LYDIA
du cabinet mystérieux; la devineresse apparut sur le seuil et lit signe d'entrer à la nouvelle venue. Frédéric était si enivré de son aventure, qu'il ne prit pas garde à la sibylle, La porte se referma ; il demeura seul trèsagité, jetant çà et là un coup d'œil distrait sur les tableaux et les gravures où l'araignée se promenait et filait sa toile.
Au bout d'un quart d'beure la jeune dame sortit. « Eh bien? » lui demanda Frédéric d'un air suppliant.
Elle prit son bras sans façon. « Eh bien 1 lui répondit-elle avec un sourire forcé, allons à votre atelier. »
La dame se nommait Lydia ce jour-là. Son histoire est connue, car ces dames ont toutes la même histoire. Sous les poètes mythologiques on l'eût surnommée la Sirène, sous les poètes romantiques on l'eût surnommée la Lionne ou la Panthère; le nom n'y fait rien. Elle habitait la rue Notre-Dame-des-Lorettes ; elle ne figurait pas mal dans les chœurs de FOpéra, mais elle jouait beaucoup mieux son rôle sur le théâtre du monde. Ce qu'elle étudiait le plus était son calendrier pour se rappeler les mille noms dont elle s'affublait, les mille noms de ses amants, les mille rendez-vous qu'elle accordait. Son origine, son avenir, vous le savez. On ne les voit pas venir, on ne les voit pas s'en aller; elles apparaissent et disparaissent sans avertir personne. J'en connais qui aboutissent à la dévotion; celles-ci ont imité les bateliers, qui abordent au rivage tout en lui tournant le dos. Sa figure était faite [)ar lamour et embellie par le diable. Quoiqu'elle vécût dans le péché, avec le péché et par le péché, il restait à ses traits je ne sais quoi de noble et d'élevé qui avait séduit Frédéric. A coup sûr,
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plus qu'une autre de sa famille elle pouvait inspirer un peintre pour une Madeleine repentante.
Frédéric et Lydia allèrent tout droit à l'atelier, Frédéric heureux d'une si belle découverte, Lydia curieuse de voir si le jeune peintre possédait autre chose que ses pinceaux et sa palette. En moins d'une heure elle compta sur ses doigts toutes les ressources de Frédéric, car il était conllant comme la jeunesse, il répondit à tout. « A merveille, dit Lydia, celui-là pourra fournir à mes dépenses pendant la saison. »
Et, tout en mettant en jeu ses artifices, elle posa en Madeleine repentante. « Faut-il que je pleure? demanda-t-elle à Frédéric. — Quoi! dit-il tout enchanté, vous pousseriez si loin l'amour de l'art? — Croyez-vous donc que je ne connaisse pas les larmes de Bladeleine? »
Lydia prit un crucifix d'ivoire et leva les yeux au ciel. Frédéric se mit à l'œuvre. Se tournant vers Lydia, il fut surpris de voir briller deux larmes dans ses yeux bleus. «Ah! madame, dit-il avec enthousiasme, ces larmes-là ne seront pas perdues. »
Il retoucha les yeux de sa Madeleine, il y suspendit les pleurs de Lydia. Mais tout à coup, jetant son pinceau, il tomba aux pieds de la comédienne.
Le lendemain, l'atelier ne l'ut point ouvert; le surlendemain, Frédéric y vint un instant; mais à peine s'il prit le temps de regarder sa Madeleine. Comme il entrait dans sa chambre à coucher, il fut frappé plus que jamais de l'expression tendre et inquiète du portrait de sa mère. « C'est vrai, dit-il, saisi d'une émotion confuse, je n'étais pas là cette nuit, — ni l'autre. » Mais le démon du mal ne lui laissa pas le temps de ré-
L'ABIME FLEL'III '>i!)
lli'cliir : il ferma la porte et ne vit plus que l'image attrayante de Lydia.
Les folks auiours.
