brille le malin, le souffle alizé du zéphyr, plaisent moins aux cigales liahillanles durant les chaleurs de juillet; le repos à l'omlire, an léger murmure de roau, charme bien moins le voyageur latigué qur' les lèvres jprodigues et avares ne m'enchantent par leurs doux fréiiiisseluenls. Mais d'où vient qu'au milieu de mes ravissements mon cœur iiia|)aisé désire encore? Au delà du bonheur, qu'y a-t-il donc? Ah! le désir est un aigle qui s'envole au delà des régions humaines; le désir nous déliasse de toute la distance de la terre au ciel.

BAIS h: n XIX

LA M 0 U S U li t

Voliiplé de mon âme, ô Rosine ! plus suave et plus douce que le miel, aimons-nous dans la vie; la vie est un tombât, que notre vie soit un combat de baisers ; mais ta dent criminelle m'a déchiré la lèvre ! cette lèvre qui l'a appelée sa colombe aux doux roucoulements, salauvetle gazouilleuse, le trésor et l'honneur de l'amour; cette lèvre qui t'a nommée lant de fois ses délices, son nectar, son diamant, son amltroisie; qui t'a élevée au-dessus des glorieuses amantes de Catulle et de Jeaji Second. Voilà donc le prix de tant d'hymnes amoureuses ! une morsure ! Ali ! cruelle trop douce ! mon autre lèvre est jalouse.

BAISERS PEUnUS 65

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