‹ Voyages humoristiquesChapitre 4 sur 102 · ANVERS · texte numérisé non relu

ANVERS

grando iinirormit('' do nuriirs. I.a civilisation, à mosiin? fiu'ollc, C'clairo un point, Inisso tons los autres dans l'oinbro, môme ceux où elle a passé; elle fait le tour du monde, mais n'entoure jamais le monde. 11 y aura toujours des voyages à fainv 11 est vrai (ju'on trouvera partout de plus en plus le même sentiment humain; il y aur;i partout des gens qui ne se lasseront pas de remédier aux effets pour n'être pas obligés de changer les causes, des gens qui feraient volontiers des pauvres rien que pour pouvoir exercer leur philanthropie.

Un pays qui gardera longtemps son caractère, c'est la Hollande. En effet, comment les Hollandais vivraient-ils en pleine mer comme nous vivons en terre ferme? comment rêver à Amsterdam sous les brumes du Nord comme on rêve à iNaples sous l'éclat du ciel? Les chemins de fer, en transportant à tous les bouts du monde le même homme et le même esprit, ne transporteront pas le soleil.

De Bruxelles à Anvers on sent déjà venir la Hollande. C'est déjà la prairie humide qui a l'air de voguer sur l'eau. Nous avions hier un ciel de France après l'orage. Le soleil avait fini par se montrer un peu, à moitié, — de profil, — de trois quarts, — de face, — cà et là. Le soleil est comme les Anversoises : on ne les voit qu'à travers leurs rideaux ou à travers leurs voiles.

Les Anversoises ne sont guère de leur pays; ce sont pour la plupart de vraies Espagnoles, brunes, légères, dorées d'un rayon du Midi. Le paradis n'est pas dans leurs yeux.

Nous soiniiics arrivés siu' le soir à Anvers, où nous avons eu tout à coup un spectacle imprévu : en débouchant sur le port, nous fûmes éblouis par le soleil, qui

se couchait dans un lit d'or, de pourpre et de feu ; il répandait sur l'Escaut un magnifique jet de lumière. Je n'ai jamais \ u plus solennel spectacle ; Van der Velde en eût pâli de joie. Je ne puis te peindre tout le tableau, — le ciel qui avait les tons les plus riches, — les vaisseaux gaiement parsemés de matelots chanteurs, — les blanches maisons du port, dont cha(|ue t'enètrc encadrait des femmes amoureuses du soleil 1

Après avoir dîné comme des Flamands ou plutôt comme des poètes, nous allâmes voir danser les Anversoises, dans les musico. Hélas! le croiras-tu? elles qui dansaient, il y a quelques années à peine, des danses originales, elles dansaient hier la polka.

Anvers a pourtant conservé de sa physionomie sombre et gaie, catholique et profane. On y fait son salut et on s'y donne au diable avec la même ferveur. Ici il n'y a point d'indifférents. U est bien entendu que nous y avons fait notre salut.

Nous sommes dans un accord parfait avec Gérard. Seulement, conmie c'est un voyageur expérimenti' et que je suis un voyageur insouciant, nous ne partons pas toujours du même pied, il a toujours peur d'arriver trop tard, j'ai toujours peur d'arriver trop tût, — tu le sais; — voilà le seul point qui nous divise. Nous arriverons tous les deux *.

A l'heure qu'il e.<t, — en vue de Bath, — un peu avant Berg-op-Zoom, — nous écrivons pour Iletzel. De temps en temps nous regardons par les fenêtres. Pour tout spectacle nous voyons l'Escaut; sur l'Escaut des

' .Mon ii:iiivir fi)iii|i:it;!i(Mi de vova;;r psl îiiTivi'' li' iiri;!iiicr.

SUH L'ESCAUT 17.

goélands qui marcliont sur l'eau du bout de leurs ailes; sur les rives de l'Escaut des bouquets d'arbres, des moulins à vent, des prairies tachetées de vaches blanches et noires; dans le lointain, des clochers aigus. Nous rencontrons cà et là un bateau pécheur. Il vient d'en passer un dont j'ai vu les mœurs : un liomuu; (jui l'uuie, une femme qui lave, un enfant qui lait tourner un petit moulin : — sans parler d'une bonne odeur de soupe aux choux et au lard que j'ai humée au passage. Cela m'a rappelé le peintre Jean Griffier, qui aimait la mer avec passion. Ayant j^'agné un peu d'argent, se trouvant mal logé sur terre, il acheta un vaisseau, disant ([u'il y voulait vivre et mourir. Il lit a\ec la mer un bail de trois ans. Sa femme et ses enfants s'ennuyant à la fin de ce genre de vie, il les mit à terre et retourna dans .sa maison voyageuse.

Dieu vieille sur la mienne et sur la tienne, ô mon vieil an)i ï

rniii(iuûi on ;i iiivcnli!- l'i m |iri iiii' l'i i'.

Autrefois on voyageait un peu pour perdre de vue ses amis; en montant dans le coche, on se détachait tout d'un coup de ses idées, de ses habitudes, de sa perspective journalière. Durant tout le temps du voyage, on n'entendait [ilus parler de sa famille ni de ses amis, (h; .sa fortune ni de soi-même; c'était le bon temps, car alors un vowige était une nou\elle vie. Aujourd'hui ou

emporte toute sa vie avec soi ; la vapeur vous suit pas à |)as pour vous dire ce qui se fait chez vous, non-seulement dans votre pays, mais au foyer de vos amis. On se croyait délivre des ennuis de la veille, mais voilà le journal, cet enfer de l'esprit, qui vous suit, qui vous atteint, qui vous devance partout. Je demande à dîner il Dordreck, on m'offre le Constitutionnel, où je suis forcé de me lire moi-même. Je descends dans le bateau à vapeur qui va me conduire d'Arvez à Rotterdam, j'y trouve la Revue de Paris et I'ârtiste.

