‹ Voyages humoristiquesChapitre 45 sur 102 · TÉNÈBRES SUI{ TKN ERRES · texte numérisé non relu

TÉNÈBRES SUI{ TKN ERRES

Ilier, à onze lieures du soir, j'ai revu Frédéric de Marvilliers, qui depuis onze heures du matin fumait son onzième cignre ei poursuivait son onzième roman.

— Tu connais donc ma voisine?

— Il y a longtemps. Et toi?

— Je ne sais pas. N'est-elle pas de celles qu'on ne connaît jamais?

— Tu as raison. Aussi elle m'a donné du fd à retordre.

— Raconte-moi donc son odyssée.

— Ténèbres sur ténèbres. La fin du monde sur le commencement du monde, Pompéia sur Herculanum. Je ne sais bien qu'un fragment de sa vie romanesque, un cri de son cœur, une larme de ses yeux.

Et Frédéric de Marvilliers me raconta en fumant son onzième cigare un vrai roman, ou plutôt un roman vrai que je raconterai moi-même à ma voisine, en manière de points d'interrogation.

Mais la voilà sur le balcon qui lit un journal. Si je l'attaquais bravement en plein cœur 1

— N'est-ce pas singulier, madame, de penser que le journal que j'écris aujourd'hui sur mon balcon, vous le lirez demain sur le même balcon, comme si j'en savais plus que vous. Demain, par exemple, je vous conseille de lire le feuilleton du Constitutionnel. J'y veux raconter une histoire curieuse pour vous plus que pour toute autre.

— Je ne crois plus à rien.

— Pas même à vous ?

— Qui .'^ait 1 J'entends si souvent dire que je n'ai pas de cœur ! Je me dis si souvent a moi-même que je n'ai pas d'esprit !

104 VOYAGE A MA FENKTRE

— J'ai bien envie de vous prendre au mot.

— l'renez-moi au mot et dites-moi votre histoire,

— Non, vous la lirez demain si vous voulez. J'aime mieux cela pour deux raisons : la première, c'est (|ue j'aurais quelque embarras à vous la dire; la seconde, c'est que, si je vous la dis, je n'aurai plus le courage de l'écrire. Or elle vaut bien la peine d'être imprimée.

— A moi seule je ne ^ aux donc pas le public ?

— C'est selon. .Mais je suis un conteur mercantile qui ne vit pas de l'air du temps. Le journal me donnera de quoi vivre huit jours si je barbouille son feuilleton pendant quatre jours, — et vous — vous me donnerez quatre sourires qui m'affameront.

— Comme il vous plaira ! Je veux bien vous écouter — et vous nourrir pendant un mois; — mais je ne veux pas vous lire.

— Je vous mets au défi de ne pas déployer demain \i' Constitutionnel.

— Je sais bien que je suis pour le cœur une lille d'Kve; mais je sais bien que vous n'êtes jias le diable.

— • Ne nous injurions pas davantaf^e; je vais tailler ma plume en pensant à vous. Si je n'ai plus d'idées après le premier feuilleton, vous pourrez me dicter les autres.

Et j'allai écrire cette histoire de ma voisine, dont le premier feuilleton fut imprime le soir même dans le Constitutionnel .

LAUHOUE AUX DOllITS DE UOSE 1G5

LK HUISSON DE ROSES ULA.NCIIES

Par une de ces fraîches inalinées ([ui sont faites d'azur, de rayons et de (leurs, Frédéric de Marvilliers, monté sur un beau cheval anglais, suivi d'un jockey d'un très-bon style, se promenait dans le bois de Boulogne au voisinage d'Auteuil. 11 sVtait levé de bonne beure ; il avait voulu ce jour-là se promener pour lui et non pour les autres, car il ('tait à peine midi, et il est bien entendu qu'un bomme du beau monde ne se promène pas si matin ; il ne va au bois pour y respirer l'agreste parfum que quand son jockey ou son palefrenier a fait lever la poussière des allées tout en fatiguant son cheval. Quoique Frédéric de Marvilliers se promenât pour se promener, il s'inquiétait beaucoup de tout ce qu'il voyait au passage, il s'occupait bien plus des rares promeneurs qui traversaient le bois que de la chaleur matinale si pénétrante et si poétique à la fin d'avril, quand les fleurs et les oiseaux peujilent les bois, quand la nature tout entière est une féerie, un encbantenient, un jardin d'Armide. Tout a coup un élégant coupé passa l'apideuiont auprès di; lui; il eut à peine le temps de distinguer qu'il y avait une femme dans ce coupé.

