‹ Voyages humoristiquesChapitre 65 sur 102 · N\ II · texte numérisé non relu

N\ II

QVV. LA PEiNSÉE HUMAINE VA TOLUOriiS PAIi QUATRE CHEMINS

Vous arrive-t-il souvent de penser à ce que vous faites? N'avez-vous pas reconnu que la pensée la plus obstinée, la plus profonde, la plus sérieuse n'occupe jamais tout notre esprit? — Notre esprit va presque toujours par (fuatre chemins. C'est l'histoire du cœur, qui sans cesse est pris par deux amours à la fois, — celui qui vient et celui qui s'en va, — comme la nuit qui se souvient d'un côté du soleil couchant, et qui pressent de l'autre le soleil levant.

La pensée humaine, puissante comme Dieu, puisqu'elle devance le temps et va plus loin que l'espace, suit toujours du même vol deux chemins opposés. N'arrive-t-il pas souvent au poëte d'écrire une scène de comédie quand son àme est prise par quelque scène tragique? Que de fois Molière riait avec un crrur tout saignant! « Une larme tombe de mes yeux, disait Lesage; j'\ trempe ma plume et j'écris mon dialogue le plus gai. »

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Quel est celui d'entre nous, parmi ceu\ qui savent tailler leur plume, qui ne s'engagerait à dictera la fois un feuilleton el un premier-Paris, tout en déjeunant ou tout en faisant des armes? Rien de plus simple. M. de Voltaire était un grand paresseux, — hormis pour ses contes, ses seuls chefs-d'œuvre, — qu'il écrivait au galop de la plume, en songeant qu'il ne signerait pas cela. Ah ! si la plume suivait la pensée dans son vol radieux! Mais que de fois la plume reste tout embourbée et perd de vue la pensée dans ses trouvailles et dans ses découvertes! 11 viendra un jour, quand les journaux seront grands comme ma fenêtre, où les journalistes sauront tous sténographier, — mais ils ne sauront plus écrire.

Pour moi, quand je ne fais que deux clioses à la fois, je me reconnais pour l'homme du monde le plus paresseux. Par exemple, si j'écris, je laisse au hasard — à l'inspiration si vous voulez — le soin de conduire ma plume, et je m'abandonne à tous les enivrements de la rêverie et à toutes les inquiétudes de la vie privée. — En un mot, ]e pense à tout, — hormis à mon style. Et mon style n'y perd pas : je suis semblable au musicien qui trouve sous l'archet l'hymne ou la chanson pendant que son âme va dans le passé ou dans l'avenir, amoureuse du connu et de l'inconnu. Le style a sa musique : il monte ou descend la gamme, triste ou joyeux, assombri ou rayonnant, ému ou railleur, amolli ou incisif, silencieux ou bruyant; — c'est un voyageur qui sait tous les chemins et tous les sentiers du pays qu'il traverse ; il va et vient sans y songer, selon sa fantaisie, mais avec toutes les disfractions d'un voyageur

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qui voyage moins pour arriver que pour voyager. Qu'il serait curieux de mettre toujours en regard de ce qu'il écrit ce (jiie l'auteur n'écrit pas! J'en veux donner un exemple. On m'a demandé un travail sur la peinture française; je vais commencer :

Ce que l'auteur écrit.

La pciiiUire française est aujourd'liui la premii'TC école du monde. On a secoué les vieilles enlnivcs, on a maiché en avant avec le souvenir du passé, mais entraîné par la poésie de l'imprévu. Toutes les écoles où s'est épanoui le génie humain se retrouvent maintenant en France, ranimées sous le sentiment moderne. Nous sommes tour à tour Florentins, Allemands, Romains, Flamands, Vénitiens, Espagnol-:, Hollandais, mais avec un accent national. On a quelquelois nié l'école française; l'école fivinçaisc a toujours existé, elle a toujours eu son canctère, soit par la pensée, soit par la couleur, soit par le style, soit par le sentiment.

