SONGES PERDUS
de faire du bruit pour rien, comme j'étais bien sûre que le beau style de mon cousin ne changerait rien à mes sentiments pour lui, je me déterminai à lire tout simplement sa lettre. Après l'avoir lue, je trouvai que je n'avais qu'une chose à faire : guérir Gaston de sa folle passion par des paroles de sœur, j'écrivis : c'était un tort sans doute : mais je ne prévoyais pas qu'il y eût du danger à faire une bonne action.
« Je lui écrivis qu'avant de songer aux folies de l'amour, il devait bien songer un peu à faire son chemin dans le monde; qu'il était jeune, brave, intelligent; qu'il n'avait qu'à vouloir pour arriver à tout. Je lui reprochai d'une façon toute maternelle son oisiveté, son désœuvrement, sa nonchalance. Pour mieux atteindre mon but, je lui déclarai avec un air de franchise que, s'il arrivait à quelque chose, peut-être mon père lui accorderait-il ma main ; qu'alors il était sousentendu que mon cœur suivrait ma main.
« Le lendemain, avant midi, il répliquait par une lettre qui était tout un volume. J'y répondis, je l'avoue, sans l'avoir lue tout entière. Gaston me disait que sur un seul mot d'espoir il partirait bravement pour la conquête du monde, qu'il deviendrait ministre, maréchal de France, roi, enfin tout ce qui fait la gloire et non le bonheur ici-bas. Je lui écrivis que le bonheur suivrait la gloire. Comme je n'avais rien à faire en ce temps-là, je me laissai aller à griffonner de grandes pages à mon cousin; je trouvais plaisant de lui donner des conseils, moi qui avais dix-huit ans, lui qui en avait vingtsept.
« Pendant huit jours qu'il demeura encore au châ-
teau, nous échangeâmes donc quelques lettres. Celte correspondance assidue avait fini par me fatiguer; d'ailleurs il s'était enhardi jusqu'à me parler trop passionnément. 11 fallait en finir : non pas que je craignisse un seul instant d'aimer Gaston, mais je comprenais que je m'étais engagée dans une voie dangereuse et compromettante.
« Gaston avait à régler quelques affaires de famille par suite de la mort d'une grand'tante ; il partit tristement, comme à regret. « Adieu, Blanche, me dit-il en (( me baisant la main, quand je reviendrai, je serai « digne de vous. »
« Nous le conduisîmes avec mon père jusqu'au bout de l'avenue où passait la diligence. Quand je le vis disparaître, je ressentis tout à la fois une secousse de joie et de douleur. J'étais heureuse d'être délivrée d'un cousin si opiniâtre dans son amour. J'étais triste, car sans doute un pressentiment m'avertissait que je ne le verrais plus.
« J'eus bientôt oublié la promenade, les lettres et les héros de roman. Je revins passer l'hiver à Paris, et peut-être, monsieur... » Madame de Verneuil regarda tendrement son mari. « Peut-être vous souvenez- vous que nous nous rencontrâmes chez madame de G — ? Vous aviez l'avantage de ne pas être mon cousin et de ne pas être le fac-similé d'un héros de roman.
« Mais ce n'est point ici le lieu de rappeler ces premiers chapitres de notre mariage. Il y a trois jours, je ne pensais guère à mon pauvre fou de cousin; un domestique se présenta chez moi, et, s'assurant que j'étais seule, me remit une lettre et deux clefs. « Que signifie