SYMBOLES
Et, (lisant ces mots, il donna un coup ilo pinceau à l'Égalité.
— L'Égalité! poursuivit-il, c'est une figure que je n'ai jamais comprise.
— Après tout, lui dis-je, n'entre-t-on pas et ne sorton pas par la mî'me porte, ici-bas?
— Ce n'est pas mon avis, rejjrit-il en secouant la tète. L'Eglise elle-même, qui proteste au nom de Dieu contre les grandeurs de la terre, n'a-t-elle pas à la naissance et à la mort du riche de plus gais carillons et de plus solennelles sonneries qu'à la naissance et à la mort du pauvre! En ce monde tout porte un démenti à l'Egalité. 11 n'y a qu'un seul mot pour la saluer, ot ce mot, c'est le cri de la mort : — Ci gît! — Aussi pour tout symbole j'écrirai ce mot-là en plein front de ma ligure de l'Égalité.
— i\e faites pas cela à la porte d'un cabaret ; mettez un verre à la main de votre déesse, ce sera là un symbole à la portée de tout le monde, mais surtout de ceux qui ont de quoi entrer au cabaret. »
Et, comme mon peintre d'enseignes avait étudié quelque peu, nous passâmes en revue quelques-uns des symboles créés pour la langue des arts.
— En vérité, me dit-il tout à coup, nous discutons devant mon barbouillage comme si j'allais peindre un tableau pour le Vatican ou pour le Louvre. Songez donc, monsieur, que ce que je peins là ne sera admiré que par des buveurs entre deux vins qui y verront double. Et puis combien cela durera-t-il? A la prochaine révolution, il me faudra peindre un aigle impérial, une fleur de lys, un coq gaulois, que sais-je'.'
— Rassurez-vous, mon cher artiste, à la prochaine révolution vous n'aurez qu'à changer les ornements de vos trois déesses pour en l'aire les trois Grâces, ou les trois Vertus théologales; car, au fond, c'est toujours la même chose : ce sont toujours trois femmes qui gouvernent le monde, il n'y a que les modes qui les changent.
— ■ J'ai bien peur, à la prochaine révolution, d'avoir à peindre les trois Parques.
La vifi est un roman.
Il y a des femmes qu'on aime parce qu'on les a aimées dans un autre siècle. Dès qu'on les voit — dès qu'on les revoit — il semble qu'on ressaisisse quelque rayon ou quelque souvenir de sa vie ancienne. Ma voisine la Tihi(%7'euse, je l'ai aimée dans un autre siècle. Elle chantait tout à l'heure, sur un air de Lully, une chanson qui dit que l'amour est la fleur de l'arbre de la science.
— Vous avez raison, ma voisine, l'amour est la seule fleur delà vie qui vaille la peine d'être cueillie; mais les amoureux sont aveugles, ils cueillent les épines et laissent la rose.
— A^ous avez peur, mon voisin ; les suprêmes délices, c'est de se déchirer les mains. La rose est un symbole, puisqu'elle est teinte du sang de Vénus.
SOUVENIRS D'UNE AUTP.E VIE làr.
— Vous (Hes trop savante, ma voisine. Quelle adorable» chanson vous chantiez tout ù l'henre !
— Une vieille chanson toujours nouvelle, sur un vieil air toujours nouveau .
— Votre chanson, je l'ai entendue, si j'ai bonne mémoire, à la cour de Louis XIV ou plutôt sous la régence. Vous rappelez- vous, vous me la chantiez alors dans quelque paradis de Wattcau. La vie est un roman; à cha([ue page on s'écrie : J'avais déjà lu cela. Sous la régence, dans le paradis de Watteau, je m'appelais Adam, et vous vous appeliez Eve. Ab! comme vous portiez bien votre robe à queue !
— Je ne m'en souviens pas ; pourtant je pense comme vous, la vie est un roman qu'on lit pour la seconde fois. Ainsi, au parfum des premières roses d'avril, le souvenir entraîne notre âme à travers les belles vallées de la vie que nous avons dépassées à jamais. L'horizon se rouvre derrière nous bien au delà du berceau, bien au delà du siècle. Je suis bien sûre de n'en être pas à ma première existence. Je ne sais si j'ai vécu sous la forme d'une cigale, d'une hirondelle, d'une tigresse; mais j'ai vécu dans d'autres temps. Qui sait? je ne serais pas trèssurprise si on me disait que j'ai été une de ces belles illles de la Bible qui s'en allaient sur la montagne pleurer leur virginité. Mais pourquoi, je vous le demande, le souvenir d'une autre vie est-il si confus?