— Si vite et si matin, dit-il en ranimant l'allure de son cheval; il faut que je sache iionr([uoi.

100 VOYAGE A MA FENKTIiE

Durant quelques secondes, il suivit le coupé à distance. Au détour d'une allée, le cocher arrêta ses chevaux presque subitement.

— Est-ce ici? dit cet homme en descendant de son siège.

— Oui, lui répondit une voix légèrement voilée.

Il baissa le marchepied; une jeune femme descendit avec la légèreté d'une fée.

— Vous m'attendrez dans cette allée, Guillaume, je vais marcher un peu.

Le cocher s'inclina respectueusement. La jeune femme s'éloigna, non pas tout à fait en femme qui se promène. Frédéric avait remis son cheval aux mains de son jockey, il s'approcha du coupé.

— Est-ce que ce ne sont pas là les chevaux du comte de Yerneuil? il me semble que je reconnais ses armes.

Frédéric étudiait les armes peintes sur le coupé.

— A merveille, dit-il, voilà un nouveau livre; je ne perdrai pas ma journée.

II n'avait jamais été présenté au comte ni à la comtesse de Verncuil , mais il les connaissait comme ou connaît tout le monde à Paris.

Cependant Frédéric suivait madame de Verneuil. Il avait pris un petit sentier peu fréquenté côtoyant l'allée où la comtesse marchait rapidement. Au bout de l'allée elle .se retourna, peut-être pour voir si on la suivait; comme Frédéric marchait sous les arbres, elle ne le découvrit pas; elle s'arrêta un instant et porta un regard surpris sur cinq ou six maisons éparses à la lisière du bois : elle avait l'air de chercher un peu son chemin ; elle sembla bientôt guidée par un souvenir. Elle prit un petit sentier serpentant dans les vignes et aboutissant à

l' HE MI £15 CllAl'lTllE 1G7

une grille assez modeste d'une villa fraîche et [jimpante.

En s'approchant de la grille, madame de Verneuil ralentit peu à peu sa marche ; elle s'arrêtait à cha([ue instant pour regarder en arrière.

Frédéric, qui s'était caché au bord du bois dans une touffe de noisetiers, étudiait avec une vive curiosité tous les mouvements de la comtesse. La voyant regarder ainsi en arrière, il jugea d'abord qu'elle craignait d'être suivie, ensuite qu'elle attendait quelqu'un, enfin qu'elle ne savait pas ce qu'elle devait faire. Quand elle arriva à la grille, elle appuya sa main fraîchement gantée sur un des deux acacias qui semblaient plantéir en sentinelles de chaque côté de la porte. Frédéric attendait avec impatience que la grille s'ouvrît. — Sans doute, se disait-il, madame de Verneuil a sonné ; comment se fait -il qu'on laisse à la porte une aussi jolie femme d'aussi bonne volonté? Cependant la grille ne s'ouvrait pas. Madame de Verneuil regardait tour à tour la porte de la maison, le sentier des vignes et le ciel. — C'est cela, dit Frédéric, elle demande un conseil là-haut; c'est toujours le ciel qu'on invoque, mais c'est toujours le diable qui répond. Il entendit alors le cri aigu d'une clef qui entre dans une serrure : c'était madame de Verneuil ellemême qui ouvrait la grille; mais tout à coup, connue par un mouvement involontaire, elle la referma, reprit la clef et s'éloigna vivement. Frédéric crut entendre a diverses reprises : — Jamais; jamais! — C'est bien, dit-il, voilà un roman qui ne commence pas comme les autres, c'est une bonne fortune pour nioi.

