‹ Voyages humoristiquesChapitre 19 sur 102 · LA BATAILLE · texte numérisé non relu

LA BATAILLE

sait ilf* l'entondro. Voyant que le danger menaçait, j'allai charitablement prier le sénateur de venir au secours.du droit des gens. Je trouvai le sénateur dans le sommeil des bienheureux ; mais ce qui me surprit bien, ce fut la sérénité parfaite de mes deux bourgeois de Berg-op-Zoom, qui n'avaient pas un seul instant cessé de jouer aux dominos.

« Vous n'entendez donc pas qu'on s'entre-tue par làbas?

— Ah! dit l'un, c'est donc pour cela qu'ils font tant de bruit?

— Laissez-les faire, dit l'autre en posant doucement son dé. 9

Je retournai sur le champ de bataille : les capucins avaient perdu passablement de terrain: par esprit de corps, charbonniers et charbonnières leur faisaient une terrible guerre d'escarmouche, un coup de pied par-ci, un coup de poing par-là, c'est à peine si les pauvres diables osaient se défendre un peu, tant ils étaient fidèles à cette divine parole : Ne fais pas à ((utvui .. Je parvins à traverser la foule, je me jetai résolument dans leur camp et je les encourageai au combat, tout en tenant à distance une charbonnière qui éclatait par toutes ses extrémités méchantes. Les cnpiu'ins prirent enfin courage, ils déployèrent toutes leurs forces, ils repoussèrent bientôt victorieusement li-ms noirs adversaires. Moi, n'ayant guère perdu qu'une cravate dans la bataille, je retournai à ma jolie passagère, qui devait m'attendre sur le pont. Je ne tnuivai sur le pont que le sénateur, qui, en homme d'esprit, s'était éloigné- le plus possible du champ de

SX VOYAGE lirMOinSTIQUI']

liataille. « Nous allons arriver à Anvors, me dit-il ; ne \ oyez-vous pas déjà les clocdietons (|iie le p(»int du jour ('•claire peu à [leu?

— Oui. D'où vient que vous avez ce manteau à la main?

— Mon arrivée sur le pont a elTarouché une femme; elle s'est enfuie, j'ai voulu la retenir, ce manteau m'est resté à la main. Ce n'est pas tout à fait madame l*utiphar. ))

Je descendis pour retrouver la fugitive. Elle s'étail blottie dans un coin du grand salon pour pleurer tout à son aise. Une femme qui pleure amoureusement est trop belle à mes yeux pour que je songe jamais à la consoler.

1)1 vay :i 1 10 ns.

A Anvers, il faut remonter en waggon. En waggon, je n'ai pas le temps de rêver. La pensée y est plus ardente qu'ailleurs; elle s'élance comme la flamme, ellt? dévore l'espace, elle m'éblouit, mais elle ne me donne pas les joies paisibles de la rêverie, — la rêverie oisive et charmante qui va par mille détours poétiques, qui s'(''gare, qui s'arrête, qui rebrousse chemin. — Vous ne verrez jamais, en voyageant sur les chemins de fer, a[)apparaître ces chœurs de visions qui vous emport(Mit loin de la terre dans leurs robes flottantes. On croyait pie la vapeur lutterait avec h^ temps, qu'elle aurait le

LE TKMl'S PASSE HU

pas sur lui, (IuCIIl' ranr'U'iail ihins sa course, quV'llc laisserait au luoude une heure pour respirer. Mais le temps va mille Ibis plus vite qu'une loc(iiiiiiii\e. Il n'est pas un oiseau voyageur, pas un nuage de teiiijièle, jias une pensée humaine (ju'il ne devance.

Le temps! le temps! comment le saisir et l'arrêter? J(! uw rappelle certaine saison amoureusement passée en pleini^ montagne entre un bois, un moulin et urte fontaine. — Alors j'iivais le temps! — Je m'asseyais au bord de l'eau et je me regardais vivre, je courais dans les bdis et je me sentais vivre. Aujourd'hui, quand j'entr'ouvre ce [tassé si rayonnant, — les rayons de la jeunesse!— je vois passer nia vi(î lentement, mais comme une muse ('trangère. Li; temps passé, c'est le beau temps! c'est là que nous vivons, là, toujours là. Comme l(î voyageur, cui'ieux d'avancer et non curieux du s[iec- !;icl(' i|u'il ;i sous le regard, nous gravissons la montagne avec une ardeur aveugle; au milieu des l'alignes et des douleurs de la route, nous nous retournons t-t uctus tombons en extase à la vue des heljes vallées que nous avons di'pa.ssées à jansais. Hélas! (m les traversant, nous n'avi(ms pas pris la peine de les regarder. Nous disliugii'ons tout au plus les arbres en fleurs (}ui bordaient les chemins, les haies toulTnes qui bordaient les sentiers, quel(|ues échap|i(''es dans les prairies, (juchpies nuages dorés à l'horizon. Maintenant que nous sommes sortis du jardin d'Armide, — Armide, n'est-ce pas la jeunesse'? — nous y découvrons mille et un trésors jus(|ue-là ignorés : les ombrages odorants où rêve la poé'sie; les bois doucement agités où il faut pa.sser dans le mystère de la vie et du cœur; les Fontaines jaillis-

90 VOYAGE HUMORTSTIQUE

santés, — sources vives du divin amour, — où il nous serait si doux de plonger nos lèvres inapaisées, à cette heure où déjà nous ont apparu les pâles fleurs du tombeau.

Pourquoi les faiseurs de romances ont-ils gâté les montagnes dans leurs refrains ! Mais au moins ils n'ont pas célébré la mienne, qui est encore là-bas fière et poétique, les flancs chargés de vignes généreuses! Nous nous reconnaissons toujours : je la salue et elle me parle comme au beau temps. Elle me raconte tout ce qui fut la joie de ma jeunesse. C'est là que la muse chantait en moi ses divines chansons du temps perdu ; mais je me suis enfui tout en croyant qu'un poëte était né pour faire des vers, — comme si on avait au cœur un dictionnaire des rimes ! Ne m'est-il pas arrivé ce qui arrive au voyageur, qui voit en se retournant les beautés d'un pays, quand il va passer dans un autre. Je n'ai vu la poésie qu'après m'ètre éloigné d'elle; quand j'ai fait des vers, était-je encore poëte?

Mais le souvenir est toute la vie. Il sembleque nous ne dérobions aux fleurs de la route que le miel du souvenir.

XYll

l' Il i losnp lii !• il 11 voyatro.

J'ai traversé deux fois le pays de Rembrandt, Pays de matelots — qui flotte et qui navigue — Où le fier Océan gémit contre la digue, Où le Rhin dispersé n'est plus même un torrent.

Page 1