‹ Voyages humoristiquesChapitre 22 sur 102 · LE BOUQUET · texte numérisé non relu

LE BOUQUET

en vérité : on dirait un portrait de Murillo. Quels yeux ardents! quels cheveux noirs! quel teint doré! C'est une Es[iagnole de Paris ; on voit de prime abord quel est son pays à sa désinvolture. Quand je dis qu'elle est de Paris, je dois ajouter qu'elle appartient au treizième arrondissement. Elle a le privilège de vivre de l'air du temps, elle est vêtue comme il plaît à Dieu et à son amant. L'heureuse fille, comme elle porte bien sa misère! Elle n'a pas d'ombrelle ni de chapeau pour se garantir du soleil; mais en est-elle moins jolie? Comme les Heurs vivaces, elle aime le soleil ; le soleil, c'est sa vie — après l'amour.

La voilà qui s'arrête devant une marchande de bouquets, dont la voix cassée poursuit les passants. Un bouquet de lilas, c'est tout un roman pour elle. Que de fois déjà elle a vu s'ouvrir dans sa vie un nouveau chapitre pour un bouquet de lilas. Il y a des étudiants qui ne font pas d'autre déclaration galante ; quand ils ont donn(' un bouquet, ils ont tout dit. On met le bouquet à son corsage, le soir on le jette dans un coin de sa chambre, trois semaines après on le ramasse par niégarde; il est flétri comme l'amour qui l'a embaumé; on le respire encore ; un triste sourire passe sur les lèvres ; on se souvient, on essuie une larme et on suspend le bouquet aux rideaux de sou lit comme un rameau de Pâques fleuries.

Elle s'est donc arrêtée devant la marchande de bouquets, comme elle s'est arrêté»^ devant toutes les boutiques, « Si j'avais de l'argent! » Voilà une exclamation qu'elle jette au diable mille fois par jour devant chaque tentation du luxe ou du plaisir. La pauvre fille du trei-

zir-mt* arrondissement n'a jamais un louis vaillant.

Klle tire deux sous de sa porlie, convoitant déjà du l'egard le plus joli bouquet delilas qui lût dans IV'ventaire.

 cet instant son regard est détourné par la voix plaintive d'une pauvre femme, assise sur la borne voisine, portant un enfant sur ses mamelles sans lait. A la vue de cetti» pâle figure, ravagée par la douleur et ]tar la misère, la jolie (llle, si gaie et si alerte, s'attriste .soudainement. Cette femme, toute jeune encore, n'est-elle pas une sœur d'infortune? un seul pas sépare ces deux existences. « Si je lui donnais mes deux sous! » du moins je devine sa pensée à son expression. A ma grande surprise, elle se retourne vers l'éventaire. En la voyant clioisir le lilas et payer la marcbande, je ne prévoyais pas sa sublime cbarité : elle respire la brandie et s'avance tristement vers la pauvre mère assise sur la borne. « Tenez, madame 1 » dit-elle, et elle s'envole comme un oiseau, légère et beureuse d'avoir paré cette misère d'un sourire de printemps.

La malbeureuse comprend ; elle respire le lilas tout en essuyant une larme : « Que Dieu te conduise longtemps, toi, » dit-elle en suivant des yeux la jeune iille.

Voilà une fenêtre qui s'ouvre en face de la mienne; je vais voir un intérieur du faubourg Saint-Germain : c'est là que depuis deux bivers M. et madame de *** .savourent à longs rayons la lune de miel. Quelle élégance native! quel parfum de bonne compagnie! Voyez : le jeune vicomte .^e penclie à la fenêtre tout en fumant un cigare; la jeune vicomtesse s'appuie sur l'épaule du fumeur tout en lisant un journal. Le cigare, le journal.

nill.dSOl'lllE m TOIT KM

voih'i l;i vil' .iiiioiiid'liui ; niilrt'luis on cjuisait, riiijrinr- (l'Iini on lit. Encore si le joiirn.il avait autant d'esprit que les cliar niants bavards d'antrefois! La société française s'en va, grâce au journal et au cigare : c'en est l'ait des belles m«eurs, du lieaii langage, des belles manières. Le cigare a tué la galanterie, b? journal a tué la conversation. Comment faire <les madrigaux avec un cigare à la bouclie? comment oser dire un mot à i\c^ gens qui ont lu leur journal? Tout ce qu'on peut dire dans la journée a ét('' imprimé la veille.