Vous raconlerai-je mot à mot tout le chapitre de ses folles amours, toutes les coquetteries de Lvdia et toutes les faiblesses de Frédéric? Pénétrerai-je dans le labyrinthe sans poétiques visions où s'égare plus que jamais la jeunesse dorée de notre temps, ce labyrinthe de la passion sans àme, du désenchantement et du désespoir? Vous montrerai-je à la pâle lumière de la vérité la galerie de ces belles aventurières qui ravagent tant (le nobles cœurs, qui flétrissent tant de nobles esprits ! No criez pas trop à la moralité; j'ai assisté plus d'une fois à ce douloureux spectacle d'un avenir doré qui se perdait sans retour dans cet abîme sans fond. Lydia jiuisa à pleines mains dans la bourse et dans le cœur de Frédéric ; elle dissipa en peu de temps ses ressources et ses aspirations. Il découvrit trop tard qu'il était la |)roie du démon, ou, qui mieux est, d'une courtisane. Il voulut revenir sur ses pas; mais retrouvera t-il son ardeur pour le travail, ses caressantes illusions, sa |)etite fortune, fruit des veilles de son père? C'en ('•tait fait de lui; la fumée du plaisir lui cacha bientôt la fumée de la gloire. » Autant l'une que l'autre, » lui disait î,ydia. De plus en plus égaré dans un mondt:
éperdu, il ne voyait plus que par le prisme de l'ivresse; une longue nuit s'étendait sur son âme.
Toutes les semaines il vendait un coupon de rentes, s'imaginant, dans son insouciance ou son découragement, qu'un homme de talent n'était jamais ruini'. Dans les premiers temps, il comptait un peii, se rappelant les pieuses économies de sa mère ; mais il finissait par ne plus compter. Lydi.-^ savait mieux que lui l'état de sa petite fortune. Elle lui en donna bientôt la preuve en se brouillant avec lui sans raison apparente. Elle prépara une scène de jalousie. Comme il ne l'aimait plus depuis longtemps, il se brouilla de bon cœur. C'était une bonne fortune; il allait reprendre sa liberté. 11 rentra chez lui le cœur plus gai que de coutume. « C'est étonnant, disait-il en revoyant sa palette avec un charme inconnu; c'est étonnant que Lydia ait songé à se brouiller avec moi : que me manque-t-il? Je suis beau, j'ai les airs d'un grand seigneur, j'ai plus d'esprit qu'il n'en faut, je suis généreux comme un fils do famille, on peut dire que je jette avec grâce l'argent par la fenêtre... » A ces derniers mots, Frédéric pâlit et secoua la tête. « Voyons! » dit-il. 11 fit l'inventaire de ses papiers et de sa fortune, Lydià avait compté juste : il ne restait que mille francs à Frédéric. « Je comprends, dit-il avec colère, je comprends pourquoi elle s'est brouillée avec moi! »
Il rentra dans l'atelier avec la résolution de reprendre son œuvre où il l'avait laissée, de ressaisir avec ardeur tous les lambeaux éparpillés de son talent. Durant deux jours, il travailla sans reprendre haleine ; mais il était un peu tard pour revenir dans le beau chemin si ver-
DE L Y 1)1 A EIV VIA All'E '2D1
iloyaiU qu'il avait quitté sans presque retourner la tête; le désœuvrement l'avait envahi; la religion de l'art était éteinte eu son àme; la soif de la renommée ne passait [>lus sur ses lèvres flétries. Son ardeur ne fut que passagère. Le troisième jour, il alla retrouver ses amis: après souper, il prit une autre maîtresse, une digne compagne de Lydia, qui ne fut pas longtemps à dévorer le millier de francs que Lydia avait dédaigné en disant : « Va le ruiner avec une autre. » Après Lydia, il avait pu relever encore son front abattu; après Olympe, tout espoir était perdu. Il se laissa aller aux mille extravagances de l'orgie du cœur; il suivit tête baissée, sans honte et sans regrets, l'ornière fatale qui se creusait au bal de l'Opéra pour aboutira Clichy. )> Tu n'es qu'à moitié ruiné, lui dit Olympe le jour où il jeta son dernier écu chez une marchande à la toilette, tu n'es qu'à moitié ruiné; n'as-tu pas la ressource des dettes? Avec ta bonne mine, il y a là de quoi vivre un an. » Frédéric, sans guide et sans frein sur cette mer orageuse, se laissa aller à tous les vents, « Qu'importe? disait-il dans son insouciance, je ne crains pas le naufrage: la peinture ne sera-t-elle pas toujours une planche de salut?»