Madame de Verneuil passa bientôt à dix pas de la

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touffe de noisetiers où il s'était mis en embuscade; il admira au passage sa beauté pâle et harmonieuse, sa grâce nonchalante et délicate : elle penchait languissamment la tête avec la souplesse du cygne. Frédéric remanjua dans sa figure un certain air de mélancolie rêveuse qui le toucha au cœur. — C'est une passion sérieuse, dit-il gravement. 11 y a là un cœur qui doit palpiter sous une pensée ardente. Dès que madame de Verneuil se retrouva à l'ombre des grands arbres, elle ouvrit une petite bourse algérienne brodée d'or d'où elle tira une lettre, Frédéric jugea que ce n'était pas la première fois que la comtesse lisait cette lettre, à la manière dont elle y jeta les yeux. Elle alla s'asseoir sur le tronc d'un arbre renversé, au bord du chemin, pour relire cette lettre tout à son aise dans la solitude amoureuse du bois. — Ainsi, dit Frédéric, elle se console de ne pas être entrée là-bas.

Un garde a\ant tout à coup débusqué presque en face d'elle, madame de Verneuil plia la lettre, et regagna sa voiture eu toute hâte. Le cocher n'avait pas encore fumé sa première pipe. Elle monta dans son coupé tout en lui recommandant d'aller luui train. La voiture disparut bientôt sous un nuage de |)i>ussière. Fréd(h'ic ne jugea pas à propos de suivre plus longtemps madame de Verneuil. 11 remonta à cheval, et continua sa promenade, tout en cherchant à deviner pourquoi la comtesse s'était levée si matin, — pourquoi elle avait ouvert la grille, — pourquoi elle n'avait pas franchi le seuil redoutable de la villa, — pourquoi elle s'était mélancoliquement assise pour relire une lettre. — Il est hors de doute, se disait-il, qu'elle allait à un rendez-

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vous, car elle était vêtue des couleurs les plus lendres. Il voyait encore flotter sous ses yeux une robe de soie bleue de pervenche et une écliarpe orientale. 11 n'avait pas encore perdu de vue la IVaiclie capote blanche encadrant avec tant de grâce la figure si douce, si pâle et si belle de madame de Verneuil. Il retourna à Paris, bien décidé à ne pas s'en tenir à cette première page du roman.— C'est bien, disait-il en retournant à Paris; j'étais un peu fatigué des aventures mesquines et m(tnotones des coulisses de rO[)éra ; le plus souvent, dans ces aventures, qui sait le commencement sait la lin. Ici je ne sais ni la fin ni le commencement.

Le soir, Frédéric de .Marvilliers rencontra à la Couk'die française (c'était un jour de première représentation) un de ses vieux camarades de philosophie et de cigares, le jeune marquis de Verviers, qui était tn-srépandu dans la haute et moyenne noblesse. — Mon cher, lui dit Frédéric après avoir parlé de la décadence du théâtre, il n'y a à cette heure de beaux spectacles que ceux de la nature. Le marquis de Verviers éclata de rire. — La nature, vous avez étudié celle de M. Cicéri. — Vous ne savez pas ce que vous dites, mon cher; j'ai, à l'heure où je vous parle, un appartement à Auteuil ; je commençais à me fatiguer de voir toujours le même homme sous diverses faces : j'aime mieux ^ oir des arbres, des nuages, des ruisseaux (jui coulent et des oiseaux qui chantent. — Céladon ! murmura le marquis de Verviers. — J'y pense, poursuivit M. de Marvilliers; vous qui connaissez tout le monde, vous allez sans doute chez le comte de Verneuil'.' — Oui, beaucoup; pourquoi'.' — Madame de Verneuil est sans

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doute une vertu austère? — Mais oui. — Je n'en doute pas. Je crois bien l'avoir rencontrée ce matin, si je ne me trompe, à Âuteuil. Est-ce qu'elle a une maison de campagne par là? — Je ne crois pas, car M. de Verneuil est propriétaire d'un des plus beaux châteaux de la Normandie. — Comme madame de Verneuil ressemble prodigieusement à une femme de ma connaissance que je ne puis interroger à ce sujet, faites-moi donc le plaisir de demander à la comtesse si elle se promène quelquefois vers Auteuil. — Rien n'est plus simple, dit M. de Yerviers, sans se soucier de l'intention de Frédéric, et sans réfléchir que, malgré toutes les réserves qu'il y mettrait, sa demande aurait toujours quelque chose d'indiscret.