J'aime mieux promen(T mon regard et ma pensée trois étages au-dessus. J'aime mieux cette lucarne pittoresque qui a l'air de s'ouvrir dans le ciel ; le bonheur est là, si j'en crois ces trois pots de bruyères roses et blanches qu'une main amie vient d'apporter au soleil. J'ai été bien longtemps sans savoir qui demeurait si haut. Je voyais tous les jours un jeune homme s'encadrer dans la lucarne et y rester des heures entières dans l'immobilité d'une statue. S'il eût pris une seule fois une plume ou un crayon, j'aurais jugé que c'était un poëte ; mais il a trop d'esprit pour cela : c'est un sublime paresseux qui ne perd pas une heure de sa vie dans les mesquines luttes du monde. Voilà dix ans qu'il .se promet de faire choix d'un état, il n'a garde de se d(''cider si vite : vivre de peu, au grand air, en pleine liberté, voilà sa philosophie. 11 aime les fleurs, il les arrose avec délices, il les respire avec extase, même quand elles n'ont (dus de parfum. 11 aime les oiseaux, le voilà qui leur jette sur le toit les miettes de sa tal)le. Les oiseaux viennent becqueter jusque sous sa main. Il n'aime [las seulement les oiseaux et les fleurs : j'imtre-

vois, à l'angle de sa petite cheminée, une fille blonde qui chante un air d'opéra-comique. La voilà qui se lève pour voir les oiseaux gourmands. Elle vient sans bruit, elle passe sa jolie figure sous le bras du philosophe : c'est s'emprisonner de bonne grâce dans les liens de l'amour. Mon philosophe n'a qu'à baisser la tête pour loucher de ses lèvres les plus beaux cheveux du monde, ■le m'aperçois ici qu'au lieu d'une plume pour écrire mon voyage, il me faudrait un pinceau.

Qu'entends-je? les cris aigus d'un piano. D'où viennent ces cris? Hélas! j'ai dit un piano, il y en a vingt qui sont étages autour de moi. Il y a des pianos partout, jusque chez moi; mais j'ai toujours la clef du mien dans ma poche.

Un coupé s'arrête au Petit-Saint-Thomas. Âhl la jolie jambe qui descend! c'est à coup sûr une jambe bien née; en effet, je reconnais les chevaux du duc de ***. Madame la duchesse entre nonchalamment dans le bazar du luxe parisien. Je vais allumer un cigare pendant qu'elle va choisir un chiffon. Mou cigare est à peine allumé, que déjà elle remonte en voiture. C'est cela, madame la duchesse, levez le store, que je vous voie à mon aise. Elle déploie, avec la curiosité de la fille d'Eve, la robe qu'elle vient d'acheter : la robe lui tombe des mains ; il me semble que je l'entends rire à gorge déployée, elle se renverse dans les éclats de sa gaieté. Il y a bien de qnoi, vraiment; elle vient de trouver dans IV'toffp du Petil-Saint-Tliomas un bouquet qu'un gal.'iiil ('(iimuis y a glissé mystérieusement. — Les chevimv piaffent, le coupé s'envole; adieu, madame la duchesse !

SECRET TRAHI i05

N'est-ce pas Lamartine que j'aperçois là-bas rêvant aux destinées des nations? Hélas! nul ne remarque au passage cet homme qui a fait tant de bruit : il ne tient pas plus de place dans la rue qu'un bourgeois endimanché. La beauté vaut mieux que le génie, — dans la rue et ailleurs encore. — Voyez, en effet, comme tout le monde se retourne pour voir passer cette jeune femme, qui est la beauté en personne; Lamartine luimême s'est retourné. Ah ! madame, si vous aviez su qui se retournait ainsi!

Mais où va-t-elle à cette heure ! — Cela ne me regarde pas. Quelle nonchalance orientale, mais pourtant quelle démarche inquiète! J'aime ses yeux bleus, qui me rappellent les plus pures créations des vieux maîtres de Cologne. La voilà qui rebrousse chemin. Qu'a-t-elle donc oublié? Pourquoi lève-t-elle ainsi les yeux vers ces deux fenêtres où flottent des rideaux de guipure. Hélas! hélas! cette femme vient de chez son mari, et elle va chez son amant.

Je n'ai que trop bien deviné. Un jeune homme — moustaches brunes et cheveux bouclés — se penche .sentimentalement à l'une des fenêtres, et commence à babiller des yeux avec ma belle nonchalante, qui baisse le front en rougissant et qui chancelle sous l'ivresse. Est-ce qu'il ne va ]ias arriver quelque obstacle pour l'honneur du mari? Est-ce que cette femme si belle et si perverse ne va pas s'abîmer sous les yeux de son amant par un châtiment du ciel? Ce n'est pas le ciel qui se mêle de cela. La charmante pécheresse a franchi le seuil de la porte cochère; elle fuit comme une ombre et s'envole dans l'escalier. Son amant se détache de la

i04 VOYAGE A !\iA FE.M-ïnF.

fenêtre en jetant aux jiassants un sourire victorieux ; l'insolent! il a l'air de nous dire, à n(nis tous qui représentons la soci('t(' : « Allez vous promener! »

.le ne vois plus rien que la guipure qui s'agite au vent. I.a dame ne met pas la tête à la l'enètre; mais je ne l'ai pas tout à l'ail perdue de vue : je verrai longtemps encore la |iàleur, la mélancolie ardente, la grâce ineffable de cette ligure, œuvre du ciel et de l'enfer.

