LE PLUS MALIN DES TROIS
— C'ost cclii, (lit le linn en se pavanant; moi j'ai dans le cœur bon nombre de ces histoires-là.
— Je ne suis pas embarrassé non plus, dit le maître des requêtes.
— Eii bien, je vous écoute
— Mon Dieu! madame, je débute sans plus de préface. »
Le maitredes requêtes raconta lourdement uni' vulgaire histoire d'amour dont il avait été le héros. La marquise y prit pourtant un certain intérêt de curiosité féminine. Je me garderai bien de vous redire cette histoire, non plus que celle que raconta avec toutes sortes de grimaces M. du Boys, qui croyait déjà tenir le bouquet.
« Et vous, dit la marquise en se tournant vers le poëte avec une expression plus sympathique, qu'avezvous à me raconter? Je vous écoute.
— Moi! je n'ai rien à dire, murmura Jules de Rosoy de l'air du monde le plus décidé à garder le silence. Que voulez-vous que je vous raconte? Mon âme n'est pas un livre profane que tout le monde ouvre et feuillette à son gré. C'est un poëme mystérieux que je me chante à moi seul dans mes jours de tristesse et de solitude. Quelquefois il m'arrive de répandre mon amour en hymnes, en stances ou en sonnets : mais en vérité la prose d'un récit n'est pas digne de traduire ce que l'amour a écrit là. »
Disant ces mots, Jules de Rosoy se frappa le cœuf d'un air inspiré.
« Le charlatan! pensa la marquise. — Enfin, lui dit-elle tout haut, vous me devez une histoire; j'en suis
fâchée pour vos gnmdï; airs mystérieux, mais vous êtes contraint de prendre à votre tour la parole. >»
Le poiHe avait levé les yeux sur le portrait; une idée Tillumina tout à coui).
u C'est une inspiration qui me vient d'en haut, dit-il en cherciiant parmi ses souvenirs. Ce n'est pas mon iiistoire que je dois lui raconter pour distraire son cu'ur, c'est son histoire à elle-même : le houipiel de pei'venches est à moi. »
u 11 y a (|uatre ou cinq ans, aux l'êtes du caruaviil, la helle mar(|uisedeChantour rencontia dans le monde M. le comte Gérard de Cerny, — je ne me pique |)as de hien me rappeler les noms; — ils se virent, ils s'aimèrent, ils ne se le dirent pas et se comprirent. La mar([uise était jolie enlie toutes les femmes ; leCorrc'ge seul eut été digne de la peindre, tant elle avait la grâce exquise et la fraîcheur de Taube. lîlle était mariée depuis trois ans à un sportmann, qui n'avait pu oublier pour elle ses habitudes d'Opéra. U va encore beaucoup de gens, à Paris, qui préfèrent à leur femme la femme ((ui est à tout le monde; c'est là un travers de tous les siècles. Madame la marquise avait d'abord aimé son mari avec toute l'ardeur d'une àme de vingt ans. Elle s'était bientôt fatiguée d'aimer toute seule. Le comte de Cerny Uti était apparu très à propos; il ('tait digne en tout point d'inspirer une belle passion : c'était un gentilhomme de la tête aux pieds. Tout enchaînée quelle
LA M EU ORAGEUSE llô
fût jiar son devoir, la maniuise se laissa prendre à ses faeons galantes et à son art exquis de parler sans rien dire. Us se rencontrèrent souvent en 184G, pendant les bals de l'hiver. Us connnencèrent par se tout dire avec un regard ; ils Unirent par s'entendre par toutes les voix de la passion. Pour la première lois de sa vie, la marquise fut heureuse, ou du moins elle prit un vrai plaisir à cette comédie humaine où nous jouons tous notre triste rôle. KUe lut effrayée de cette passion naissante, toute pleine; dorages et de tempêtes. - Qu importe, se disait-elle, si je suis renversée par un coup de vent? je ne veux pas vivre, comme je vivais, dans le calme et dans la prose. Il me faut du bruit et de l'agitation, c'est l'éclat du tonnerre que désire mon cœur. — Et son cœur eut bien sujet d'être content.
« Le bonheur ne se raconte pas, un proverbe l'a dit ; je passe donc les pages blanches du roman de la marquise. Son bonheur dura six semaines comme par une bénédiction du ciel. Six semaines de bonheur'. Ah ! manjuise, Satan vous les comptera un jour.
