‹ Voyages humoristiquesChapitre 23 sur 102 · LES TROIS AMOUREUX · texte numérisé non relu

LES TROIS AMOUREUX

Cependiint le domestique vint troubler la inanjuise dans ses rêveries.

« Madame la marquise est servie, dit-il en s'a\aiieant sur le perron.

— Je n'ai pas faim, » murnuira-l elle.

Ce qui ne rempccha pas d'aller tout droit à la laMc Elle déposa les pervenches et elle se mit à inan;.;(M' comme une .Anglaise qui voyage, ou comme une femme du moude qui dîne chez elle.

(( Madame la marquise reçoit-elle ce soir? Voilà M. de Brunel.

— Faites-le passer dans le petit .«^alon, et ouvrez-lui la fenêtre sur le parc. — Qu'il attende une demiheure, se dit la marquise; un maître des requêtes en service extraordinaire est accoutumé à attendre. »

Un instant après :

« Qui donc vient encore de sonner, Germain'.'

— C'est M. Thénbald du Bo\s.

— Ah! oui, M. du Boys, dit-elle tout bas. — Qu'il [tasseau petit salon, Germain. — Il tiendra compagnie au maître des re(juêtes. Ils vont souiùrer ensemble sur mes rigueurs. Mais voilà que j'entends sonner encore.

— C'est .M. Jules de lîosoy.

— Jules de Bosoy; dites- lui d'entrer ici. — Un poète lie fait jamais mauvaise figure à table. »

Jules de Hosoy entra.

V Bonsoir, monsieur, asse\ez-vous; égrenez dune celle belle grappe de raisin, tout en me racontant <-r qui se dit dans le monde des gens d'esprit.

— Dites des pauvres d'esprit, madame.

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— nuL'sl-ce qu'on dit enfin ?

— Cequi s'imprime aujourd'iuii.

— Ou'est-ce qui s'imprime aujoind'iiui .'

— Ce qui s'imprimait hier, madame.

— Passons parla, dans le petit salon; il \ a quel- (ju'un, je crois, qui est imprimé de|Hiis l()Uf;teiiips. »

Le petit salon de la marquise était un cliei'-d'œuvrc d'art et de luxe. Maliouiet l'eût choisi pour un de ses paradis. Il y avait une chemini'e de marhre hianc soutenue par deux ravissantes cariatides sculptées par (]uelque nouveau Cimstdu ; jamais plus gracieux airs de tète n'avaient cnclianté le reyard. Sur la cheminée, une pendule eu aryi-nt ciselé, d'un merveilleux travail, rappelait, du premier ahurd, les plus féeriques fantaisies de l'orfèvre florentin. Deuxhouquets se pavanaient dans deux vases du môme métal et du même style. La glace était hordée d'arabesques en perles se détachant sur un cadre de velours bleu sombre. Sur la glace, Diaz avait peint des auiours et des fleurs. Tout le boudoir était tendu de velours bleu de ciel rehaussé de lambre- (juins on brocart d'argent. Les meubles pouvaient s'appeler des bijoux. Un tapis de Perse fleurissait les pas de la mar(|uise. Les rideaux de dentelle qui tremblaient aux fenêtres eussent paré vingt duchesses. Kn face d'un divan en velours bleu l'œil était frappi' par un portrait d'homme jeune et pâle qui n'avait pas lair surpris de se trouver si bien placé. On se dirait tout lias ([uc c'était un amant de la mar(iuise. l'.lle n'en parlait jamais. Une console dorée supportait sous ce portrait un grand vase du Japon, où se dess^'cliaieul des bouquets fanés depuis longtemps. La fenêtre du

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houdnir, on l'a ilôjà dit, s'ouvrait sur le petit parc de i'iiùtol.

Ouand la marquise entra avec Jules de Rosoy, M. de Bruntd et M. du Boys étaient en contemplation — d'eux-mêmes — à cette fenêtre.

Je ne veux pas reproduire tout ce qui s'est dit ce soir-là dans ce divin salon. Vous connaissez les quatre personnages : une femme du monde qui vit d'un amour passé, un maître des requêtes en service extraordinaire, un beau du boulevard de Gand qui attend une sous-préfecture, un homme, c'est-à-dire un gentilhomme de lettres, qui vit au jour li' jour de hasard, d'amour et d'esprit.

Il est sous-entendu que M. de Rruuel, M. du Boys et M. Jules de Rosoy l'ont la cour à la marquise, qui n'y voit pas grand mal sans doute, [lar la raison toute simple quelle ne craint pas de les aimer.

Mon àiiie ("tait toujours dans le homjuet de pervenches; j'admirais, j'écoutais, je respirais, je me crovais à jamais emparadisé. Tout d'un coup le maître des recjuêtes vint troubler mon bonheur par une demande insensée.

« Madame la marquise, dit-il en s'inclinant, vous avez à la main les plus belles perven(-hes que j'aie vues. »

Kt 'i'héobald d'admirer le bou(iuel, et le po^-te de parfder un madrigal.

(( Mon Dieu! dit la mnrquise, si vous y tenez tant, — il y en a d'autres dans le parc.

— Mais ces pervenches ont fleuri dans votre belle main, dit le poëte. S'il ne fallait faire qu'un poi-me épique pour les mériter...

— Que dites-vous là'? Vous m'effrayez !

— S'il ne fallait qu'une course au clocher, dit le dandy.

— S'il ne fallait que traverser à la nage le Bosphore, dit le maitre des requêtes.

— Et vous ne songez pas, dit la marquise d'un air railleur, que le bouquet serait fané longtemps avant la tin de ces travaux d'Hercule. Je vous conseille plutôt de faire tous les trois assaut d'esprit. Celui qui aura de l'esprit comme quatre remportera la victoire.

— Avec vous, madame, dit le maître des requêtes, nous n'aurons jamais d'esprit.

— Je m'ennuie, vous le savez, poursuivit la marquise; racontez-moi quelque beau conte comme la sultane Scheherazade.

— Je ne suis pas un romancier, dit avec orgueil M. de Brunel.

— Vous n'avez pas besoin de vous en défendre, dit la marquise. Si vous ne voulez pas raconter que^juc chose, vous serez hors du concours pour mon bouquet de pervenches.

— Je veux être du concours ; mais que puis-je raconter ?

— Si vous n'avez pas d'imagination, vous avez bien un peu de mémoire. Racontez-moi quelque jolie histoire où vous avez joué un rôle.

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