LE PEINTRE D'ENSEIGNES
Liberté — Écaliti' — Fraternil(
Liberté, Egalité, Fraternité. Presque en face de mol il y ;i un cabaret ; devant le cabaret un peintre d'enseignes s'escrime depuis ce matin ; il a donné çà et là sur la muraille quelques coups do pinceau, mais il n'est ])as douteux qu'il attend encore l'inspiration. — Où est l'inspiration? — Va-t-elle passer sur son chemin sous la ligure d'une belle insouciante, une de ces filles d'Eve (pii vont où le serpent les appelle? ou bien est-elle au fond d'une de ces bouteilles provoquantes qui rient à gorge déployée sur le comptoir du cabaret?
Voyez !
Voilà le peintre d'enseignes qui franchit le seuil consacré. Comme il verse avec amour la pourpre des vendanges dans ce verre qui n'est point taillé dans le cristal ! et comme il verse respectueusement ce verre dans sa bouche! Déjà son front s'allume. Un second verre, madame la cabaretièrc? Qui serait plus digne de lioire toute la bouteille? Saluez cet homme! car cet liomme a son idée. Le tableau qu'il va peindre sur la muraille rayonne déjà sous ses yeux. Ce n'est plus un peintre d'enseignes ! Ce que vous avez là sous vos yeux, c'est un artiste !
Ce cabaret, le premier peut-être, avait inscrit audessus de sa porte, le 24 février 1848 :
LIBERTÉ ÉGAMTÉ l-P. ATERNITÉ
C'était un ivrogne qui avait trouvé cela . — La vérité dans le vin. — C'était bien trouvé. — En effet, c'était au-dessus des cabarets et non au-dessus des palais qu'il fallait inscrire ces trois mots, amour des uns, effroi des autres.
Mon peintre d'enseignes vient de barbouiller trois figures en quelques coups de pinceau. Je reconnais la Liberté avec son bonnet rouge. La Liberté ! la rude et sauvage déesse aux mamelles fécondes. L'Égalité 1 ce paradoxe qui ne s'est jamais nourri que de brouet noir. La Fraternité ! cette belle fille dont le royaume n'est pas de ce monde depuis Caïn.
Je viens de descendre pour offrir un cigare au peintre d'enseignes.
— Mais, monsieur...
11 ne voulait pas accepter.
— Fraternité! lui ai-jedit en lui montrant la ligurf qu'il peignait.
Il sourit tristement.
— En peinture, murmura-t-il avec raillerie et avec amertume.
— Fumons, lui dis-je en lui donnant du feu. Ne cbercbons pas à voir le monde plus mauvais qu'il n'est.
— 0 mon Dieu! je ne suis pas un misanthrope: le soleil luit pour tout le monde.