Quand il se fut raisonnablement endetté, Olympe se brouilla avec lui je ne sais comment. Frédéric ne prit point le temps de s'arrêter pour regarder la vie en face : il s'égara de plus en plus. Bientôt on saisit ses meubles et on les vendit à l'encan; bientôt il fut poursuivi à chaque coin de rue par un créancier. Ilnelui resta rien de tout le mobilier qu'avait béni sa mère. On lui laissa son chevalet, sa palette, ses pinceaux, le portrait de sa
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mcic, sa laLalc Madeleùte toujours inachevée el ([uclques toiles barbouillées à peine. J loua un autre atelier, ou plutôt un coin de grenier mal éclairé |uir deux lucarnes, près de Sainte-Geneviève. 11 espérait sortir bientôt de ce mauvais pas; il disait, pour se consoler, que la pauvreté est la meilleure compagne du génie. Cette maxime n'était plus vraie pour lui, pour lui (jui avait perdu la religion de l'art, l'enthousiasme de la jeunesse, les prismes de l'illusion. Autrefois la pauvreté aurait eu [)our lui, comme pour les nobles esprits qui se dévouent au martyre de l'art, des sourires encourageants; mais, à cette heure, la pauvreté devait apparaître à ses yeux sans masque et sans déguisement, dans sa pâleur de mort, avec ses guenilles qui sentent le linceul. Il voulut la fuir par l'ivresse; il créa mille paradoxes pour s'étourdir encore; mais la nuit il rentrait chez lui ; en franchissant le seuil désolé de la porte, il entendait une voix terrible qui lui demandait compte de son temps; dans l'àtre nu, la pauvrelé lui apparaissait grelotantc et affamée; enfin sa mère lui souriait toujours d'un sourire angélique, sourire doux et terrible. Une nuit, se trouvant indigne de ce sourire, il saisit le portrait, le baisa en pleurant et s'écria : « Non! ma mère! non, tu ne sais pas quelle ronte impie j'ai traversée : non, non, je n'ose plus dormir sous ton regard. Adieu! »
11 retourna le portrait.
Il faut le dire à sa louange, il ne put résister à tant d'ignominie: il tenta de se faire une ressource de la peinture; mais il avait perdu son talent : sa main tremblait; le pinceau, naguère si docile, était devenu re-
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IipIIp; la [Ktli'lle (III il troiivail la crc'alion n'était plus i|u'uii triste chaos; son front, qui avait renferme mille et mille images adorables, ne renfermait plus qu'un ili'sert aride. Il voulut cependant achever sa Madeleine; comme il n'avait ni foi ni amour, il gâta en quelques coups lie jiinceau l'expression divine qu'il avait trouvée autrefois. « (Vest fini, dit-il en rejetant son pinceau, je ne suis qu'un barltouilleur. » Il fut pris d'une colère sauvage, il renversa son chevalet et [liétina la toile. « Oui, reprit-il, je ne suis qu'un corps sans âme, un cœur sans passion : tout est fini [.our moi. » Il voulut mourir. « Mais comment mourir ? Kt puis, pourquoi ne jias soutenir la lutte au moment terrible'.' 11 faut dos soldats au pays, je serai soldat. Dieu me fera la j^'ràce de bien mourir. « Tout en disant cela, il se mit à la lucarne de son triste refuge. En face de cette lucarne, on bâtissait une maison ; une douzaine de maçons, éparpillés sur les murs, manœuvraient avec ardeur. Toutes ces figures plébéiennes étaient animées d'une franche gaieté; les uns chantaient, les autres devisaient, tous sans perdre de temps. L'équerre, le compas, le ciseau, s'agitaient sans cesse dansées mains laborieuses. Frédéric fut ému jusqu'au cœur par ce tableau du travail; il comprit que la vie était là, que le travail était pour moitié dans le bonheur, que le pain du travail était le seul béni de Dieu. « Je ne serai pas soldat, dit-il, je serai peintre d'enseignes; puisque je suis indigne d'être un artiste, je serai un ouvrier. » 11 tint bon dans cette résolution; il ramassa ses bardes et ses pinceaux; il déposa le portrait de sa mère à la garde d'un marchand de tableaux qui lui avait acheté quel-
ques esquisses de son bon temps ; enfin il partit de Paris sans savoir où il allait, n'ayant gardé sur lui qu'une douzaine de francs. Vous croyez peut-être qu'il est sauvé, que les beaux sentiments vont refleurir en lui, que le peintre d'enseignes va retrouver peu à peu son talent d'artiste? Non, Dieu est plus rebelle à ceux qui ont dégradé son œuvre ; il veut que celui qui gaspille les fleurs ne recueille que des fruits amers.
