LA BELLE AU BOIS DORMANT
voulait plus mêles conlier, disant qu'il ignorait jusiiu'à quel [)oint on avait le droit de s'en servir, car ce sont dédoubles clefs restées dans les mains du propriétaire, après la maison louée. N'importe, les voilà; le notaire m'a recommandé de vous dire de sonner avant d'ouvrir la 8rill(\ car le locataire pourrait bien se trouver là par hasard. — Est-ce que le notaire le connaît? — Point du tout: mais le père Collombet doit venir ce soir lui donner des renseignements. — Voyons toujours, dit Frédéric en se dirigeant vers la grille; la maison est à vendre, j'ai le droit de la visiter; d'ailleurs, qui sait? la rente est haute à la Bourse, je |)uis bien courir les risques d'acheter une maison.
Arrivé à la grille, il sonna. Aucun mouvement, aucun bruit ne signala la présence d'un être humain. 11 ouvrit résolument la grille, la referma et s'avança vers le petit perron avec un certain battement de cœur. Il ne s'arrêta pas à considérer les arbustes et les détours du jardin; embusqué à sa fenêtre, il avait eu le temps d'étudier l'essence des arbres et la variété des fleurs depuis le chêne, il y en avait un, jusqu'à l'humble marguerite de la pelouse. Il ouvrit la porte du vestibule et en franchit le seuil, tout en jetant un regard avide devant lui. Quoique celte pièce ne fût guère éclairée, il jugea prudent de fermer la porte sur lui, comme il avait fait pour la grille; toutefois ce ne fut qu'après avoir demandé à haute voix s'il n'y avait personne. Il ne remarqua rien de particulier dans ce vestibule, qui ressemblait à tous les vestibules de maisons de campagne. Il entra dans le salou, qui était tout sinqjle et à peine meublé; il y remarqua seulement un piano. Il revint dans le vestibule;
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deux portes intérieures donnaient dans cette pièce, à droite et à gauche. 11 s'aperçut, non sans quelque surprise, ([u'à sa gauche la porte était légèrement entr'ouverte. 11 la poussa presque en tremblant et souleva une portière de damas rouge : il se trouva tout à coup dans une chambre à coucher des plus pittoresques.
Il vit du premier regard une épée, des Heurets, une pipe turque, une paire de pistolets, un grand sabre, enfin tout ce qui fait l'ornement de la chambre à coucher d'un officier de cavalerie.
A son entrée dans la chambre à coucher, Frédéric avait vu tourbillonner mille choses confuses. Mais, quoique les volets fussent bien clos, comme le soleil y frappait alors de ses plus vifs rayons, mon philosophe curieux distingua bientôt tout l'élégant mobilier jusqu'aux détails les plus pittoresques. Les murs, tendus en imitation de cuir de Russie, étaient recouverts d'armes et de ])ipes de toutes les formes et de tous les pays; jamais on n'avait rassemblé tant de ressources contre la vie et contre l'ennui : stylets, rapières, yatagans, sabres damasquinés, hallebardes, javelots, flèches sauvages, carabines, arquebuses, mousquets, haubert, pistolets albanais, dague de Milan, épée à deux mains, poignards malais; cette panoplie était complète. Une armure montait la garde à la porte. Je ne tenterai pas de décrire la variété de pipes qui formait un contraste pacifique. On y trouvait un narguillé qui répandait encore l'odeur du
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tombecky, une pi[>c turr[ue à long tuyau de bois de jasmin enrichi d'anneaux précieux. Mais les pipes tenaient moins de place que les armes dans cette riche galerie. (( Oh! oh! dit Frédéric, voilà un musée qui ne me donne pas trop l'envie de rencontrer le maître de céans; est-ce que madame de Verneuil \ iendrait ici pour faire des armes ou pour fumer dans un chibouc?
Il avança d'un pas. Il se trouva devant un lit de fer, légèrement ornementé, couvert d'une courtine de satin broché, presque enseveli par d'amples rideaux rouges. Une magnifique peau de léopard à griffes d'argent accusait un luxe recherché. Du lit, Frédéric alla à la cheminée, dont le manteau de velours à franges d'or était charge de quelques beaux livres, de chinoiseries, de ces mille jolis riens qui font le charme de la vie intime. « Diable! dit Frédéric en pensant autant à madame de Verneuil qu'au maître du logis, un homme qui vit solitairement ne songe pas à toutes ces fraufreluches du luxe moderne. »
A côté de la glace, dans un petit cadre de velours, entre le chibouc et des pantoufles de Persane, Frédéric remarqua un pastel du temps de La Tour, qui lui rappela une figure sinon connue, du moins une de ces charmantes images dont on se souvient toujours après les avoir entrevues à peine. C'était une jeune femme — une Parisienne avec un accent oriental — qui caressait un bichon sur ses genoux sans y prendre garde. File voyageait dans son cœur, ou plutôt elle suivait son âme au pays perdu. — C'est cela, dit-il en s' éloignant du pastel pour le voir à distance; c'est madame de Verneuil, ou plutôt c'est un portrait fait il y a cent ans, et qui
lui ressemble, je n'en doute pas, beaucoup mieux que tous les portraits qu'on a pu faire d'après elle-même. — C'est bien curieux, continua-t-il en promenant son regard autour de cette chambre à coucher; on dirait que tout cela était habité hier encore.