— Parce qu'on ne repasse pas impunément par le berceau, parce qu'il faut toujours laisser beaucoup d'espace à l'imagination, parce que l'hi-stoire est là pour nous servir de géographie dans ce pays perdu du temps passé. Ne vaut-il pas mieux pour son orgueil supposer
15fi VOYACE A MA FENÊTRE
sn figure ancienne parmi les figures radieuses, que de savoir, par exemple, qu'on a été un esclave obscur? Croyez-moi, la science de la vie, c'est de ne pas voir trop loin dans le passé ni dans l'avenir. Oh ! la belle vie que celle dont on soulève à peine le voile — dont ou ne dénoue jamais la ceinture. On ne sait pas d'où vient la source, on ne .sait pas où elle va. Ne montons pas .sur la colline pour voir le chemin de la vallée; quand on sait d'avance le chemin, c'est bien la peine d'aller jusqu'au bout. Ce qui me charme en vous, ô ma voisine adorable! — que je n'adore pas, — c'est que je ne vous connais pas et que vous ne vous connaissez pas vousmême.
— Ce qui me charme en vous, ô mon voisin! c'est que vous êtes le premier homme que j'aie rencontré qui ne m'ait pas dit au passage : Vous êtes belle et je vous aime.
— C'est que je n'ai pas l'habitude de demander laumône : les femmes ne donnent que ce qu'on leur prend. Ah! que je les ai en pitié tous ces pauvres amoureux transis qui chantent leur sérénade en ayant l'air de demander un sou !
— Prenez garde, mon voisin, je vais dire aussi fjue vous êtes savant.
— Savant ! jo sais tout et je ne sais rien. Cependant j'ai arraché quelques pages du bréviaire de M. de Cupidon. Voulez-vous lire celle-ci? elle vous expliquera pourquoi vous prenez quelque plaisir à rayonner parmi vos cinq ou six amoureux.
Ma voisine me prit la page des mains.
PAUADOXES 157
Ihii' poge du l)r(''viaire de M. do Cnpiiloii.
Vous qui avez aimé, — vous qui n'avez pas aimé, — petits et grands, — nobles et vilains, — vous ne savez pas un mot de l'amour — ni moi non plus, — voilà pourquoi nous allons lire ensemble le bréviaire de M. de Cupidon. — Je vais vous désencbanter de vous et de moi.
Vous croyez qu'il n'y a qu'un cœur pour un cœur. Hélas! — quand il y en a pour un, il y en a pour deux
— quelquefois pour trois : celui qui est, celui qui a été, celui qui sera. — Le cœur est une maison à cinq ou six étages. — Un amoureux de bonne volonté doit babiter en même temps tous les étages de son cœur.
Au rez-de-chaussée, — c'est l'amour m('lancolii{ue qui vit à l'ombre et qui se nourrit de larmes. — Un souvenir pour celle qui n'est plus là.
Au premier étage, c'est l'amour grand seigneur qui traîne sa robe à queue ou qui la fait porter par ses nègres dans de somptueux salons étincelants d'or ^ il', de folles arabesques et d'éblouissantes girandoles.
Au second étage, — mais l'amour est plus capricieux,
— il s'élance du premier au cinquième d'un seul bond :
— c'est qu'au cinquième étage du cœur il y a quelque .illègre lille — vivant de l'air du temps — à côté de ses voisins les oi.seaux — et de ses voisines les fleurs du loit .
Et quand l'amour s'est dépaysé dans cette passion sur la branche qui ne tient à rien, — que le vent qui passe peut enlever avec la cheminée, — autant en emporte lèvent! — il s'en vient se désencanailler dans le demiluxe d'une petite bourgeoise du troisième, — où bientôt il a peur de prendre du ventre. — Voyez-le — déjà tout prosaïque, qui remonte à pas comptés jusqu'au quatrième, où quelque Rose-Pompon lui chante les refrains court-vêtus des vertes folies qui, pour une heure, lui font croire à ses vingt ans.
