DU JOURNALISME
une décadence profonde, si elle veut garder son empire sans bornes, elle doit veiller de près à ses œuvres; elle doit, gardienne de nobles passions, se défendre des petites colères. Puisqu'elle arrive ù tant de force, puisque le monde l'écoute comme l'ancien oracle, qu'elle se tienne dans la majesté de la puissance. Aujourd'hui qu'on ne croit plus à rien, si ce n'est à la presse, faites au moins qu'on ne perde pas cette dernière croyance. Les prêtres ont souvent perdu leur cause, — je ne parle pas de Dieu, — pour avoir manqué à la dignité de l'autel : perdrez-vous pareillement la vôtre? L'univers est à vous, sachez-le donc ; soyez grands, nobles, fiers de vous-mêmes ; faites de la pensée humaine un culte et non un odieux trafic. Donnez l'exemple dos vertus qui s'en vont. Au lieu d'avoir des laquais, ayez des cœurs d'homme et de citoyen ; c'est plus riche et plus distingué. Est-ce que Diderot, qui était un vrai journaliste, a jamais songé à faire asseoir la fortune à la porte de V Encyclopédie ?
Oui, plus que jamais la plume est toute-puissante. L'écrivain tient une place immense, soit qu'il veuille parler au cœur par le sentiment, soit qu'il cherche à séduire l'esprit par la force de l'idée ou l'éclat du paradoxe. Ce qu'il écrit aujourd'hui, demain tout Paris le lira, aprèsdemain la France, dans huit jours l'Europe, dans un mois les cin(( mondes : ainsi il ira [xirterla lumière dans la nuit. 11 fera d'un sauvage un lioinnie, «l'un homme un poëte, d'un cœur une bonne action, d'une âme un héroïsme. It tient toutes les clefs d'or et d'intelligence.
Dans les arts, depuis quelque temps, la fortune projette son ombre inquiétante. Les artistes ont vu, il y a
quinze ans, leurs beaux jours de fraternité, vont-ils donc faire tous de leur atelier une boutique? La peinture à la toise va-t-elle envaliir tous nos monuments? Le pinceau subira-t-il toutes les dégradations de la plume? Jeunesse, foyer sacré, jeunesse, oîi es-tu?
AD CUITIQDE
Monsieur, vous êtes, j'imagine, un homme d'esprit; cependant, depuis trois mois, depuis les premiers beaux jours de la saison, vous avez passé votre temps à lire de mauvais livres pour écrire d'excellents articles sur ces mauvais livres. Vous avez daigné me donner des conseils ; me sera-t-il permis de vous donner à mon tour un petit avertissement? Croyez-moi, monsieur, laissez passer les mauvais livres; n'apprenez pas si jeune à vous indigner : la vie est bonne; il y a sous le ciel de belles choses qui valent mieux que les livres, môme les plus beaux. Est-ce que votre cœur n'a jamais battu pour vous l'apprendre? Ne savez-vous pas l'histoire de cette femme qui disait au buste de Descartes : 0 l'ignorant! Ne vous offensez pas, monsieur; je ne veux pas faire de comparaisons. Si vous êtes né avec le levain de la critique au cœur, pourquoi faire fomenter ce levain dans la lecture des pages que nous imprimons? Contentez- vous donc d'étudier les pages toujours belles, toujours jeunes, toujours puissantes, que Dieu daigne écrire chaque jour dans le livre universel. Je ne doute pas qu'en changeant ainsi de lecture vous n'arriviez bientôt à changer de point de vue; peu à peu vous reconnaîtrez que la vin d'un critique négatif est