‹ Voyages humoristiquesChapitre 28 sur 102 · LA SCIENCE DE L'AMOUR · texte numérisé non relu

LA SCIENCE DE L'AMOUR

hasard. Pour animer les marbres vivants, il ne limi (fu'un regard, ce tendre regard de Juliette à Huméd; il ne faut qu'un mot, ce mot que disent si bien Francesc.i di Rimini et Manon Lescaut ; il ne faut qu'une apparition comme en ont eu tous les poètes : une apparition l(> matin à une fenêtre ; le soir au travers des buissons du sentier; la nuit dans les tourbillons de la valse. Le cœur demande si peu pour commencer le roman de la vie! Grâce à ce regard, à ce mot d'amour, à cette image charmeresse qui leur apparaît comme un souvenir du ciel, les statues s'animent, un voile tombe de leurs yeux, une chaîne de leurs mains; ils verront la splendeur du ciel et les merveilles de la terre, ils tendront leurs bras pour étreindre la vie. Après avoir vu la pourpre de la grappe, ils l'égrèneront sur leurs lèvres savantes; au moins ils ne mourront pas sans avoir cueilli des fleurs dans la vallée et des fruits sur la colline.

Hélène a tivp aimé, voilà tout son malheur ! — Tout son bonheur! car, ainsi que le disait Sophie Aimould : — Ah! c'était le bon temps, fêtais si mitlheureme !

Celui qu'a aimé Hélène n'aimait pas Hélène.

Vous rappelez-vous cet aphorisme d'un poëte i\u seizième siècle?

Qui suit amour, amour le fuit, (jui fuit amour, amour le suit.

C'est l'éternelle histoire des battements du cœur : les vieux chanteurs grecs l'ont dit aux vents, les vents l'ont dit aux flots, les flots l'ont dit au sable du rivage

128 VOYAÙR A MA FENKTiSE

fiù Moscliiis l'a leciu'illi un soir. Pan aimait sa voisine Kcho; Écho sou[iirail pour un jeunt; égypan, qui mourait pour une hamadryade ; mais riiamadryade ne vivait ([uo pour un l'aune qui, tout encliaîné dans les pa)npres d'une bacchante, n'écoutait pas ses plaintes; ce qui a fait dire au poëte.

Nul ne ptMit aiinei' à souliait; Dans le beau feu qui le dévore.

L'amour qui le suit chacun liait Autant qu'il est haï de l'aniour qu'il adore.

Toi qui sens ton cœur entlannné, Pour éviter ce mal extrême, Aime toujours l'amour qui t'aime.

Et n'aime point celui dont tu n'es point aimé.

C'est un cruel jeu de la destinée que d'avoir toujours ainsi sépart' les cœurs amoureux. — Qui sait.' c'est peut-être l'amour lui-uu'me qui a joué ce jendà. Cette soif ardente vers la coupe toute pleine pour une antre, c'est l'enfer, mais c'est l'amour !

Aimer qui ne vous ainu:" pas, c'est l'amour: aimer qui \ous aime, ce serait le paradis. Ce [taradisdà pourtant s'ouvre qmdquefois, car il arrive çà et là que deux cœurs battent au même diapason. Quand l'un va aimer et que l'autre va cesser d'aimer, il y a un moment suprême on, dans l'étreinte amoureuse, on traverse l'infini.

11 en est f|ui n'aiment ([ue pour être aimés. Ils montent l'échelle d'or: mais, dès qu'ils la font monter, ils la descendent.

LI'S IIICOCIIIÎTS It29

Aiijditrdlnii Hrlcne n'aime, plus (U'oriji'; clic ftivtc

s(»i (uni Li'oii. — (jcorge avait du cœur. Lcnii na que

de Fcspril. — (icorgc a l'iiti par aimci' Hclciic. Lcnit

ne l'aimera ja7nais.

Comment a-t-clle aimé sitôt, car elle n'a pas di.rsept ans ?

A l'heure où les lilles passent de l'aflolescence duns la jeunesse, elles répandent plus (\uo. jamais l'amour autour d'elles; comme la rose, (pii jette pins de iiaifiim au moment où elle s'ouvre. C'est l'iieure du danger pour les l'anulles, c'est l'heure du triomplie pour les amants. Les plus sages entre toutes ternissent peu à peu le ciel (^e leur ame par les rêves enivrants e' les espérances coupahlcs; elles aimaient la vertu : elles en ont [)eur; leur sommeil t'tait caluie et reposant, elles dormaient dans les bras de la Vierge Marie : elles dorment dans les bras agités des visions amoureuses. La lutte est violente, il feur faut la vertu des archanges pour résister à l'amour qui les poursuit ou les entraîne sans relâche vers ces sentiers touffus bordés d'églantiers et d'aubépines qui embaument et qui déchirent ; l'amour est partout, sur l'autel où elles prient, sous la nue qui passe, dans la rose qu'elles cueillent; l'amour parle sans cesse : il prend la voix de la brise et de la tourterelle; le matin, c'est l'alouette qui s'envole au ciel avec sa chanson si gaie; le soir, c'est le rossignol (jui se cache dans la ramure pour chanter ses éh'gies; c'est l'amour qui roucoule quand les filles s'égarent dans les bosquets touffus, qui soupire avec langueur ou qui éclata avec violence quand elles interrogent le piano, qui chante la chanson aimée quand elles se reposent

15fi VOYAGE A MA FENÊTRE

au borfl des fontaines. En vain elles détournent leurs yeux des images infinies de lamour, elles ferment leurs oreilles à ses mille voix trompeuses : elles voient et elles entendent. Le beau ciel si pur au matin de la vie se parsème de nuages; les nuages s'amoncellent, l'éclair sillonne l'horizon, l'orage éclate, — tout est fini, — ou plutôt tout est commencé.

