STALLE POUR LA COMEDIE
M. de Marvilliers demeura plus d'une demi-lieure appuyé à la fenêtre, le regard fixé sur les volets de la villa, s'imaginant toujours qu'ils allaient s'ouvrir. — Voyons, se dit-il, elle n'est pas venue là pour rien : ou on l'attendait, ou on va venir pour la rejoindre ; les volets ne sont sans doute si bien Termes que pour plus de mystère.
On était à cette heure du jour si riante et si calme où le vent s'apaise, où les oiseauxso reposent, où toute la nature sommeille amoureusement. La petite villa semblait endormie comme le château de la Belle au bois dormant Elle ne donnait pas le plus léger signe de vie : le jardin lui-même semblait pris de ce silence et de cette immobilité.
Frédéric était merveilleusement placé pour voir et pour entendre. La fenêtre où il se trouvait en spectateur n'était pas à vingt-cinq pieds des fenêtres de la villa. Il ne perdait pas encore patience, quand il vit reparaître le voile vert au-dessus d'un massif.
Madame de Verneuil se promenait lentement, toujours dominée par un sentiment d'inquiétude, car à chaque pas elle se retournait et regardait vers la grille. Arrivée sous un arbre de Judée, elle s'y arrêta et pencha la tête. Frédéric tremblait de perdre de vue un seul moment la comtesse. Après avoir rêvé un instant dans rimmohilité d'une statue, elle leva la main comme pour essuyer une larme. — Elle pleure, dit Frédéric; est-ce que je n'arrive que pour assister à un dénoùment triste?
Madame de Verneuil se remit à man^her dans le sentier sinueux du jardin; elle s'arrêta près d'un rosier qui déployait avec luxe un magnifique panache blanc : jamais tant de roses n'avaient lleuri à la même bran-
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che à la fois. — C'est celui-là, dit madame de Verneuil.
Elle s'inclina pour prendre une rose; mais, avant de porter la main à la brandie, elle tourna la tête comme si elle eût craint d'être surprise dans cette action si simple et si naturelle. Le tableau était plein de grâce et de couleur; l'éclat de la verdure, les rayons du soleil, la subite rougeur de la comtesse, firont battre le cœur de Frédéric, qui était sensible, comme il le disait, aux linrmonies de la nature.
Quand madame de Verneuil eut cueilli la rose, elle en respira le parfum avec une douce tristesse. — Est-ce donc pour une rose blancbe qu'elle est venue ici? se demanda Frédéric.
Frédéric s'aperçut alors que la comtesse effeuillait la rose en s'éloignant. Bientôt elle disparut à l'angle de la villa. Quelques secondes après il entendit ouvrir et fermer la grille ; il descendit et cbercba à s'assurer si la comtesse était sortie seule. 11 eut beau mettre en campagne ses yeux de lynx, c'est-à-dire ses yeux de curieux, il ne put découvrir par quel chemin s'était éloignée madame de Verneuil.
Quand il rentra, la jardinière était au fond du potager qui sarclait sa salade pieds et bras nus. Il alla à elle d'un air distrait. — Dites-moi, la belle jardinière, croyez-vous que la jolie maison d'en face ne soit pas h louer? — Mon Dieu, monsieur, j'ai appris hier qu'elle était à vendre. C'est un pauvre vigneron de ce pays-ci qui l'a bâtie, croyant bien placer son argent; aujourd'hui il n'a plus ni argent ni maison ; du moins on va vendre sa maison pour payer ses dettes; n'avez-vous pas vu les affiches? On dit pourtant qu'elle est louée un