‹ Voyages humoristiquesChapitre 59 sur 102 · LA MORT DU CŒUR · texte numérisé non relu

LA MORT DU CŒUR

0 beau pays couvcit de roses Dont je suis à jamais banni !

0 beau pays couvert de roses Qui chantait de si douces choses !

Pourquoi tant de métamorphoses?

Tout est fini!

J'avais une blanclie maîtresse, L'amour n'est donc pas l'infini !

J'avais une blanclie maîtresse, Mais à la in-emière caresse J'ai vu mourir la charmeresse !

Tout est est fini !

La moisson n'était pas fauchée, Le pampre n'avait pas jauni ; La moisson n'était pas fauchée.

La mort sur elle s'est penchée Et dans le hnceul l'a couchée.

Tout est fini !

J'entends le vent d'hiver qui brame Chassant l'autonme au sein bruni.

J'entends le vent d'hiver qui brame, La neige tombe sur mon àme, La îlort me dit : Je suis ta femme.

Tout est fini !

Et (|uand Arezzo eut chanté :

« Quel plaisir irouvez-vous à entendre de pareilles litanies? dis-je à la Ténébreuse.

— Le plaisir qu'on trouve à fouler d'un pied jaloux l'herbe du cimetière.

— Je comprends : celui qui est mort est plus vivant pour votre cœur que vos cinq ou six amoureux. »

MON VOISIN Histoire d'une scnsilive

Je vous ai parlé de toutes mes voisines, mais je ne vous ai pas parlé de mon voisin; c'est que pendant mon voyage j'ai eu tant de voisins! c'a été Théophile Gautier, Alphonse Esquiros, Déranger, Gérard de Nerval, Jules Sandeau, le prince de Capoue — et pas à Capoue ! — c'a été un peu tout le monde, car Paris voyage sans cesse quand il a vingt ans. Si j'ai tous les six mois changé de fenêtre pour changer mon point de vue sur Paris, sur le monde et sur moi-même, combien en estil qui ont changé tous les trois mois? Les uns pour chercher le bonheur qu'ils ne trouvaient jamais; les autres pour chercher la fortune qui s'assied quelquefois à la porte, mais qui n'ouvre jamais la fenêtre; ceux-ci par amour des aventures, ceux-là pour fuir leur maî-

M. DE VOLTAIIIE 215

iresse ou leur propriétaire, ce cerbère qui montre les deuts quand il n'a pas son gâteau trimestriel.

Je n'ai pas toujours voyagé à la même fenêtre. Ma fenêtre s'est ouverte tour à tour sur la rue du Bac, sur la place Vendôme, sur le quai Voltaire, sur les vastes prairies de Ruysdaël, sur le Rhin allemand, sur le lac Majeur, sur la Giudecca, sur le Vatican, sur le golfe de Naples, sur les jardins de Sémiramis, sur le palais de la reine de Saba, mais nulle part ma fenêtre ne m'a si bien ouvert le monde — ne ma été un si rayonnant cadre à tous les portraits et à tous les tableaux que celle du quia Voltaire.

J'ai liabitéla fenêtre de M. de Voltaire, quai Voltaire, au-dessus d'une caricature de Voltaire. Je n'en suis pas devenu plus voltairien. Jai passé deux saisons dans l'appartement de ce grand esprit, conduit là par basard et non par religion pour la figure du patriarche. C'était uji beau point de vue: je voyais tout Paris, depuis l'Arc de Triomphe jusqu'à iNotre-Dame. En un jour elle passait devant moi, la ville éternelle, y compris le roi et la Seine. Mais qui oserait peindre ces soudaines métamorphoses? Qui oserait décrire ces mille odyssées quotidiennes? Quel tableau ! quel voyage! quel livre ! Sous ces lambris dorés — dorés pour lui et non pour moi, — sous cet harmonieux plafond où les muses de Doucher tressent toujours des couronnes, comme s'il était encore là, celui qui les aima toutes sans passion sérieuse, j'aimais mieux lire les contes de Voltaire.

Je n'ai vraiment voyagé qu'à cette fenêtre; le reste du temps j'ai couru le monde, mais jen'ai vu le monde qu'à vol d'oiseau. A cette fenêtre, je voyai.'^ tout à loisir le

2]i VOYAGE A MA FENÊTRE

monde commo il est; les Anglais, les Allemands, les Russes, les Italiens, lesTiircs, les Arabes, les sauvages, se donnaient la peine de passer davant moi ; ce n'était plus moi qui me donnais la peine de passer devant eux. Ce qui m'ennuyait surtout dans mes voyages, c'était de ne voir à Naples, à Constantinople et à Berlin que des italiens, des Turcs et des Allemands nés à Moscou, à Paris et à Londres. Il n'y a qu'à Paris que toutes les nations se promènent le même jour.

J'ai déménagé pour deux raisons. La première, c'est que je n'écrivais plus, sous prétexte que M. de Voltaire avait bien assez fait de livres comme cela. La seconde raison, c'est que les Anglais demandaient trop souvent à voir l'appartement de M. de Voltaire, qu ils voulaient bien appeler l'homme le plus spirituel de France, ce qui faisait dire à mon groom, gamin de Paris, qui n'aimait pas les Anglais : « Oui, mylord, l'homme le plus spirituel de France, de Navarre et d'Angleterre. »

J'ai quitté la fenêtre de Voltaire pour une fenêtre de Smyrne; c'était un autre point de vue; mais n'était-ce pas toujours le même homme, la même femme, la même passion, la même comédie qui passaient sous mes yeux?

Depuis quelques jours, mon voisin est un botaniste, célèbre — à l'Académie des sciences. — Il a la prétention d'avoir inventé une nouvelle famille de lézards et d'orties; il a surtout l'ambition d'écrire un in-folio sur la sensitive, ses mœurs, ses passions, ses habitudes, ses maladies. Tout à l'heure je l'ai trouvé en contemplation devant une pauvre sensitive qu'il sacrifie à son furieux amour de la science. Voilà donc enfin un liorame sérieux. Voyez : il est armé d'une loupe et de

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