Hélène est destinée à chanter souvent cette chanson-là. — Tout est fini! — Pauvre fille, elle ira de Vun à Vautre, de celui-ci à celui-là, cherchant toujours ce qu'elle ne trouvera jamais.

Je vous ai dit son histoire sans la savoir, — ou plutôt je ne vous ai rien dit.

J'avais promis de ne point m'aventurer dans les sentiers de la rêverie, mais j'avais à raconter l'histoire d'un cœur qui a aimé : or un cœur qui a aimé, n'est-ce pas le pays perdu? et d'ailleurs le poète est toujours ce joueur de flûte qui promettait un air aux belles filles des Cyclades, et qui les jouait tous, — hormis celui qu'il avait promis.

JIq voisine de profil.

La chanson de ceux qui n'aimenl plus.

Je VOUS ai parlé de la voisine que je vois de face; mais que j'aime mieux mille fois la voisine que je vois

LA TÉNÉI5HEUSE 151

(Je profil! Celle-là, je ne la connais pas, et je ne la connaîtrai jamais, car c'est une femme qui change tous les jours de masque, qui affiche tous les caractères, tour à tour passionnée et rieuse, se moquant des autres et d'elle-même, croyant à tout, comme un enfant, ne croyant à rien, comme une amoureuse trahie, vivant de rêveries dans le monde visible et de rosbif dans le monde idéal, cherchant la folie dans la sagesse et la sagesse dans la folie. C'est tout un roman, toute une histoire, tout un poëme, que cette femme si simple et si compliciuée, si naïve et si pervertie, si rayonnante et si voilée. Je ne l'appelle que la Ténébreuse, même à ses heures de soleil.

Elle habite le même balcon. Nous ne sommes séparés que par quelques rameaux de fer et de vigne vierge. Elle est là depuis six semaines, adorée par une demi-douzaine d'hommes sérieux, plus ou moins barbus, qu'elle fait aller comme des enfants. Us viennent. — Je veux être seule. — Ils ne viennent pas; elle leur fait signe, car ils se sont tous groupés autour de sa maison. Il y en a toujours un qui passe dans la rue le nez en l'air, quelle que soit l'heure du jour et de la nuit. Car, si on ne chante plus de sérénade, on passe toujours sous la fenêtre.

Cette comédie de tous ces amoureux, dont aucun n'est l'amant, me divertit beaucoup. Ils voudraient me savoir au diable, parce que je ris cri les voyant, parce que je ne suis séparé de la Ténébreuse que par un mur mitoyen.

Je passe çà et là de bons quarts d'heure avec ma voisine. Nous nous sommes parlé la première fois je ne

sais comment, je ne sais [loinqiioi, • — à propos de murs mitoyens, parce qu'une de ses roses avait penché sa jolie mine de mon côté. — Nous nous sommes amusés l'un et l'autre en gens de bonne et mauvaise compagnie qui cachent leur jeu.

Le grand mot en amour, c'est d'ouvrir son cœur et de promener l'esprit de celui ou de celle qu'on aime dans les mille détours du labyrinthe sans jamais lui donner le fil d'Ariane Uh ! les enfants que ceux-là qui jouent cartes sur table, bon jeu, bon argent! Qu'ils le sachent bien, en amour, quand on peut se dire : Je te connais, beau masque, tout est dit; — et quand tout est dit, tout est fini ! —

(7 est l'histoire de la politique ; tout homme politique, tout homme amoureux doit garder son secret. C'est toujours le secret de l'Etat. Dieu n'a jamais dit le sien.

.le ne sais donc pas le secret de ma voisine; ma voisine ne sait donc pas mon secret, — ténèbres sur ténèbres. — Que de voyages déjà nous avons entrepris l'un chez l'autre sans pouvoir reconnaître le pays!

Elle est fort belle, l.a sculpture antique prenait à sept Athéniennes pour avoir une l>iane ou une V(^nus. Pradier m'a dit que ma voisine était une Diane digne des forêts d'Apollon; car Pradier l'a entrevue pour l'amour de l'art , pour l'amour de Dieu , pour r.imour de lui. 11 y a un peu de tout dans tous les amours.

Ma voisine est belle de la beauté de Diane. Comme la chasseresse, elle répand autour d'elle une vorle odeur de forêt. Ah ! si nous nous étions trouvés dix

iiK l'iiOFr.MHs i?;o

ans plus tiU rlcvant un iniir niit(t\(Mi, -— (|nanil nous avions vingt ans et que nous rêvions les passions (Horiielles 1 —

Mais aujourd'hui nous avons peur de tomlxT dans la gueule du loup. — Nous aimons encore l'animir; mais nous craignons de nous livrera l'ennemi. Et puis nous rions si bien ensemble de tout ce (pii se dit et de tout ce qui se fait ! Qui sait si nous ne perdrions pas notre gaieté?

Kt pourtant un amour nouv(Mu, c'est un nouseau monde, — terre et ciel ! — c'est la joie de C-hristoplie (lolomb. Mais nous avons tant voyag(' !

Et puis il faut arriver à tcm[)s. I-c cdMir a ses saisons. L'Iiiver ne donne pas de roses. Qui sait si pour (juelques mois encore le givre et la neige n'ont pas envahi son cœur? — car elle sort du tombeau d'une grande passion.

Ainsi hier elle chantait sur l'air de la sérénaile de Schubert ces strophes lamentables :

Page 1