Les pervenches.
Frédéric arriva à Rouen, le bâton à la main, un soir d'octobre 1843; il se présenta cliez un peintre en bâtiment qu'un compagnon de voyage lui avait indiqué. Cet bomme n'y étant pas, il entra dans un cabaret, espérant y trouver sur sa bonne mine le souper et le gîte. La maîtresse du lieu, veuve depuis peu, n'étant pas habituée à héberger un buveur d'aussi belles manières que Frédéric, l'accueillit avec bonne grâce. Ce que voyant, il lui conta tout simplement qu'il était peintre d'enseignes à Paris. « Eh bien! dit la cabaretière, peignez-nous quelque enseigne de votre façon. Ma sœur est sage-femme, pourquoi ne lui feriez-vous pas un tableau? Moi-même, si j*osais vous prier, je vous dirais de me peindre quelques grappes de beau raisin sur l«s murs du cabaret. — Comptez sur moi, » dit Frédéric en se versant à boire.
Le lendemain, dès sei)t heures, il pëighait sul' le nmt
LA CABAHKTIKRE 255
(lu cabiirel. l'hiignoz-lc : il n'awiit ou (lu courage qu'à (loiui; il ne s'était résigné à son métier qu'après avoir bu une pinte de cidre, dont les vapeurs lui cachaient le passé, le présent et l'avenir. La cubaretière le suivait des yeux, tout émerveillée du talent d'un homme à demi ivre.
Nous ne l'étudierons pas jour par jour dans cette phase de sa vie. 11 prit pied chez la cabaretière. Cette femme vanta si bien partout et toujours son peintre d'enseignes, que des commandes vinrent en grand nombre, d'autant plus vite qu'on s'imaginait que Frédéric ne séjournerait pas longtemps dans la ville. Il travaillait la moitié du temps, n'oubliant pas de s'enivrer un peu avant de se mettre à l'œuvre. 11 s'était d'abord enivré par raison, il s'enivra bientôt par habitude, soit pour oublier les chagrins, comme dit la chanson, soit pour retrouver des rêves, comme Hoffmann. 11 devint le plus grand buveur. du* cabaret ; la cabaretière avait beau lui prêcher la sagesse, il buvait à lui seul plus que tous les chalands du voisinage. La cabaretière, qui était bien payée, finit par prendre son parti ; d'ailleurs, à en croire les commères de la rue, Fn-déric était de taille à ne pas l'écouter; si elle était la maîtresse du cabaret, il en était le maître.
Frédéric devint si célèbre à Rouen, (jue le petit cabaret était sans cesse visité par les étrangers. Le pauvre peintre d'enseignes comprit bientôt qu'il était en spectacle ; il n'avait point encore assez de cynisme pour braver les regards curieux. Il parla tie partir. La cabaretière lui prouva qu'elle avait cent écus à lui. Il reprit le chemin de Paris. C'est la bonne ville, la seule ville
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oii le malheur puisse vivre solitaire et caclié, c'est l'abri discret de toutes les âmes qui veulent souffrir en silence. Frédéric craignit pourtant d'y être reconnu ; il n'osa, à son arrivée, se hasarder ni du côté de l'Opéra, ni du côté du Luxembourg. 11 se logea dans le Marais, au-dessus d'un cabaret. Où plaçat-il son argent? Vous le devinez, chez tous les marchands de vin du voisinage, les priant d'étendre de proche en proche sa renommée de peintre d'enseignes,
L'ouvrage se fit attendre, la misère la plus sombre ressaisit Frédéric aux approches de l'hiver; perdant ses dernières forces morales, il ne voulut pas lutter plus longtemps: il résolut de se laisser mourir de faim. Un entrepreneur vint à temps lui commander les décorations d'un petit théâtre. 11 se remit au travail et à l'ivresse. L'entrepreneur, content de sa touche franche et agile, le paya assez bien et chercha à l'encourager par l'espérance d'un plus grand travail. Cet homme avait démêlé à travers les fumées du vin le talent de Frédéric : loin de le traiter comme un ouvrier travaillant sous ses ordres, il avait pour lui le respect dû à une intelligence que le malheur a frappée. Frédéric d'ailleurs conservait, jusque dans l'orgie la plus triste, une fierté native qui étonnait tout le monde; il voulait bien tomber aussi bas que possible, mais il ne voulait pas être insulté par d'autres que par lui. Malgré la bonne volonté de l'entrepreneur, Frédéric, qui aimait par-dessus tout la paresse, le cabaret et la liberté, se brouilla avec lui. 11 retomba dans sa misère et dans son ignominie ; jusque-là il était descendu bien bas, alors il descendit sur le degré fatal qui conduit de la débauche au
LK ril'L A T ravi: P. S LES NIIKS m
crimo. Depuis son retour à Paris, il entendait tous les jours bruire à ses oreilles de si étranges maximes, (juil oommenraità ne plus distinguer le bien d'avec le mal. Dieu sembla prendre en pitié ce profanateur de la création. Dieu permit que l'amour, la cause de la chute, fût aussi le sauveur.
