SONNETS
La prairie est touffue, et l'horizon est jîrand; Le Créateur ici fut coniine ailleius prodigue... — Le lointain uniforme à la lin nous fatigue; Mais toujours ce pays m'attire et me surprend.
Est-ce l'œuvre de Dieu que j'admire au passage? Poinquoi me charme-t-il, ce morne paysage Où mugissent des bœufs agenouillés dans l'ea-i?
Oh ! c'est que je revois la nature féconde
Où Berghem et Ruysdaël ont créé tout un inonde ;
A chaque pas ici je rencontre un tableau.
Je retrouve là-bas le taureau qui rumine
Dans le ]iré do Paul Potier, à l'ombre du moidiu;
— La blonde paysanne allant cueillir le lin.
Vers le gué de Berghem, les pieds nus s'achemine.
Dans le bois de Ruysdaël qu'un rayou illumine, La belle chute d'eau! — Le soleil au déclin Sourit à la taverne où chaque verre est plein,
— Taverne de Brauwer, que l'ivresse enlumine.
Je vois à la fenêtre un Gérard Dow nageant
Dans l'air ; plus loin Jordaens : — les florissantes filles !
Saluons ce Rembrandt si beau dans ses guenilles!
Oui, je te connaissais, Hollande au front d'argent;
Au Louvre est ta prairie avec la créature;
Mais dans ces deux aspects où donc est la nature''
92 VOYAf;i- IIUMnRlSTlOUE
Le ^land peiiitro est, un dieu qui tient le feu sacré; Sous sa jiuissaïUe iiiaiii la nature respire : >'e Tentendez-vous pas, sa forèl qui soupire? Ne la sentez-vous pas, la fraîcheur de son pré?
(\iiuui(> aux hitrds du canal, sous ce ciel ernpoiMpn'-, La vaille aux lar^^es lianes pareoiut bien son empire ! Dans cet intérieur connue Ostade s'inspire! (I li laMeau qui s'anime et ({ui parle à son gré.
I'a\s doux et naïf dont mon àme est ravie, Oui, tes enlants t'ont fait une seconde vie, Le:u' souvenir fleurit la route où nous passons.
Oui, grà<i' à leurs cliels-d'œuvre, orgueil des galeries, La poésie est là qui chante en tes praiiies, L'omuie un soleil d'été souiit à nos moissons.
VOYAGE A MA FENÈTKE
• .oniiiuTil III (.' vint l'idi'c de cù voyage-
Jo suis allé au l»out du luondc — visiblt^ cl in\ isililç. — j'ai fait le tour de la Vonus do Milo, tout l'art anti- (juc; j'ai adoré les fij,aires de Prudlion, tout l'art moderne. — J'ai pareouru les splièrcs radieuses de l'Ialon, le monde ancien ; — j'ai monté jusqu'au Calvaire avee .lésus-Clirist, le monde nouveau; — j'ai liabiK' tiiutes les répubrn|ues idé-ales. — .le suis allé partout et enciire plus loin. J'ai même fait le lourde inoi-im'ine, ci' ipii n'anivc à nul voyageur.
Aimant les voyages, je ne savais [ilus où aller, i|tiand je me suis avisé, un matin que le soleil — selon sa coutume — s'é-tait levé plus tôt que moi, d'ouviir ma fenêtre pour fermer mes \olels : — Le soleil, qui a des
lèvres amoureuses, venait à ma barbe baiser une jolie figure qui souriait de tous les sourires dans ma chambre, au-dessus de la table où j'écrivais, — car aujourd'hui je n'écris pas : — je conte.
Or le soleil est un rival dangereux, quand on a une maîtresse peinte au pastel.
— Soleil, mon ami, lui dis-je en cherchant ma pantoufle persane, si je n'y mets bon ordre, vous n'en laisserez pas; allez vous coucher.
C'était un peu familier : aussi le soleil me répondit, sur le même ton, qu'il n'en démordrait pas d'un baiser, qu'il se nourrissait de roses, et qu'il déjeunerait de ma ligure au pastel tant qu'il y trouverait quelque chose à prendre.
Dans ma colère jalouse, je lui jetai les volets à travers la figure.
Cependant j'étais debout, et je ne savais que faire de mes jambes et de mon temps. La solitude, penchée au-dessus de l'àtre, me conseillait d'aller à elle ou de la rappeler dans mon lit. 11 ne faut abuser de rien, pas même de la solitude. Ce matin-là elle me fit peur avec sa robe noire étoilée de larmes; je regrettai d'avoir jeté mon ami le soleil par la fenêtre; j'allai bravement (tuvrir h^s volets pour savoir s'il était encore tenq)s de le rappeler. Il était trop tard ; il s'était barbouillé la figure de je ne sais quel nuage parisien — ce bon nuage parisien qui nous sert de parasol plus de la moitié du temps. — Toutefois il ne se fit pas trop attendre; il se jeta dans mes bras sans rancune.
Il ne serait pas hors de propos, ami lecteur, de té dire qui je suis, — car tu vas voyager avec moi pen:^