Quand je la rencontrerai dans le monde, — car je la connais beaucoup, — lui parlerai-je du jour où Lamartine a sahu' sa beauté?

i( iT i I l'uni conliT nii\ l'iMiiuies.

Fst-ce ([u'il n'arrive pas à votre âme de quitter le matin sa nuVison pour courir le monde, folle, insouciante et curieuse, sans savoir si elle retrouvera la porte ouverte'.' Mon àme aime les aventures; elle s'envole souvent sans dire où elle va, par la raison toutt^ simple qu'elle n'en sait rien ; elle laisse la clef sur la porte, sans avoir peur d'être volée. Cependant il arrive quebjuefois à mon âme de trouver en rentrant mon cœur occupé, mais elle n'a garde de s'en fàcber.

Hier, je m'envolai par la fenêtre, laissant tout éltalii mon groom qui m'apportait une facture à payer. Mon

MON AME OU AL LEZ -VOUS? lOr.

Tiino no put s'ompôelior t]c sourire en prenant son

VnL

Le créaneit-r m'envoya au diable, mais je l'avais (levaneé.

J'allai (laiis 1rs Tuileries, voletant ('(imme l'oiseau, (le lir.inclie en branche, — (le fenuiie en femme, — ni'anvlanl tantôt sur une épaule clemi-voib'e, tantnt dans une boucle de cheveux. I^e beau voyage que j'ai fait là 1

Après avoir butiiic cà et là le miel de l'amour, comme dirait un porte, je linis par m'attacher pour longtem|)s au bouquet de pervenches que tenait à la main une femme d'une beauté délicate. — Au bout de la main, dans un bouquet, quand je pouvais me loger si bien ailleurs! me direz-vous d'un air de surprise. — A cela je répondrai que le bouquet de pervenches n'était pas toujours à la main de la dame. — Au bout des Tuileries, elle se retourna tout en disant : (( Quelle folie 1 11 est bien loin. » Elle voulut revenir sur ses pas: mais, après avoir ilotté un instant, elle se d('ci(la à allci' en avant. Après un quart d'heure de zigzags, elle arriva devant la grille d'un petit parc tout près (le l'Elysée. Elle sonna: un grand laipiais \int ouvrir et lui demanda ses ordres.

u Allez-vous-en, » lui dit-elle.

Et elle prit parla plus sombre allée. Et elle se mit à parler de son cœur et à son cour : — C'est étrange, en vérité, ([ue le .souvenir seul puisse ainsi m'enivrer d'anières délices. Quoi ! je vivrai toujours dans le passé? Quoi ! je ne st>couerai pas cette chaîne de (leurs fanées? Quoi ! je n'aurai pas le courage de l'orgiu'il et

lOfi VOYAGE A MA FENETRE

(le la coquetterie? Quoi ! ils seront tous à me flire que je suis la plus belle et la plus aimée, — et moi je ne croirai qu'à l'amour qui est mort!

Je reconnus que c'était madame la marquise de Monte — .

Toute la jeunesse dorée do noire temps a vu ou entrevu la belle marquise de Monte - . Je plains ceux qui ne l'ont pas vue. Peut-être faut-il plaindre encore plus ceux qui l'ont vue. On n'a jamais su si elle était veuve ou séparée de corps d'un marquis de Monte — . Pour mon compte, je n'ai jamais ouï parler de ce nom ailleurs que dans le livre héraldique. La marquise vint à Paris, vers 1846, après un voyage de quelques années en Italie. Elle mena grand train. Elle loua un hôtel dans le faubourg Saint-Honoré ; elle éclaboussa tout Paris par un coupé bleu tendre orné d'orgueilleuses armoiries. Malgré le tapage de son luxe, elle ne parvint pas à se faire admettre dans le monde aristocratique. Dans son dépit, la marquise se jeta tête perdue dans le monde des femmes libres. Il serait trop long de vous raconter toutes les singularités de ce nouveau monde. Madame de Monte — ne resta pas en arrière; elle mit à propos son joli pied sur le manteau de la cheminée; elle donna des soirées politiques où les femmes n'étaient admises cfu'en amazones ; elle fuma à pied et à cheval. Bien plus, elle fonda une ou deux religions. En un mot, elle devint une femme libre, parfaite de point en point. Ce qui venait accentuer toutes ces extravagances, c'était son esprit et sa figure File avait de l'esprit à faire peur, elle étaitjolie comme un ange et comme un démon.

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