Ils se promenaient au foyer; ils rentrèrent bientôt dans la salle. Frédéric était au balcon, le marquis était dans une loge des galeries. On connaît assez Frédéric pour savoir qu'il était bien plus préoccupé de la comédie de la salle que de celle du théâtre ; aussi fut-il le premier à remarquer l'arrivée d'une belle femme, peutêtre un peu pâle, mais d'un attrait plus doux que la pâleur môme. C'était la comtesse de Verneuil. Quoiqu'elle fût sur le devant de la loge, elle se cachait à moitié, jouant de son éventail avec beaucoup de grâce; elle avait la pudeur de la beauté qui craint de se laisser voir.

Dans l'entr'acte, le marquis de Verviers entra dans la loge de madame de Verneuil. Frédéric, on le pense bien, ne songea pas à faire un tour au foyer. Il s'aperçut bientôt que, sur les questions du marquis, la jeune femme se détourna en rougissant et en respirant son bouquet avec inquiétude.

DEUXIÈBIE MYSTÈRE 171

Sur la lin de l'entr'artc, Frédéric retrouva M. de Vervicrs. — Eh bien ! lui dit-il, vous avez bien à propos rencontré luadamo de Vcineuil; peut-être n'avez-vous pas songé à lui parler d'Auteuil? — Je n'ai pensé qu'ù cela, mon cher Frédéric; vous avez touché une corde vibrante : car, tout en ayant l'air de ne pas comprendre ce que je voulais dire, au seul mot d'Auteuil madame de Verneuil s'est troublée; elle n'a pas répondu et s'est tournée vers la salle. Frédéric ne put comprimer un mouvement de joie. — Un vrai roman, se dit-il en tourmentant sa moustache, — un roman que je vais lire tout seul, — un roman lait pour moi.

Le lendemain, vers midi, Frédéric traversait encore le bois de Boulogne dans le vague espoir d'y rencontrer la voiture de madame de Verneuil. Après une promenade rapide, il revenait vers l'Arc-de-Triomphe, ne comptant plus guère retrouver la mystérieuse comtesse, quand il lut saisi de cette idée, que madame de Verneuil avait peut-être changé de route pour arriver à la villa. Aussitôt il dirigea son cheval vers ce point. Au débouché du bois il tressaillit a la vue d'un certain voile vert qui tlottait au vent dans le sentier des vignes. Pour un curieux, il avait du boiilieiir. 11 retrouvait la comtesse au moment décisif, où il l'avait vue chanceler la veille. Quoiqu'elle eût changé de toilette, quoiqu'un léger chapeau de paille d'Italie couvert d'un voile eut remplacé la fraîche capote blanche, il la reconnut du premier regard, soit à sa démarche inquiète, quoique nonchalante encore, soit parce qu'il jugeait qu'elle seule devait être à pareille heure dans le sentier des vignes. Il se tint, comme la veille, à la lisière du bois.

immobile et silencieux, le cœur ému comme un spectateur de la Gaîté au cinquième acte d'un mélodrame.

Le spectacle ne dura pas longtemps; madame de Verneuil ne s'arrêta plus indécise à la porte. Elle avait pris bravement son parti. Dès qu'elle fut à la grille, elle l'ouvrit, avec une vivacité toute féminine, d'un seul tour de clef. Ce ne fut d'ailleurs pas sans peinercar, sans être massive, la grille était un peu lourde : la comtesse mit toutes ses forces à la pousser. — Quel est donc, murmura Frédéric, le Français, né galant, (|ui arrive le dernier au rendez-vous?

Madame de Verneuil referma la grille et disparut sous les arbres du jardin.