En effet, Frédéric voyait des pantoufles devant le lit, un livre ouvert sur la courtine, une plume noircie d'encre sur la cheminée; il respirait comme une odeur du dernier cigare fumé. Il remarqua avec une certaine attention sur le tapis, devant une petite armoire en bois de rose, un bâton de cire et une bougie qui lui semblèrent avoir brûlé du même feu pour quelque lettre à cacheter. — Peut-être, pensa-t-il, celle que madame de Verneuil lisait en pleurant. Mais enfin, pourquoi s'estil en allé tout juste à l'heure où sans doute elle venait répondre à sa lettre ?
A cet instant, un rayon de soleil vint comme une douce auréole caresser le front du pastel. — C'est bien madame de Verneuil, du moins elle aurait été ainsi au dix-huitième siècle; elle aurait souri de ce doux sourire plus séducteur que tendre : la comtesse est peut-être plus jolie, mais sans doute il y a plus de passion dans son cœur que dans ces yeux charmants. Celui qui habite cette maison a deux maîtresses pour une. Je voudrais bien savoir — et j'y arriverai — l'histoire de celle dont j'admire le portrait.
Dans sa fureur d'apprendre sans relâche, Frédéric oublia madame de Verneuil pour interroger le pastel. — Celle-là aussi était une comtesse, mais au temps où régnaient si franchement les comtesses. Pour qui ce portrait si doux a-t-il été crayonné? Était-ce pour M. le
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comte qu'elle sniiriail ainsi"; est-ce [nniv le chevalier? était-ce encore l'espérance'? est-ce déjà le souvenir qui agite ce jeune cœur?
Frédéric en était là de ses recherches savantes, quand il se retourna vivement avec une certaine émotion. — Qu'est-ce donc? se demanda-t-il en s'avançant vers la porte. Il écouta sans respirer. Il avait entendu ouvrir la grille; il entendit bientôt à la porte du vestibule le bruit désagréable d'une clef dans une serrure. — Diable! dit-il avec embarras en tourmentant ses moustaches, il me faut un peu de philosophie.
Il résolut de faire bonne figure, de bien jouer son rôle d'amateur de maisons à vendre, mais, ayant reconnu que l'importun visiteur était une femme, — peut-être madame de Yerneuil, — il se jeta vivement dans les rideaux du lit, ne pouvant résister au plaisir d'en savoir un peu plus long.
A peine était-il caché, que madame de Yerneuil souleva la portière. — Encore si elle est seule î pensa-t-il en tressaillant, ma position ne sera pas désespérée; mais si le maître du logis vient pour la recevoir? Et s'ils allaient avoir beaucoup de choses à se dire?
Frédéric comprit bien qu'il courait grand risque de passer un quart d'heure désagréable. Cependant, tel était l'empire de sa passion pour tout voir, qu'il n'aurait pas consenti à partir, même s'il eût pu le faire sans être vu.
Madame de Yerneuil entra dans la chambre d'un pas distrait, comme si elle eût craint d'éveiller les échos. A peine entrée, elle se laissa tomber dans un fauteuil, n'ayant pas la force de se tenir debout. — Mon Dieu !
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dil-elle en respirant, mon Dieu ! Elle regarda autour d'elle d'un air expansif ; il semblait qu'elle voulût confier aux murs et aux meubles de la chambre tout ce qui faisait battre son cœur. — Je croyais, reprit-elle doucement, que je n'aurais jamais la force d'arriver jusqu'ici. Cependant ce n'est pas la première fois que j'y viens.
Elle se leva, dénoua le ruban de son chapeau et s'approcha du lit: Frédéric n'osa plus respirer; il n'osa même plus regarder. Madame de Verneuil jeta son chapeau sur la courtine. Elle s'avança vers la cheminée et s'arrêta pour contempler le pastel ; elle pencha la tète et sembla préoccupée d'un souvenir : elle recula lentement, et, tout d'un coup, elle éclata en sanglots. Debout, immobile, les bras tombants, la figure inclinée, elle était devenue belle par la douleur, elle qui ne passait à juste titre que pour une jolie femme, avec ses lignes un peu tourmentées, ses grâces parisiennes et ses yeux bruns, plus séduisants que doux et naïfs.
Elle se laissa retomber dans le fauteuil, pleurant à belles larmes, égarée par une sombre tristesse. Ses larmes coulaient sur ses joues et tombaient sur son sein, sans qu'elle prît garde de les aircter en chemin. Frédéric était vivement touché de ce tableau triste et charmant. Il regrettait bien un peu de ne pouvoir consoler une femme si digne de consolations. D'un autre côté, une femme qui pleure a souvent la beauté des anges. Frédéric n'était pas fâché de voir pleurer de bonne foi. — Cependant, se dit-il avec un peu de surprise, je suppose que madame de Verneuil n'est pas venue ici seulement pour pleurer. Il se demandait quelles