VI
PAR I A ri.UlE
11 pleut — il pleut, bergère. — Voilà une belle occasion de sortir, pour moi surtout qui n'ai pas de parapluie.
250 VOYAGE A MA FENETHE
Je n'ai jamais ou qu'un parapluie; il y a bien lonp;lemps de cela: c'était au sortir du collège. Je passais sur les boulevards armé de mon [larapluie comme en revenant de Pontoise. Une l'emme vient à passer qui me jette un regard fort tendre.
— Madame!
— Monsieur!
Après cette conversation, nous étions de vieilles connaissances. Elle prit mon bras.
— Où allez-vous, madame?
— Rue de la Victoire.
— J'y vais.
Et nous y allâmes gaiement, en nageant un peu. Nous débitions déjà quelques phrases galantes quand nous arrivâmes devant le n° 50.
— Adieu! me dit-elle.
— Quoi ! lui dis-je, nous ne continuons pas la conversation ?
— A la prochaine averse !
Et elle s'envola en-saluant mon parapluie.
Je me suis vengé — à la prochaine averse.
Je sortais du bal de l'Opéra par une pluie battante. Pas un liacre à vingt lieues à la ronde. Je m'amusais de la colère des belles filles vêtues de l'air du temps, en amours ou en sylphides. La nuit était sombre — nuit noire comme on disait alors.
— Et pas un coquin de parapluie ! disait un joli domino gris de perle appuyé au bras d'une Vénus qui ne voulait pas entrer dans les flots.
— Domino, mon ami, dis-je galamment, veux-tu mon parapluie et mon bras'?
LES NAIAUES ITA
— Oui, oui, dirent-elles toutes les deux en même temps.
Et elles prirent mes deux bras avec un adorable abandon. Nous nous mîmes en route. On entendait le bruit du vent, le bruit des cheminées qui tombaient dans les rues, le bruit de la pluie (jui battait la muraille et les cris effarés des masques qui noyaient le carnaval.
— .Monsieur, me dit ma Vénus, penchez donc un peu votre parapluie démon côté.
— Mon cher, me dit mon domino gris de perle, abrite-moi donc un peu pour l'amour de ton prochain.
Je répondis à droite et à gauche par des quolibets d'un joli goût. J'étais si pittoresque di^s mes reparties qu'elles riaient comme des folles. Cependant plus nous allions et plus elles se plaignaient de mon parapluie.
— Il n'y en a que pour lui, disait la Vénus.
— C'est donc une ombrelle, ce parapluie! disait le domino.
Et nous allions toujours; mais à la fin elles se révoltèrent.
— Voyons, dit la Vénus marine, donne-moi le parapluie et passe de côté.
J'obéis avec une bonne grâce parfaite.
— C'est là ton parapluie?
La tempête éclatait.
— Je n'en ai pas d'autre, dis-je avec calme.
— Par exemple! ma chère, cela di'passe toutes les plaisanteries du bal masqué. Regarde donc ce qu'il a|ipelle son parapluie !
L'autre regarda.
— Je n'y vois goutte.
'232 VOYAGE A iMA FENÊTRE
— Moi non plus ; voilà pourquoi nous n'avons pas remarqué que son parapluie, c'est une cravache.
Et disant ces mots, elle fit semblant de m' offrir ma cravache à tour de bras.
~ Que voulez-vous? dis-je en reprenant mon bien par la douceur; on donne ce qu'on a. Mon parapluie, c'est ma cravache. Eh! qui de vous, mesdames, un jour ou une nuit de sa vie parfumée, n'a rêvé de cette bonne madame Sganarelle qui aimait surtout les onomatopées violentes de son mari ? Si vous saviez le latin, je vous parlerais de M. le duc de Buckingham, un grand seigneur qui reconnaissait modestement ne devoir ses triomphes qu'à sa cravache, qu'il faisait sans vergogne intervenir dans ses ro\'ales amours. Mais, ma cravache, à moi, n'est un sceptre aujourd'hui que pour les Vénus et les dominos sans feu ni lieu.
— Sans feu ni lieu ! dit Vénus écumante. Veux-tu venir prendre du thé chez moi ?
— Assez d'eau comme cela, û ma naïade ! J'étais vengé !
Le parapluie est un préjugé; c'était tout au plus bon avant l'invention des gouttières; mais aujourd'hui pourquoi se garantir de cette rosée bienfaisante que le ciel nous envoie d'une main toujours ouverte? Est-ce que les arbres et les ileurs se servent d'un parapluie? Déjà les Anglais, qui ont le pas sur nous pour le comfort, ont proscrit cette ridicule invention d'un siècle hydrophobe. Si on admet sérieusement les parapluies, il faut admettre les [)arasols. ]1 ne faut plus sortir dans les rues qu'avec un parachute, un paraomnibus, un parajournal, — et surtout — un parafemme de la
iii()\ oniio vertu ! — Mais quelle sera la configuration de rcliii-là?