On vint un matin clierclier Frédéric pour retoucher une enseigne. En montant à r(''chelle. ivre comme de coutume, il remarqua à une l'enêtre de l'entresol un profd d'une pureté ravissante. II monta sans s'arrêter; mais, en moins d'un quart d'heure, vingt fois il pencha la tète [)our revoir ce profil d'ange. Il échappa bien vite aux fumées de l'ivresse, et, par une vieille habitude, il rajusta son costume qui était en grand désordre. î.a jeune tille (ju'il voyait de profd était une belle créature bénie du ciel, qui nourrissait de son travail une mère aveugle et de très-jeunes sœurs; elle gravait delà musique, coloriait des estampes et faisait delà tapisserie, selon les commandes. Elle avait vingt-deux ans à peine ; depuis longtemps déjà elle était la providence de sa famille. Frédéric devina, en la voyant travailler avec une ardeur pieuse et gaie, qu'elle accomplissait une bonne œuvre. Elle gravait alors de la musiqutî. Une fraîche et gracieuse ligure de sœur se penchait sur son épaule; deux autres sœurs plus petites jouaient à ses pieds; sa mère semblait se recueillir, les yeux tournés vers la lumière. Ce joli tableau était encore animé par quelques pots de verveine et de pervenche qui s'épanouissaient sur la fenêtre. Frédéric, qui n'avait jamais vu un si doux, si simple, si calme intérieur, fut ému, .soupira et leva les yeux au ciel.
La jeune ouvrière s'étant mise à chanter, sa voix vint résonner dans le cœur du peintre d'enseignes comme un pur écho de ses dix-huit ans. Elle chantait pour la musique plutôt que pour la chanson ; tout en l'i'coutant, Frédéric avait interrompu son harbouillage. 11 finit par descendre de l'échelle ému jusqu'aux larmes, surpris des battements de son cœur, — son cœur qui, depuis dix ans, n'avait presque jamais hattu! 11 était trop habitué au cabaret pour n'en pas prendre encore le chemin ; il alla s'établir dans un coin pour caresser tout à loisir l'image de la jeune fille. Le cabaretier lui apporta du vin et une pipe. »( Ce n'est pas cela, dit Frédéric avec dégoût. Qu'on aille me chercher du papier et des crayons. »
Le cabaretier obéit. En attendant, Frédéric, sans qu'il s'en doutât, se versa à boire et alluma sa pipe. Quand il eut sous les yeux ce qu'il avait demandé, il jeta sa pipe et son verre. Il fut bientôt à l'œuvre; un sourire d'amour passa sur ses lèvres flétries quand il vit reparaître sur le papier l'angélique profil. « C'est étrange, dit-il avec amertume, je sais encore dessiner. » Il représenta la jeune fille comme il l'avait vue, devant la fenêtre fleurie, penchée sur une planche de musique; il indiqua en quelques traits les accessoires du tableau. Il parvint on moins d'une heure à saisir le caractère de la figure, cette douceur si tendre, si gaie et si sereine, cette grâce naturelle et simple, ce charme ineffable que la paix du cœur répandait dans le regard.
« C'est bien touché, » dit un buveur penché audessus de Frédéric. Le peintre retourna aussitôt son dessin.