(( Cependant il se passa un jour sans qu'elle revît le comte. Qui pouvait donc le détourner en si beau chemin? Quoi! l'heure était sonnée, et il ne venait pas 1 Avait-il perdu la tète et le cœur? Il faut avoir attendu dans sa vie pour comprendre les angoisses de la marquise. Elle attendit cinq minutes, une heure, un jour, un siècle : il ne vint pas. Elle attendit le lendemain ; elle se pencha vingt fois à la fenêtre, elle sonna vingt fois sa femme de chambre pour lui demander si on n'avait pas sonné. Le surlendemain, — elle n'avait pas dormi de[)uis tntis jours, — elle était a.ssoupie de-
vant l'àtre, poursuivant la fugitive image du comte, quand olle vit entrer — le portrait de son amant — un beau portrait, comme celui que vous voyez là. II y avait une lettre avec le portrait. Voici à peu près ce que disait le comte :
H Adieu, madame. Je vous ai aimée de toute mon « âme, je vous aime encore, mais dans le souvenir. ({ Que voulez-vous! l'amour est un voyageur qui va « sans cesse à la découverte. Ce portrait a été peint par « Ary Scheffer il y a trois semaines, quand à votre seule K pensée j'avais l'àme dans les yeux et sur les lèvres. « C'est moi quand je vous aimais. Ce moi-là est mort. (i Nous mourons mille fois pour renaître sur nos « ruines. Gardez mon portrait si vous voulez, c'est « votre amant; pour moi, je ne suis plus qu'un « étranger.
(( Le comte de Cerny. »
« Le croira- t-on? Au bout de six semaines, le comte de Cerny s'était laissé enlever par une comédienne. Après avoir pleuré toutes ses larmes, la marquise se consola dans cette idée qu'elle s'était réveillée au beau moment du rêve. — Mieux vaut mille fois, se disaitelle, avoir fini ainsi dans tous les enchantements de l'amour, que d'avoir attendu l'heure du déclin. — Toutes les femmes devraient raisonner avec cette force de logique. Comme a dit un poëte persan, le cœur est un buisson qui fleurit au printemps . cueillez-y des bouquets, mais gardez-vous d'y pénétrer trop loin; après les bouquets viennent les épines et les ronces. La marquise laissa donc en paix le fugitif. — Au moins,
LES LARMES DU SOUVENIR li:>
se (lisait-elle, s'il revient, il reviendra avec l'amour, car mes larmes et mes plaintes ne l'auront pas offensé. Il ne se rappellera que mes sourires. — Il ne revint |ias. — La marquise cultiva avec religion les fleurs odorantes du souvenir. Dans son boudoir, en face du oanapé où elle s'asseyait souvent, était un miroir de Venise du meilleur temps où elle saluait sa beauté cent fois par jour; elle détourna le miroir pour accroclier en face d'elle le portrait du comte. N'était-ce pas la plus grande preuve d'amour que pût donner une belle femme? Je n'en connais pas deux capables de ce sacrifice. » — Voilà mon histoire.
Le poète s'inclina vers la marquise en achevant ces mots.
« C'est tout? » murmura-t-elle en essuyant une larme. « Comment donc avez-vous appris cela?
— Le poëte, madame, a le privilège de lire dans les cœurs comme une femme lit dans les yeux de son amant.
— Vous avez fini votre histoire? dit le maître des requêtes en service extraordinaire.
— Enfin! dit le beau du boulevard de Gand comme un homme qui allait s'endormir.
— Il ne me reste donc plus qu'à donner mon bouquet de pervenches, reprit la marquise avec un soupir.
— Et je sais bien, dit le poëte, à qui vous l'allez donner.
— Point d'intluence, dit le maître des requêtes.
— Si j'avais quatre bouquets et quatre cœurs, dit la marquise, peut-être....
— Nous ne sommes que trois, interrompit le maître des requêtes.
— Silence! s'écria le poète, n'avez-vous pas déjà abusé de la parole.
— Je n'ai qu'un bouquet et qu'un cœur, reprit la marquise, mon cœur et mon bouquet sont à lui. »
Disant ces mots, la marquise se leva et alla déposer le bouquet dans le beau vase du Japon qui toucliait au cadre du portrait.
K( Mais, dit Théobald, celui-là n'était point du concours.
— J'avais oublié de vous avertir qu'il en était, murmura la marquise.
— Mais il n'a rien raconté.
— C'est tout juste pour ce motif que ce bouquet lui revient de droit. Avouez qu'il a sur vous un grand avantage poni' n'avoir rien dit.
— On ne bat pas son monde avec plus d'esprit et de mécbanceté, dit le maître des requêtes en pnniant son cliapeau. Adieu, madame la marquise, il faut se bâter de vous laisser en tête-à-tête av(^c ce portrait.
