‹ Voyages humoristiquesChapitre 44 sur 102 · FOUTRAIT · texte numérisé non relu

FOUTRAIT

C'est un homme de trente-cinq ans, qui a traversé avec ferveur toutes les folles et charmantes passions de la jeunesse. Il a longtemps voeu selon son cœur; mais, comme il arrive toujours, l'esprit a peu à peu tué le cœur Un beau jour, Frédéric s'est réveillé philosophe, c'est-à-dire n'ayant plus la force de vivre de sa vie, avec le triste privilège de vivre de la vie des autres. De tout temps il avait aimé la science; à vingt ans il la cherchait dans les livres; à vingt-huit ans il la trouvait dans son cœur, sans le savoir ; à trente-cinq ans il la cherchait dans le grand livre toujours ouvert qui s'appelle le monde, — où si peu d'entre nous savent bien lire! — Frédéric est du petit nombre des oisifs intelligents qui vivent par curiosité. Il est de la famille de cet esprit bien trempé qui, n'ayant plus rien à apprendre ici-bas, se brûla fièrement la cervelle pour voir dans la mort. Frédéric n'en est pas encore là. Il trouve que la comédie humaine est inépuisable dans ses folies ; chaque jour il y découvre des scènes inattendues. Comme un voyageur intrépide, il veut faire le tour du monde moral. Ce qui l'amuse surtout, ce sont les faiblesses, d'autres diraient les héroïsmes du cœur. Il prend un grand charme à suivre à la piste une aventure galante dans toutes ses phases singulières et imprévues. Il prend en pitié les romanciers les plus féconds, lui (|ai voit chaque jour se nouer et se dénouer des romans admirables. Il ne se contente pas d'étudier les passions de la terre dans ce qu'elles ont de plus terrible et de plus doux, de plus désolé et de plus charmant, il étudie toutes les passions : il suit l'homme politique à un steeplechase du ministère, le poète à une course au clocher

académique, riant beaucoup des coups du hasard qui renverse si bien nos châteaux de cartes et nos châteaux en Espagne. Il en est arrivé au point de vue d'Érasme, qui voyait partout le spectacle de la folie et qui voulait rester sage en dehors de la scène. Frédéric est merveilleusement placé pour assister à ce spectacle de la folie humaine. Il a trente-cinq mille livres de rente; il est très-répandu dans le faubourg Saint-Germain et dans le faubourg Saint-Honoré; il est très à son aise à l'Opéra et dans les parages de l'Opéra; il a couru les eaux et les ruines ; en un mot, il s'est promené partout où fleurit l'aristocratie française : l'aristocratie du nom, du titre, de l'esprit, de l'argent. Frédéric a un goût distingué; il aime les chiens de race, les chevaux pur sang, les fleurs rares, les belles femmes et les tableaux de maîtres. 11 sait bien porter une épée. On le cite au jockey-club pour la coupe de son habit et la vivacité de ses reparties. Toutes les femmes parlent de sa bonne grâce, de ses nobles allures, de son air spirituel et profond. Il porte avec autant de grâce que de fierté des moustaches brunes, qu'il tourmente avec fureur dans ses méditations philosophiques. Plus d'une fois on lui a reproché sa misanthropie. « On ne me comprend pas, disait-il: je vis plus que tout outre au milieu du tourbillon. Je n'ai pas une passion qui court le monde; j'ai mille passions à la fois : la curiosité centuple la vie. Ne met-on pas son cœur dans le livre qu'on lit? Pour moi, le monde est un livre toujours nouveau et toujours ouvert â la belle page. »

Pour le bien peindre par un trait, je dirai que Frédéric ne dort pas pour un rendez-vous accordé â un autre.

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