Et puis, — fatigué de tout cet éparpillement, — voulant trouver enfin une femme qui soit cinq fois femme — et qui ne l'est peut-être pas du tout, — il descend au second étage et se jette dans les bras d'une comédienne qui a tour à tour, selon son caprice, les aspirations idéales des forêts vierges, — le luxe insolent de la marquise, — la gaie science de la courtisane et le sans-souci de celle qui chante sur le toit.
Cinq amours à la fois, — c'est beaucoup. — Si vous êtes de bonne foi, vous avouerez pourtant qu'il en est toujours ainsi, — quoi que vous fassiez pour rester fidèle à l'unité classique. — M. de Cupidon n'aime pas Aristote. Sa comédie a cinq actes, comme la tragédie classique; mais chaque acte change d'étage.
Le cœur le plus épris n'a-t-il pas en effet des distractions?
Ah! le bon billet qu'a la Châtre, disait Ninon. Vos lèvres sont déjà distraites en m* embrassant, disait madame de Parabère au Régent, qui la régentait depuis la veille.
Dans l'antiquité l'amour était toujours multiple, —
PLURA I.ITÉ DE I/AMOUB lôO
à part Iléro et Léandre — aussi en sont-ils morts.
Dieu nous a donné cincj sens — qui ne s'accordent jamais, parce que, la perfection n'étant pas de ce monde, nous la cherchons en détail, — comme le sculpteur antique qui, pour tailler Vénus dans le marbre, prenait de radieux fragments aux belles filles de Sicyone.
L'amour, — quand ce n'est pas tout à fait l'amour :
— la passion échevelée. — la cavale cjui a pris le mors aux dents, — la tempête qui confond le ciel et la terre,
— est un philosophe éclectique qui prend son bien où il le trouve.
A celle-ci une larme, — à celle-là un sourire ; — ici le corps, — là l'esprit, — comme l'enfant prodigue avec les courtisanes, qui s'enivre de tous les vins et de tous les baisers.
Les enfants prodigues ont raison de vanter la pluralité des femmes.
Chaque amour est un renouveau pour le cœur. Dans les premiers jours deux amoureux ont des coquetteries adorables qui s'évanouissent comme les premiers lilas.
Rien rrest Ix'au que le vrai, le vrai seul est ainial)l('.
a prétendu Boiloau , qui n'y entendait rien. — En amour, il n'y a que lo mensonge qui soit beau : — c'est toujours l'histoire du bal masqué. — Au premier al)ord toutes les femmes sont charmantes; mais vienne le matin, la blanche aubépine toute parfumée n'est plus qu'un buisson.
En un mot, aux premiers jours de la passion on a des rayonnements qui vous élèvent au-dessus de vous-
ICO VOYACE A MA FENETRE
même ; on est mieux qu'un homme, on est mieux qu'une femme, on est amoureux !
Le dirai-je? J'ai pourtant trouvé trois femmes qui, comme par miracle, avaient chacune toutes les vertus, toutes les grâces, toutes les beautés. J'avais saisi la chimère éblouissante que je poursuivais dans le ciel de la poésie.
Quel était le secret? — Elles m'aimaient. — Depuis ce beau festin je n'ai plus ramassé que les miettes de la table.
A ceux qui ne veulent pas habiter les cinq étages, il faut conseiller d'être aimés.
Mais, s'il y a quelques femmes qui ont l'amour, il y en a tant où l'on ne trouve que la femme ! — une coupe ciselée par quelque maître florentin avec l'art le plus charmant, mais qu'il faut aimer des yeux et non des lèvres, — parce qu'il n'y a rien dedans.
llisloii'o (II! ina voisine.
J'avais vu il y a quelques jours, sur le balcon de ma voisine, Frédéric de Marvilliers, que je rencontre souvent à la Comédie, à l'Opéra, dans l'atelier de Delacroix, au café de Paris, un peu partout. C'est l'homme le plus curieux de France et de Navarre. Tous les romans contemporains arrachés à la vie intime, il les sait sur le bout de ses doigts.