La Revle de Paris et I'ârtiste ! Eh bien, salut donc à mes amis! Voilà mon nom d'un côté comme de l'autre Quoi, après quinze jours d'absence, on ne m'a pas oubli(- ! Mais je m'aperçois avec une profonde tristes.se que mon nom se trouve de part et d'autre jeté en arme de guerre. De quoi suis-je donc coupable? d'un mauvais roman, à ce qu'il paraît, du moins c'est l'avis de la ReviE DE Paris, qui veut dire la vérité même à ses rédacteurs; mais voilà qu'il se trouve à I'ârtiste des amis im])riidents qui ne sont pas du même avis, c'est bien la peine d'allumer la guerre! La Revue de Paris a raison, le livre est mauvais, laissez passer la justice de la Revue. Jusque-là, ce n'est rien ; mais voilà que la Revue, qui me .sait absent, déclare que les absents ont tort. Le critique ordinaire déclare qu'en ma qualité de rédacteur en chef de I'ârtiste je suis auteur de tout ce qui s'y dit de mauvais, même quand je suis à Rotterdam. Rédacteur en chef! Est-ce qwe ce n'est pas le public qui est le rédacteur en chef d'un journal? Vous le savez aussi bien que moi, le rédacteur en chef ressemble un peu à l'arrlie\êqiie de Paris qui (leinanilait à Pirnn s'il avait lu

U: UIÔ DATTE ru EN CHEF 15

son niMiiiIoiricnt. On imhii rait réponilrn soiivont à colto quesiion du rtMlactcur en clief : Avez-voiis lu mon joiirnnVî — Non, monseigneur, et vous?

Je croyais la guerre terminée, mais voilà encore l'Ar- TisTE et la Rfvue de Paius qui escannouclient plus vivement; voilà que d'autres noms se mêlent aux débals : sous prétexte de me défendre, on attaque trois ou quatre de mes amis.

En vérité, il serait temps que les jinirnaux de sérieuse littérature donnassent l'exemple de la dignité dans les lettres.

Aujourd'hui que la pensée est la souveraine du monde, même dans les contrées où ne règne pas la liberté' d'écrire, les penseurs sont les rois de l'univers : nobb; royauté dont les États n'ont pas de bornes, la seule (jui sera reconnue dans un avenir fécond, dont nul n'ose nier l'approche. La royauté de la pensée admise, ne peut-on pas dire que les journaux sont ses ministres, eux qui vont partout répandre ses bienfaits, dans la chaumière où l'on espère, dans la lande où l'on défriche, dans le cabaret où l'on se (console; — partout où il y a une forge ou une échoppe, un château ou une métairie? Jamais, en aucun temps, une si splendide aurore ne se leva sur le mondti ; il y a encore des ténèbres, — la brume du matin, les dernières vapeurs de la nuit; mais ne voyez-vous pas déjà les premiers rayons du soleil ? Bayle, Voltaire, Diderot, n'ont pas cultivé un champ aride ; déjà plus d'un épi d'or a poussé sur leurs pas. Le moment est beau pour les écrivains qui se sentent dans la main un bon grain à semer. Le journal est un oiseau voyageur ({ui traverse le monde : jetez

votre idée sur le bout de ses ailes, pour que votre idée aille fleurir jusque dans les déserts les plus ignorés.

Il serait bien curieux d'étudier la marcbe d'un paradoxe, d'un sentiment, d'une idée emportée au hasard par un journal, qui la transmet à ses milliers d'abonnés, à ses millions de lecteurs. Qu'est-ce que la tribune de la chambre des députés auprès de la tribune du journal? Le journal est devenu la vie de toute la France; — un journal (|ui ne paraît pas à temps, c'est une éclipse de soleil. — • Le |)lus souvent, les journaux, il est vrai, paraissent et ne disent rien ; ils réimpriment ce qu'ils ont réimprimé la veille. Les intelligences supérieures n'y trouvent rien, mais les hommes d'esprit eux-mêmes lisent les journaux. îN'est-ce pas pour eux un baromètre qui leur indique le degré de bêtise humaine de chaque jour? Par le journal, ils tàtent le pouls à la nation.

Le journal, depuis quelque temps surtout, doit donner aux observateurs une triste idée de notre dignité politique, littéraire, religieuse et philosophique. Gutenberg a-t-il donc permis que des démentis honteux et des injures grossières fussent imprimés chaque jour chez le peuple le plus civilisé de la terre?

11 serait temps que les écrivains songeassent qu'ils sont en spectacle au monde entier; qu'on les juge et qu'où juge le pays sur leurs tristes querelles. S'ils deviennent les chefs de la république des lettres par la force dt! leur [ilume, qu'ils se gardent d'avilir cette noble et liêre puissance, œuvre de leur talent. Ils ressemblent trop à des écoliers taquins qui s'injurient en biisaiit les \ilrt's de l'école. Si la presse veut prévenir

Page 1