Dès l'ère gothique, nous avion.^ des peintres. Jean Cousin était bien plus le représentant des tr.idilions françaises que l'aveugle disciple des écoles de I''lorence et de Rome. Ses Descentes de croix et ses Jugements derniers rappellent, il est vrai, le Pérugin parles couleurs tendres et claires, par la douceur ineffable de l'ex pression; mais où avait-il puisé le goût de ses paysages si poéti-

Ce que l'auteur n'écrit pas.

Triste ! triste ! triste ! Le poëte avait raison : tout est triste, et la vie est un livre difficile à faire. — Cherchons un peu d'amour s'il y en a encore. — Ah! si elle n'avait pas un nez à la Roxelane!

— Pourvu que Diaz m'envoie demain ces Baiçjneuses cl'Arétliuse qu'il doit toujours m'envoyer demain depuis un an. — Sa palette est couverte de perles ijui rayonnent au soleil — ou plutôt il trempe son pinceau dans l'arc-en-ciel. — J'onl)liais que je vais ce soir à l'Opéra. — Pourquoi donc vais-je à l'Opéra?

— avec qui".' — Oui, je iw. souviens, c'est pour ne pas la rencontrer. — Allons, voilà encore le ciel qui se barbouille; c'est odieux, on ne rencontrera que des parapluies sur son chemin.

Le soleil déchire les nues, il ne pleuvra pas. Les oisifs iront voir partir le ballon. Je le verrai passer de ma fenêtre. Voilà enfin une bonne occasion pour les femmes (|ui veulent être enle-

VOYAGE A iMA FENETRE

qucs dans leur agreste simplicité?

(k'rlcs l'Italie ne lai avait point enseigné ce prolond sentiment lie la nature. Jean Cousin, le peintre Je la renaissance, était l'héritier suprême de l'art gothique en France; il avait pieusement recueilli la science, la hardiesse, le caractère de ses prédécesseurs

Dira-t-on que l'école française n'existait pas quand Nicolas Poussin, celte sévère et profonde intelligence, le doux rêveur égaré avec les Bergers d'Arcadie et le sombre et solitaire Ddtige, ce penseur né pour l'étude, rapportait des chefs-d'œuvre de son commerce intime avec les anciens; quand le Raphaël français, Eustacho Lesueur, peignait comme un poëte, au temps où le Poussin peignait comme un philosophe; quand Moïse Valentin, enfant prodigue de l'art, jetait dans ses tableaux toute sa fougueuse jeunesse; quand Claude Ijorrain créait avec tant de magie ses adorables paradis terrestres, où Dieu lui-même eût aimé à se promener?

Avec Claude Lorrain expira la grande tradition : l'abus de la forme académique avait amené un réformateur, Watteau, homme de génie, qui ne s'est jamais pris au sérieux, comprenait bien que ce n'est point dans les académies, mais devant l'œuvre des grands j)eintres, ou devant l'œuvre de Dieu, que les artistes bien doués piiisi'nl aux sources vives. I elirim a\ail amené la décadence, Wal-

v('es. Le ballon, c'est riiistoirc (les rêves; il s'élance dans le bleu par le bon vent, mais ses ailes humaines ne le soutiennent pas longtemps sur les nuages. 11 retombe sur la terre en reconnaissant que le ciel est le royaume de Dieu tout seul. Ceci mérite la peine d'être rédigé quelque part.

A propos, j'ai oublié d'écrire à Roxane. Qu'est-ce que cela fait?

je lui dirai que je lui ai écrit, et elle ne le croira pas. D'ailleurs, que lui dirais-je qu'elle ne sache pas? Et puis les femmes sont toutes la même, il faut donc toujours leur écrire la même chose.

Les femmes sont toutes la même, surtout pour écrire. Montrez-moi une lettre passionnée où il n'y ait pas ces mots : Ah!

je sens bien que je nai aimé que toi! — Depuis quand, madame?

On tomberait juste souvent en leur disant ; — Depuis hier.

— Arthur (je vous demande pardon, monsieur, qui vous nommez Arthur, car Arthur, c'est mon groom), Arthur, apportezmoi un verre d'eau !

— Mais, monsieur, je ne puis pas faire deux choses à la fois ; je vernis les bottes de monsieur,

— Comment, ihôle. In ni' |icii\

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