M. le comte de Verneuil était un homme de quarante ans, considéré par sa fortune et par sa distinction. 11 avait pour sa femme une passion digne et sérieuse. Il l'aimait pour sa figure, pour ses grâces charmantes, pour son esprit romanesque. Il passait sa vie à son gré sinon au gré de sa femme, l'été au milieu de ses terres, l'hiver dans les fêtes et les vanités du monde parisien.

Madame de Verneuil, née Blanche de Riancourt, accordait au monde ce qu'on doit au monde, beaucoup de charme, de grâce et d'esprit — quand on en a et môme quand on n'en a pas. — Elle ne semblait pas destinée à la vie commune de la mère de famille ; elle aimait trop

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les courses au clocher de l'imagination. Elle était faite pour l'impossible et l'imprévu.

Ouand Frédéric vit ([ne madame de Verneuil était entrt'C dans le jardin seule, inquiète, troublée, quoique résolue, il chercha à se rappeler tout ce qu'il avait entendu dire sur elle. On avait maintes fois vanté sa beauté, maisL comme une beauté discrète qui s'abrite dans le mariage au lieu de s'en faire un piédestal ; tous les oisifs qui font le cortège et la réputation des jolies femmes de Paris n'en parlaient qu'en passant, comme d'une plante rare qui ne devait jamais s'épanouir dans l'atmosphère des passions profanes. — Mais, dit Frédéric, le monde est souvent un mauvais juge qui condamne ou absout par caprice, qui prend quelquefois les airs hypocrites du vice pour le libre laisser aller de la vertu.

Cependant madame de Verneuil avait disparu sous les arbres du jardin, et Frédéric ne voulait pas en rester là de son roman en action : il cherchait des yeux un moyen d'en voir davantage; tout d'un coup il remarqua une maison qui dominait le jardin de la villa, de l'autre côté de la grille.

Dans sa fureur de tout savoir, il alla droit à cette mais(jn. Sur le seud de la porte il trouva une brune et [limpante jardinière écossant des fèves, qui, sur sa demande, lui apprit ([ue toute la maison était à louer; la saison s'avançant, cette femme lui laissa presque la liberté de fixer le prix qui lui plairait; moyennant cent écus on lui donnait toute la maison. — Ce pays-ci n'est donc pas habit(''? dit-il à la jardinière. Esl-il possible que cette petite maison si jolie, qui est là devant nous, soit dé'serte.' — Comment, monsieur! mais, à ce qu'on

m'a dit, car je ne suis pas ici depuis longtemps, cette maison est habitée, et bien habitée. — Savez-vous par qui? — Pas du tout; il n'y a pas six semaines que j'ai quitté Asnières pour venir ici; je ne sais pas encore quels sont nos voisins; mais, monsieur, vous n'avez rien à craindre, l'endroit est sûr.

Frédéric suivit cette femme, qui lui ouvrit tour à tour les trois appartements de la maison. Ces trois appartements, distribués par un architecte de hasard, n étaient guère agréables à habiter que pour ceux qui passent leur vie à la fenêtre. Le point de vue était charmant et varié : des arbres, de l'eau, Paris dans le lointain, rien ne manque au tableau. Du reste, Frédéric ne perdit pas .^on temps à admirer de point en point les heureux effets du paysage, ni les défauts des appartements. 11 se décida pour le second étage, bien assuré que c'était le mieux placé pour dominer le jardin et les fenêtres de la petite villa. Le premier étage était masqué par les arbres, le troisième avait un balcon d'où on ne pouvait voir sans se montrer. — Tenez, dit-il à la jardinière en lui donnant un louis, voilà le denier à Dieu, je suis votre locataire, et dès cet instant je m'installe pour la saison. — Mais, monsieur, vous ne pouvez pas rester ici sans meubles; il n'y a pas seulement de quoi s'asseoir dans ce salon. — Que ceci ne vous inquiète pas ; quand je fais tant que d'habiter la campagne, ce n'est pas pour y vivre renfermé : je passe mon temps à la fenêtre ou je me promène en plein champ. — Comme il vous plaira, monsieur; un homme de votre qualité a toujours raison. Disant ces mots, la jardmière s'inclina et descendit gaiement, très-surprise de la façon de vivre de Fn-déric.

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