LE COEUR ET I/ESPRIT 'J
daiit trois à quatre heures — si je suis bon compagnon déroute. — Or, qui suis-je? — Je n'en sais rien. — Connais-toi toi-même, dit la sagesse des nations ; ce qui est un mot profond. Car, en effet, on connaît son ciieval et sa maîtresse, son chien et son ami. — H y a des maris qui vont jusqu'à connaître leur femme ; mais quel est celui d'entre nous qui a jamais pris la peine de descendre en lui-même avec le fil d'Ariane pour s'y retrouver ?
Ulysse fut reconnu par son chien Argus, mais Ulysse ne se reconnaissait pas lui-même. La maison est la même, plus ou moins ravagée par les saisons; mais que de fois les hôtes ont changé : que d'amours ont succédé au premier amour, que de rêves au premier rêve, que de hirmes au premier éclat de rire !
On regarde passer les autres dans la vie, mais on n'a pas le temps dese regarder passer. Cependant, puisqu'on est obligé de faire tant de mauvaises connaissances, pourquoi ne pas faire la sienne. 11 serait meilleur piMitêtre de vivre avec soi que de vivre avec les autres.
Pour moi, j'en suis à la première page de mon livre, je ne sais rien du tome premier — mon cœur, — ni du tome second — mon esprit.
Je ne suis pas allé pour rien à ma fenêtre. Le soleil, mon collaborateur ordinaire, rayonne sur mon front et l'étoile des mille fleurs de la rêverie. Je vais les effeuiller sur le tome premier et sur lé toiHe second.
N'ayez jamais d'autres livres que ceux-là, — le ('(l'ul* et l'esprit, — le monde visible et invisible.
J'aurai toujours plus de conlianée dans le pliilosoplie qlii étudie la vie dans le livlë Universel do te l'eau
globe ('(niroimé de lumière bleue et [lourprée, (|ii(Ml;ins b^ [ibilosu[ilie (jui étudie l;i vie daus ruiHversalit('' d'une bibliothèque.
Le monde est un livre écrll ])ar Dieu et eon\inenl('' par le.s bommes. Voyager, c'est lire ee beau livre, doiil il restera toujours des pages oubliées.
Il est des voyageurs qui ne s'iM(juièteut [las des commentaires, ce sont les [)liilosoplies et les pointes; il en est qui ne lisent que les commentaires, ce sont les savants et les curieux, ceux-là (pii s'arrêtent avec respect devant un cbant d'Homère, un bas-relief de Pliidias, une [res(]iic antique de Zeuxis. De tels commentateurs ne sont pas à dédaigner. Dieu lui-même doit sourire à ceux qui ont si largement interprété le texte saci'c : — une édition de la nature, avec des notes d'Homère et des dessins de Zeuxis ou de Pliidias 1 —
Me voilà donc en route. Ah ! si j'avais un compagnon de voyage!
Mniisiciir (le Cu|iiil(iii, ;.;i;iiiil cotireiir d'aveiiliii'c, Oui veniez si souvent rêver sous mon lialcon, Ne vous ^(■l■|•;u-je |ilus, si ce n'est en |ieinlni'e'.' Me (■on(l;uiniere/-vous ;ui\ viei'^i's il'lli''li((in'.'
As-tu donc oublié nos liclles (Viuipéos? Nous n'allions |)as nous penire au ciel conuiie ixion. AujouKrinii, f|u'as-lu fait do tes ilèclics ti'eMip(''es Dans la couiie où Vémis liiivad la passion?
pour a\oii de l'aii^enl les aurais-lu fondues? Ton eaiiiuois n'csl-il plus qu'un sac d'ccus coniplés! Qu'as-lu fait de ton chœur de nymphes épenlnes Conviant l'univers aux folles volujilés?
LE CAl CdMrAG.NU.N 117
Aurais-tu trépassé dans les l)i;is do ma Itcllc Sur la double colline où la noigo iouj:iC.' Si lu ili- ic|ioii(is jtas il mon cœur qui l a|i|ii'llc, Sur le marlire du sein j'écrirai donc : Ci(jil.
CÀ-'^ii. mon jeune anionr : ne pleurez |ias! Sa (umbc. Où df'jà plus (l'un cœur est venu se hriseï-, Est un diiiix lit joiiclié de plumes de mlondie. — Il naquit d'un sourire et mourut dun haiseï"! —
.Mais rnmoiir est comme le itrinti'ni|i> ; il rit à Imvors le givre, la neige et les gihDuli-es : il |i;irfume la nuit et lleuril sous les tombeaux. Lanioiir est mort, vivo l'amour! Qui sait, en regardant [lar la Fenêtre....
Ce qu'on voit l'ar la leinHrc.
Va flalinnl (|iie je salue ma fenêtre, comme Mc(>e saluait le vjiissenu (pii allait remporter aii\ rivages incimnus.
La l'enètre! A ce seul mot ipie i\o rè\es envolés reviennent voltiger autour de moi ! La l'enètre 1 Toute la jeunesse parisienne est là; — la jeunesse passionnée, intelligente, poétique, oisive, (|ui rêve d'amour ou de renommée. (Juel est celui d'entre nous qui ne s'est accoudé, entre les cheminées et les gouttières, au bord du toit, comme l'oiseau chanteur qui va prendre sa volée dans le monde"? Ah ! comme alors toutes les l'emmes pas-
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saient belles sous nos yeux ! Quels corsages embaumés ! quelles lèvres frémissantes! quels sourires de neige et de pourpre ! C'étaient plus que des femmes, c'étaient les chimères de l'idéal ! Adorables chimères de nos vingt ans! Avec quelle grâce elles nous jetaient au passage les parfums de la jeunesse! Bienheureux, bienheureux celui qui, à vingt ans, s'est accoudé sur sa fenêtre en compagnie de sou cigare et de ses chimères !
Si le bonheur est quelque part, c'est à la fenêtre. Bernardin de Saint-Pierre l'a dit en cultivant ce fraisier célèbre qui fut pour lui un monde durant toute une matinée.
Quand je n'ai rien à faire — ce qui vous arrive quelquefois à vous qui lisez ce livre — j'ouvre ma fenêtre et je voyage. Un voyage à la fenêtre! Ouvrir sa fenêtre, n'est-ce pas s'ouvrir le monde? J'ai ce grand avantage sur tous les autres voyageurs de ne jamais savoir où je vais. Tantôt je descends dans la rue, cette rue qu'aimait tant madame de Staël, à la poursuite d'un certain coupé dont je porte les armoiries dans mon cœur; tantôt je m'envole dans le pays charmant où j'ai bâti tant de châteaux ; tantôt je m'élève dans les nues pour savoir comment les anges font leurs nids ; tantôt — mais ce n'est pas le voyage d'hier ni celui de demain que je veux vous racoilter — c'est le voyage (rauj(jurd'hui.
L(î printemps, qui n'est [il us loin, nous jette cà et là ses primevères à travers les nuages. Paris est égayé de. ne je ne sais quel rayon de jeunesse ; aux Fenêtres d(^s maisons il y a plus de soleil ; aux lèvres des femmes il y a plus de sourires.
Celle qui vient là-bas nonchalamment isl charmante,