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LE CAPITAINE ET LA CABARETIÈRE

« Je vous l'avais l)ipn dit, reprit le sénateur d'un ;iii' \ ietorieux, je vous l'avais bien dit que nous pouvions compter sur la haute protection du capitaine Madiime la cabaretière, donnez-nous donc trois verres de punch, sans parler de celui que vous boirez avec nous.

— Je croyais, dit le capitaine en souriant, qu'un sénateur belge n'était bon à rien

— Au sénat, je ne dis pas; mais ailleurs, c'est autre chose. »

[,a cabaretière fit flamber le punch à Tinstant; elle le servit avec une bonhomie flamande et un entrain rieur qui me ravirent. (Tétait une petite veuve accorte et fraîche, ne pleurant pas trop la mémoire des absents. Le capitaine était, bien entendu, en première ligne dans son esprit; il exerçait même sur elle certain privilège galant et chevaleresque; il la faisait sauter dans ses bras, il l'embrassait au passage, il lui disait un mot gaillard ou lui chantait un refrain amoureux : le tout sans dépasser les bornes du bateau, c'est-à-dire sans dépasser les bornes de ses États. Nous bûmes, sans trop y prendre garde, une grande soupière de punch, après quoi le capitaine nous indiqua notre chambre à coucher, notre lit, nos pantoufles et accessoires. Notre chambre à coucher, c'était la cuisine; notre lit, c'était la table de la cuisine.

« A la guerre comme à la guerre, à la mer comme ù la mer, reprit le capitaine; le sommeil est bon partout; que Dieu vous berce et vous bénisse!

— Est-ce que vous croyez que je vais dormir l;"idessus? dis-je au sénateur.

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— J'y dormirai l)i('n, me r('|»ondit-il d'un air ri'S(jlii; vous ne voulez donc pas me jirendre pour camarade de lit?

— De tout mon cœur; voyez plutôt ma bonne volonté. ))

Je m'étendis d'un bout à l'autre sur la couche en question.

« Voulez-vous le bord , voulez-vous la ruelle? lui dis-je.

— Cela m'est à peu pn's éiial. Voyons pourtant, je penche pour la ruelle.

— Si nous avions seuleuienl un oreiller !

— Quel Sardanapale vous faites! Est-ce que vous n'avez pas vds deux mains et vos cheveux? D'ailleurs, quand le sommeil est là prêt à prendre, on n'y regarde pas de si près ; un peu de duvet de plus ou de moins, la belle affaire!

— Votre plus on moins est fort ingénieux; mais il me semble que vous tenez beaucoup de place. Songez que je suis au bord, prêt à tomber; mais qu'inqjorte? un lit en vaut un autre. Bonsoir.

— Bonsoir.

— Dites donc, la cabaretière! est-ce que vous passerez toute la nuit à veiller? ^i

La cabaretière rougit.

Il 11 m'arrive souvent de me coucher; mais, pour cette nuit, je ne dormirai ([ue d'un œil, car, faut-il vous le dire? vous êtes thius mon lit.

— Entendez-vous, monsieur le sénateur? 11 |iarait que nous sommes dans smi lit.

i.R .ii:r SI

— Li> fait ost pi'avo; mais jo fldis rli'jn. Bonsoir.

— Bonsoir. »

In silence de quelque vingt secondes suivit ces paroles. Comme je ne pouvais m'iiabituer aux délices de mon lit, je renouai la conversation avec la cal)arelirrc :

" Il y a encore de la place pour vous : quand il y on a jtiiiir deux, il y en a pour trois.

— J'ai bien le temps de dormir ! dit-elle en me moiitraiil ses fourneaux: tout le monde est en train de s'enivrer cette nuit, jusqu'aux capucins, qui m'ont ileniandt' cinq canettes de bière et cinq verres de vin rliaiid. .\ussi on en dit de belles sur leurcomptel »

A cet instant le capitaine revint de faire sa tournée, ayant à sa suite deux bourgeois flamands, souvenir parfait des bourgmestres de Van Ostade. Ils allaient Voir la mer pour la première fois de leur vie. Le capitaine m'apprit que ces braves bourgeois venaient respirer un peu dans la cuisine, mais que je pourrais dormir en paix comme s'ils n'étaient pas là, attendu qu'ils ne (lisaient rien de trop. Là-dessus, le capitaine sortit encore; nos deux bourgeois se regardèrent trois minutes (liiiant avec une gravité rembranesque ; après quoi ils jugèrent à propos de s'asseoir, après quoi le plus éloquent demanda un ilomino à la cabaretière.

" V.\ 011 vont-ils donc jouer? » me dis-je à moi-même.

Il restait depuis un instant, grâce à un caprice de ma jambe, un espace de deux mains, deux mains flamandes il est vrai, d'un côté de notre table. Nos deux bourgeois mal t'Ievés s'emparèrent de ce champ libre; et commencèrent à jouer.

« Prenez garde, leur dit la cabaretière, la jambe de ce voyageur pourrait bien jouer aussi.

