SECONDE STALLE POUR LA COMÉDIE
bon prix. — Ah! elle esta vendre! s'écria Frédéric avec un mouvement de joie; ahl elle est à vendre! — Vous voulez donc l'aclietor, monsieur? — L'acheter? non pas, pensa Frédéric, mais je veux la visiter. Il n'y a donc pas de portier? dit-il tout haut. — Il y avait un jardinier qui demeurait à côté, là-bas, dans cette baraque ; mais il paraît que cet homme a trouvé un meilleur jardin, il estàNeuilly. — Et les ciels de cette maison? — On m'a dit qu'il y avait un locataire, qui sans doute riiabite comme vous habitez celle-ci. Avant-hier, je me souviens d'avoir vu un domestique en livrée qui s'amusait à ratisser les allées ; je n'en sais pas davantage. Je |)ense bien que le notaire de Passy, qui fait les affaires du pauvre père CoUombet, a une seconde clef. — Il faut qm." j'aie cette clef, dit Frédéric avec l'ardeur d'un homme qui va découvrir un trésor. Allez tout de suite chez le notaire, dit Frédéric en montrant un louis; tenez, voilà qui vous donnera des jambes. — Mais, monsieur, je ne réponds pas... — Allez toujours, je vous attends.
La jardinière ne prit pas le temps de mettre ses souliers. — C'est un fou, se disait-elle, mais il a du bon. Elle revint sans la clef. — Le notaire n'y a pas songé. Il faut qu'il envoie à Saint-Germain chez la fille du père (CoUombet. Demain, si vous voulez... — Demain! c'est un siècle. Attendre à demain 1 Vous me répondez que je trouverai la clef chez le notaire? — Bien mieux, il me la remettra, car il m'a priée de faire voir la maison ; il va en écrire au locataire. — Très-bien 1 il faut que je parcoure la maison depuis la cave jusqu'au grenier demain à dix heures.
A quelques instants de là, Frédéric remarqua, sur un
beau cheval bai-brun, un homme de trente ans en observation devant la villa. C'était un homme du monde, très-élégant et très-fier. Il était accompagné de deux lévriers gris, qui le suivaient avec une grande docilité. Il agitait sa cravache et coupait l'air avec une colère mal contenue. Voyant Frédéric qui ouvrait de grands yeux, il le regarda d'un certain air de bravade, en homme qui ne serait pas fâché de l'aire sentir son dépit à quelqu'un. Au bruit d'un battement d'ailes de perdrix, un des lévriers s'élança follement dans un seigle déjà presque mûr. Son maître le siffla, la pauvre hôte revint au même instant, l'oreille basse, se mettre à sa merci ; il lui appliqua, sans s'attendrir, trois ou quatre violents coups de cravache. Après quoi, ennuyé sans doute de la curiosité de Frédéric et de la jardinière, il piqua des deux et disparut sous un nuage de poussière. — N'estce pas le locataire de la petite maison? demanda Frédéric. — Je ne puis vous répondre, monsieur, car je n'ai pas encore vu le locataire.
Frédéric retourna à Paris, tout en se demandant s'il n'avait jamais rencontré au théâtre ou dans le monde ce cavalier de mauvaise humeur.
Le lendemain, avant huit heures, Frédéric partit à pied pour Âuteuil : une marche rapide et fatigante tempèrel'impatience; malgré toute sa philosophie, Frédéric avait besoin de marcher. — Déjà! s'écria la jardinière, en le voyant débusquer au-dessus de h haie. Elle courut une seconde fois chez le notaire. Quand elle revint, Frédéric était à son observatoire. Dès qu'il entendit monter la jardinière, il alla au-devant d'elle. — Voilà enfin toutes les clefs, monsieur; le notaire ne