LA CRITIQUE
une vie nianquée. Prenez garde, croyez-moi, do vous habituer à ne voir que le mauvais côté dos choses. Parce qu'une jolie femme a un cheveu blanc, vous dites qu'elle est vieille: admirez la femme et ne regardez pas le cheveu blanc. L'autre jour, pendant que vous faisiez votre critique, un doux soleil d'automne égayait le monde : quelle bonne journée vous auriez passée à vous promener, le cœur ouvert, l'esprit flottant, dans quelque forêt éloquente, au pied de là vigne généreuse où l'on vendangeait, partout où passait un rayon du ciel! Est-ce la rage d'écrire qui vous pousse à ce triste métier? Eh bien, au lieu de prouver aux autres qu'ils se sont trompés, que ne vous trompez-vous vousmême? Vous dites ([u'ils n'ont pas d'imagination, pas de style, pas de talent ; vous qui avez l'esprit si juste, que n'écrivez -vous un roman, une comédie, un poome? Je m'empresserais de signaler toutes les beautés do votre œuvre, car moi, Dieu merci ! je ne vois que le beau côté des choses de ce monde. Ne croyez pas que j'aurais lo mauvais goût de vous appliquer mon a[)horisme connu : (( Les poètes .sont vengés des critiques, dos que les critiques se font poètes. »
Entrée en matir^rc.
La Hollande n'est plus tout à fait la république faite de lia.^anl ilmit parle Hugo Grotius : « Resjnélica casii
facta, quant metus tiispanorum continet; » mais c'est toujours un pays où les quatre éléments ne valent rien. On peut lui conserver encore ses vieilles armes: le démon de l'or couronné de tabac, assis sur un trône de fromage.
J'ai promis de vous écrire sur la Hollande. Jusqu'ici j'écris sur tout, excepté sur la Hollande. Quand on entreprend un voyage au long cours, c'est surtout à l'heure du départ qu'on se trouve en verve de raconter ses aventures ou ses impressions. Je vais arriver en Hollande; j'ai bien peur de n'avoir plus la patience de reprendre ma plume. Parler de la Hollande avant d'y arriver, c'est bien naturel ; mais, quand on entre de plain-pied dans ses vertes prairies, on a bien le temps d'écrire I Les relations de voyage sont écrites, j'imagine, par des gens qui restent au coin de leur feu; les vrais voyageurs n'écrivent pas.
Nous sommes toujours dans le bateau à vapeur qui va d'Anvers à Rotterdam. 11 n'y a pas d'autres passagers français dans notre humide maison. On parle flamand autour de nous, — ou hollandais, — car je n'entends ni l'une ni l'autre langue. On fume des cigares de Batavia, on boit du vin du lihin et on mange des biftecks de Berg-op-Zoom. Nous avons déjeuné avec l'appétit des héros de Lesage. Comme on ne boit pas une goutte d'eau dans ce pays où il y en a tant, nous avions à choisir entre le café et le vin du Uhin. Nous avons choisi l'un et l'autre, nous avons bu le vin du Rhin comme vin ordinaire et le café comme vin de Bordeaux.
Un passager attire mes regards ; c'est, il est vrai,