— En effet, murmurai-je en riant sur mon cbevet, si je voulais, mon pied serait de la partie. »

Cependant le premier coup était déjà fini, les joueurs n'avaient pas dit un mot. J'eus tant d»; franche admiration pour ce silence, moi qui avais entendu jouer aux dominos à Paris, que je me promis de respecter le plaisir tranquille de mes bons bourgeois de Berg-op-Zoom ; je crois même me souvenir que je me rapprochai un peu du sénateur, qui dormait pour tout de bon. Maison n'est pas pour rien un rêveur distrait. Voilà que tout à coup, sans y penser, j'allonge le pied sur la terre promise des joueurs, une douzaine de dominos sont jetés à terre; c'était un coup décisif, le coup est manqué. Il y avait de quoi fâcher tout rouge des joueurs français, tout bleu des joueurs italiens. Savez-vous ce que me dirent ceux-là? Rien, pas un mot, pas une plainte. Ils ramassèrent paisiblement les dominos; ils reprirent le coup avec une résignation héroïque ; seulement le plus éloquent des deux repoussa un peu mon pied ; mais ce fut avec une exquise douceur. « Cette fois, me dis-je avec reconnaissance, cette fois je jure de ne pas dépasser les bornes » Je refermai les yeux, je me laissai aller indolemment au premier courant venu de la rêverie. (( Après tout, me disait la rêverie, ces Hollandais sont les hommes les plus raisonnables : ils ne disent rien jamais, ils vont toujours; ils ne font pas de discours à la vapeur, ils font des chemins de fer; ils vont droit devant eux, sans détour, sans zigzag. » J'en étais là ; mais, ayant oublié mon serment, comme tous ceux qui font

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dos soruionts, je [iliai la jaiiibe, et voilà oncnre les dominos semés pêle-mêle dans la cuisine. Certes, je le dis (H toute vérité, j'eusse renversé mes porcelaines de Chine sans plus de (.-liagrin. Que faire'.' M'éveiller et m'excuser? Mais il est si bon de faire semblant de dormir! Mes deux joueurs furent ce qu'ils avaient (''t('' déjà, silencieux et résignés!

Or, tout en faisant semblant de dormir, je m'endormis de bonne foi ; mais jamais sommeil ne fut moins paisible. A peine endormi, je me mis à rêver que j'étais entouré et couvert de dominos : on jouait à mon chevet, sur mon oreiller, au pied du lit, dans la ruelle ; jamais les double-six ne m'ont semblé si lourds et si embarrassants à placer; j'avais surtout un jeu sur l'estomac qui menaçait de m'étouffer; je n'osais respirer. Si le rêve eût duré deux minutes de plus, j'étais mort, mort sur la terre étrangère! Voyez quel drame héroïque! mourir plutôt que de déranger une partie de dominos!

Heureusement je m'éveillai, et, pour la troisième fois, je renversai les paisibles dés de mes bons bourgeois de Berg-op-Zoom. Le plus éloquent prit enfin la parole :

« Diable! dit-il on ramassant les dés.

— Allons, allons, murmure l'autre; vous faites bien du bruit pour rien. Vous allez réveiller ces messieurs.»

Moi, tout émerveillé de voir cette docilité flamande contre les coups du sort et mes coups de pied, je sautai à bas du lit tout en priant les joueurs d'étondre le champ de leurs plaisirs. La cabaretière n'avait pas cessé de faire chauffer du vin ou du rhum, toute la

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cuisine était pleine d'un parfum d'ivresse nuageuse qui commentait à me prendre à la tête. Je sortis pour aller lespirer sur le pont. Dans l'escalier je trouvai, outre le vagabond fit le charbonnier, des dormeurs enragés assez conl'us(''ment échelonnés. J'arrivai sans trop de fracas sur le pont, où je fus presque ébloui |)ar le clair de lune. Le ciel était pur, le bateau allait lentement. Un voyait çà et là passer une ombre noire, on entendait de temps en. temps le mugissement lointain d'un troupeau de bœufs parqués à la belle étoile.

En traversant le pont, je fus tout d'un coup saisi d'une grande surprise à la vue d'une femme qui pleurait sur un banc. Klle penchait la tète sur la garde du |)ont, elle regardait l'eau tranquille du canal en laissant échapper un douloureux sanglot. En m'approchant d'elle, je reconnus la jolie fille de vingt ans que j'avais jugée être une modiste — plus ou moins — de la rue Vivienne.

J'allai m'asseoir à côté d'elle, et, lui prenant la main sans façon :

« Voyons, dis-je, vous êtes belle et vous voyagez : il n'y a pas là de quoi pleurer. »

Elle ne me répondit pas; l'Ue sanglota de plus belle.

« Si vous étiez Flamande, je vous pardonnerais de ne pas me répondre; mais vous êtes Française, et, qui plus est, Parisienne.

— Qui vous l'a dit? s'écria la jolie fdle.

— Votre minois tout chiffonné. Allez, vous pouvez bien me conter vos peines, — vos peines de cœur, j'imagine; — j'ai l'oreille assez française jtour vous écouter.

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