‹ Voyages humoristiquesChapitre 25 sur 102 · LE P 0 Ë T · texte numérisé non relu

LE P 0 Ë T

0 ma jeunesse! je vous aime toujours et je ne vous fuis pas. Vous avez bien tort de vous exiler ainsi. Kst-ce que vous voulez me faire croire que j'ai des cheveux blancs? Quittez ces grands airs mélancoliques, et vivons gaiement ensemble comme des amoureux de Venise. Nous n'avons plus vingt ans, mais le soleil monte

120 VOYAGE A MA FEINÊTHE

encore pour nous. Craignez-vous donc, ô ma mie! la saison des orages?

LA JEUNESSE

Nous n irons plus aux bois !

LE POETE

Vous cliantez la vieille chanson : Nous n irons plus aux bois, les lauriers sont coupés! Mais après les lilas les roses d'avril, après les roses d'avril les roses de toulcs les saisons.

LA JEUNESSE

La jeunesse n'est belle à voir qu'avec sa couronne de roses blanches.

LE POETE

Consolez-vous, ô ma belle attristée! Je vous couronnerai de bluets, d'i'pis et de coquelicots; je suspendrai des cerisesà vos jolies oreilles: j'ornerai votre sein d'un bouquet de l'raises des bois.

LA JE li iN ES s E .

Avec les fruits mûrs l'âge mûr.

LE POiilE.

Pour quel(jui;s-uns, oui; pour beaucoup, non. Ceux qui vivent par l'esprit et par le cœur dans le cortège des nobles passions , ceux-là ont encore la jeunesse après la jeunesse; ceux-là, quand ils ont cent ans, cueil lent encore comme Titien, comme Fontenelle, comme le maréchal de Riciielieu, le regain qui résiste aux premiers givres. Honu'^re, quand il est mort avec sa couronne de cheveux blancs, s'appuyait amoureusement sur la jeunesse.

LA SUBLIME l"0!.n: 121

i.A JF.r.M'Ssr:.

Oui vous a (ht cola?

Antipalcr le Coriiitliien, qui a ôcrit cette é[)itajilie: « Ci-gît Homère. — Que dis-tu .' Tu ne sais pas s'il est ici ou là-bas, dans la terre on dans la mer. — Homère est ici et là-bas, il est dans l'air qui passe. Voilà pourquoi, ô voyageur! tu respires la poésie dans l'air qui passe. Laisse-moi donc écrire : Ci-git Homère, qui est mort en pleine jeunesse, puisqu'il est mort poëte »

LA J l.f.M-.SSE.

Foëte, c'est-à-dire fou.

I, t: poi;Ti;.

Fou de la sublime l'olie. N'est pas lou qui veut l'être à ce degré-là. Quiconque n'apporte pas en naissant son grain de folie est un être désbérité de Dieu : il ne sera ni poëte, ni artiste, ni conquérant, ni amoureux, — ni jeune. — Ce marchand de codions qui passe le gué làbas tout en comptant sur ses doigts ce (pie chaque bête lui rapportera d'écus, est venu au monde avec les mains pleines de grains de sagesse. Aussi il n'a iamai> eu vingt ans : il a été créé pour garder les pourceaux, — et lui-même n'est quun pourceau d'Epicure quand il est au cabaret et qu'il chante des sérénades à la servante de l'endroit. — Croyez-moi, jeunesse ma mie. Dieu ne vous a pas faite à l'usage de tout le monde.

LA JELXESSE.

Assurément Dieu m'a faite à votre usage, ô mon poëte ! car pour votre âge je vous trouve bien jeune.

LE POETE

Votre épigramme ne me vieillira pas et ne m'empêchera pas de vous dire que vous êtes la muse de la vie et que vous ne vous donnez qu'à ceux qui savent monter jusqu'à vous. Il y en a qui s imaginent vous connaître, parce qu'en allant à d'autres vous répandez le parfum de votre poésie en passant auprès d'eux, parce qu'ils ont eu quelques aspirations vers vous un jour que la musique éveillait à demi leur àme, un soir que leur maîtresse répandait une larme à travers leur éclat de rire. Mais ils n'ont pas pour cela connu tes sœurs divines, ô ma jeunesse ! ils n'ont pas à si bon compte porté ces lis et ces roses, ces moissons, ces vendanges de la vie. Consolez-vous donc, nous vivrons toujours des mômes folies, nous faucherons ensemble les blonds épis, nous nous couronnerons de pampre et de raisins. Qui sait si notre regain ne bravera pas le givre dévorant? Quand je porterai la couronne de cheveux blancs, quand la maison de mon âme tombera en ruines, l'Iiôte divin s'envolera au ciel dans un dernier rayonnement. J'ai dit.

Et, quand j'eus ainsi parlé, cette image de ma jeunesse que je voyais toute mélancolique à mes pieds se jeta dans mes bras et s'évanouit dans un divin embrassement. Je sentis qu'après quelques jours de doute et de chagrin elle était revenue en moi plus folle et plus radieuse que jamais.

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