— Attendez-moi, monsieur de Brunel, dit Tliéobald en boutonnant son gant. Je ne veux pas lutter davantage contre un bommequi ne dit rien. »
Le jioi'te allait ])artir sans observation, la marquise lui jirit la main :
(( Attendez, dit-elle avec un sourire de frateriiit('; vous êtes un bomnie d'esprit, vous avez compris qu'on
LR couciiKi; m: la m ar qui se 117
ne va pas au cœur des femmes eu leur parlant de soimême, mais en leur parlant d'elles-mêmes. Les autres ne reviendront plus, Dieu merci; mais vous, je vous attends. »
Le poëte baisa la blanche main, s'inclina et partit.
Demeurée seule, la belle marquise tomba agenouillée devant le portrait.
« 0 toi, qui n'as rien dit, n'cs-lii pas plus ('io(in(Mit mille l'ois? Tu parles mieux que le [loiHe lui-même, cnr l'aninur est plus éloquent ([ue la [loésie. A toi le bouquet de pervenches, à toi qui me racontes cIukjuc matin et chaque soir le beau poëme d'amour qui enchante ma vieî »
Après être ainsi descendue dans son cœur ponr v trouver les ivresses du beau temps, ht marquise sonna et ordonna à sa femme de chambre de la déshabiller.
J'étais toujours là. Mon àme nageait toujours sur le bou((uet de pervenches. Je ne songeais pas le moins du monde à m'en aller — ni à regarder de l'autre côté, — mais — on frappa à ma porte.
« N'ouvrez pas! » dis-je avec fureur.
Mais on avait ouvert. C'était madame *** : mon àme rentra chez moi — j'allais dire chez elle.
Qu'est-ce que madame ***? Une de ces belles folies qui nous viennent en pleine jeunesse, secouant leurs grelots, leur éclat de rire et leurs larmes.
(( Ah ! madame, pourquoi venez-vous si mal à propos? Tel que vous me voyez, je ne suis pas chez moi, je suis retenu aux Champs-Elysées chez la belle marquise de Monte — qui est en train de se coucher. »
il8 VOYAGE A MA FENÊTRE
Que la jeunesse est la muse de la vie Que ceux qui ont été jeunes à vingt ans le sont toujours.
Il y a un voyage qu'on fait tous les jours sans y penser; un voyage dans un pays perdu, dans un paradis fermé, dans une oasis toujours verte et toujours hospitalière au voyageur ; c'est le voyage dans la jeunesse, quand déjà s'en va la jeunesse. C'est là seulement qu'on apprend à se reconnaître, car là seulement on se regarde passer dans la vie. L'homme d'aujourd'hui, je ne le reconnais pas; mais j'étudie jusqu'au cœur l'homme d'hier, — celui qui déjà n'est plus moi.
Je me crois toujours à ma fenêtre et je n'y suis jamais. Dès que j'y mets le pied, me voilà parti pour je ne sais où. Mon esprit prend le mors aux dents et se va perdre dans les mille et un dangers de la course au clocher. La fenêtre n'est le plus souvent pour moi que l'étrier. Le coup de l'étrier, c'est le vague et enivrant parfum du pays idéal que chasse vers moi tous les matins la jeunesse en me fuyant. Ah ! la jeunesse ! la jeunesse ! l'amour et la chanson de la vie, l'aube toute rose et le printemps qui rit, le temps des beaux rêves et des divines folies, c'est l'idéal que nous cherchons toujours et que nous n'entrevoyons qu'après l'avoir perdu.
Ce matin une pénétrante odeur de verveine a été
STROPHE ET ANTISTROPIIE liy
mon coup de l'étrier. Il ne m'a fallu qu'un instant pour m'en voler au pays perdu. Je te reconnais, mon beau pays! Voilà bien la solitude où j'aimais à rêver avec les visions de vingt ans. Voilà bien la cascade qui me chantait les hymnes de l'infini. Voilà le rocher nu et le saule dévasté qui savaient toutes les joies de mon cœur...
Mais qu'ai-je vu? Quelle est cette belle fille couronnée de roses blanches?
Tout est désolé autour d'elle; on entend bramer le vent du sud et pleurer le torrent. Pour({uoi cette lyre muette, abritée par le rocher et par le saule? Elle suit sa rêverie dans les tristesses du passé.
LE POETE
Qui es-tu? ô toi qui pleures dans ton âmel û toi qui ne chantes plus que la chanson des mélancolies î ô toi qui ne crois plus qu'au paradis fermé 1 o toi qui portes la dernière couronne des vertes années.
LA JEUNESSE
Qui je suis, hélas! je suis ta jeunesse. Ne me reconnais-tu donc pasaux battements de ton cœur? ,1e suis ta jeunesse, je te fuis et je me fuis moi-même, ou plutôt je viens ici où nous nous aimions tant.