L'ABSENCE
« ce message? lui demandai-jc avec surprise. — Je n'ai « rien à dire à madame; j'obéis à un ordre précis, voilà « tout. » Je retournai vingt lois la lettre avant de la di'cacheter; vingt fois j'examinai les deux clefs; enfin je brisai le cacliet avec une violente palpitation. Quoique je ne songaass(? pas du tout à Gaston d'Avrigny, je reconnus tout de suite son écriture. Je devinai, je ne sais pourquoi, que j'allais apprendre un triste événement.
« Je savais, depuis quebfues mois seulement, que Gaston, après avoir à peu près écboué dans toutes les carrières, s'était engagé — pour en finir — dans l'armée d'Afrique, où d'ailleurs il connaissait le général Lamoricière. C'était un homme fait pour la guerre; je ne lui savais qu'une qualité sérieuse, la bravoure. Il a été atteint d'un coup mortel sur le champ de bataille, à la dernière sortie contre les Arabes ; mais d'ailleurs cette lettre, que vous pouvez lire, achèvera de vous expliquer tout le secret de ma présence dans cette chambre. »
Disant ces mots, madame de Verneuil présenta à son mari la dernière lettre de Gaston. M. de Verneuil saisit à la fois la lettre et la main de sa femme, La comtesse respira, baissa la tête et rougit de plaisir. Après avoir déplié et retourné la lettre à diverses reprises, M. de Verneuil la lut à haute voix :
(( Ma cousine,
(( Sans doute vous avez oublié dans votre bonheur ce pauvre Gaston d'Avrigny, qui vous a tant aimée, qui vous a trop aimée. Faut-il vous le dire? moi, depuis
plus de deux ans que j'ai vécu sans vous voir, j'ai toujours porté dans mon cœur cette folie charmante et terrible qui a dévoré ma vie. Ah! vous n'avez pas su quel amour profond et dévoué j'avais pour vous. Ne pouvant vivre à vos pieds, vivre de votre regard, de votre sourire, de votre beauté, je n'ai pu vivre ailleurs de tout ce qui fait la vie sans l'amour. J'ai essayé de tout pour abuser mon cœur; je savais qu'il me restait un peu de fortune, je l'ai jetée dans toutes les ivresses trompeuses de la vie parisienne. Mais, au milieu de toutes ces folies, j'ai gardé votre image adorée comme un coin du ciel qui sourit à travers la tempête. Ne pouvant vaincre mon cœur, il ne me restait qu'à mourir. D'ailleurs, je dois l'avouer, car il ne faut pas faire de charlatanisme, j'étais à peu près ruiné et je ne me sentais pas le courage, dans mon chagrin et dans mon abattement, de surmonter les ennuis d'une fortune à faire. Le suicide est devenu une banalité ; il y a toujours de la place sur le champ de bataille pour un homme de cœur. Il y a tant de gens qui sont aimés, me disais-je, et qui vont là-bas mourir quand un cœur attendri les appelle ici ! Moi, qui ne serai pas regretté, pourquoi n'irais-je pas m'offrir à la balle d'un Arabe destinée à frapper un pauvre garçon qui aime la vie! J'ai bientôt passé ici pour un héros. N'avez -vous donc pas vu mon nom cité glorieusement dans un rapport du maréchal? Enfin, le jour que j'attendais est venu.
« Quand vous lirez cette lettre, je serai mort avec le seul regret de n'avoir pas été frappé au cœur. Je ne vous dirai rien de mes dernières angoisses : j'étais résigné à tout. Je n'ai qu'une inquiétude; je vais vous la
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dire. Vous m'avez écrit huit lettres dans ce doux et triste automne que j'ai passe au château de mon oncle. Ces lettres qui m'ont désespéré m'étaient pourtant précieuses; je les ai toujours gardées comme un trésor. Dans mes heures les plus sombres, je les relisais avec une volupté amère qui me charmait. Quand j'étais en train de me ruiner, j'ai loué une petite villa au bois d'Âuteuil, où j'ai passé l'été dernier en joyeuse compagnie : c'était un rendez-vous de désœuvrés comme moi. Tout le monde s'y amusait, excepté moi-même; mais je faisais semblant de m'amuser comme les autres. Dans une petite armoire en bois de rose qui se trouve au fond de la chambre à coucher, j'ai caché vos lettres; vous l'avouerai-je? toutes les lettres galantes que j'ai rerucs à Auteuil, je les jetais par mégarde dans cette armoire : pardonnez-moi cette profanation. Quand je partis pour l'Afrique, vers le mois de novembre, j'étais à Paris, je ne trouvai pas le temps de retourner à Auteuil; je laissai la clef de ma maison à mon domestique, en lui ordonnant d'y aller quelquefois et de cultiver le jardin, pour lui faire croire que je reviendrais, .le ne reviendrai pas. Mais comment vous faire remettre, ma cousine, les huit lettres qui sont là-bas avec tant d'autres''Vous seule pouvez les reconnaître. Qui sait si ces huit lettres ne tomberaient pas dans des mams indignes ! J'ai des créanciers, et j'ignore ce qui aura lieu quand on saura ma mort. Voyez si vous aurez le courage d'aller les chercher vous-même. Je n'écris qu'à vous et au domestique qui vous remettra les clefs. J'ai deux ou trois jours à vivre, le chirurgien en chef m'a dit la vérité. On ne saura donc pas tout de suite ma mort à Paris ;
vous avez tout le temps d'aller à Auteuil . C'est une maison déserte, — au bout du bois : — vous la verrez toute blanche au-dessus des vignes; — vous la reconnaîtrez a une petite grille brune à flèches d'or. Dubois vous remettra les clefs de la grille et de la porte d'entrée ; les autres portes sont ouvertes, si je me souviens ; malheureusement je ne sais plus où j'ai mis la clef de la petite armoire; peut-être la trouverez- vous sur la cheminée. C'est d'ailleurs un vieux meuble, bien facile à ouvrir. La première petite clef venue doit y aller. — Enfin faites comme vous pourrez ; mais, de grâce, retirez vos lettres, qui sont en trop mauvaise compagnie.
« Si je m'écoutais, je vous écrirais jusqu'à l'heure de ma mort ; mais que vous dirais-je que vous ne deviniez 1 Adieu donc, ma belle cousine. — Pardonnez-moi de vous appeler encore par ce nom si doux à mon cœur; mais, tant que mon cœur pourra battre, j'aimerai ma belle cousine ! »
Ici M. de Yerneuil froissa la lettre avec dépit.
— C'est tout? dit Frédéric qui n'était pas guéri de son amour pour la science.
— Oui, c'est tout, monsieur, dit sèchement M. de Verneuil.
La comtesse avait baissé la tète en soupirant. En historien fidèle, nous reproduirons ici les dernières lignes de la lettre, que le comte ne voulait pas lire tout haut :
« Quand vous irez dans cette petite maison, je serai mort. Ah! si Dieu permettait à mon âme d'y aller en même temps que vous ! Cette idée me prend au cœur... J'attends la mort avec plus d'impatience que jamais.. .
» Adieu, adieu, adieu! Il y a dans le jardin un buis-