‹ Voyages humoristiquesChapitre 68 sur 102 · METAMORPHOSE · texte numérisé non relu

METAMORPHOSE

« Qu'est-ce que cela te fait'.' dit-il à l'ivrogne; va-t'en boire. »

Il retoucha le portrait à la sanguine, y répandit des ombres légères, enfin y donna le dernier coup; après quoi il sortit. La nuit tombait, il jugea qu'il ne trouverait plus la jeune ouvrière à la fenêtre; cependant il retourna dans la rue Saint-Louis. 11 aperçut de loin Gabrielle penchée à la fenêtre. 11 passa en rougissant, sans oser lever la tête.

Le lendemain, il fut de bonne heure sur son échelle. 11 vit le soleil levant dorer les toits d'alentour; il vit arriver à son travail la douce Gabrielle, qui chantait comme l'alouette matinale. Elle était plus jolie encore que la veille. Une robe de basin blanc, d'une grande fraîcheur, dessinait les contours de son corsage. Quoiqu'elle eût peu de temps à elle, ne croyez pas qu'elle négligeât sa belle chevelure. Elle passait une demiheure chaque matin à la peigner et à la tresser. Sa seule coquetterie, coquetterie permise par Dieu même, était de changer souvent sa manière de se coiffer. Ce jour-là , quand elle eut gravé sans relâche pendant près d'une heure, elle leva les yeux, et, voyant ses pervenches toujours fraîches et toujours en fleur comme son Ame, elle vint à la fenêtre, un pot chinois à la main, pour les arroser. Elle compta avec une joie enfantine les fleurs qui allaient éclore. Près de se retirer, elle passa les deux mains dans le feuillage odorant de la verveine. Frédéric, la voyant seule, voulait à toute force lui parler; mais comment oser lui parler? que lui dire? pourquoi troubler tant d'innocence et tant de candeur? Peut-être elle n'a jamais entendu de si près

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la voix d'un homme. Et lui, Frédéric, était-il oncoro un homme? Toutes ces idées passaient dan:» sou esprit, giaraient son cœur et coupaient la parole sur ses lèvres.

Enfin, d'une voix étouffée par un soupir, il lui dit: « Mademoiselle, permettez-moi de vous présenter ce dessin pour une pervenche que je cueillerai sur votre fenêtre. )>

Gabrielle eut peur et lova les yeux; la figure de Frédéric n'avait rien de très-rassurant; néanmoins, son air suppliant et sa pâleur plaidèrent pour lui. v C'est le peintre d'enseignes, murmura-t-elle entre ses dents. » Elle trouva très-simple de le laisser cueillir une pervenche; c'était la première fois qu'on daignait s'occuper de son jardin. Pendant qu'elle réfléchissait, Frédéric avait déroulé le dessin. « Mon Dieu! dit-elle frappée de voir son image comme si elle se fût trouvée devant une glace éloignée. C'est pour moi? reprit-elle avec une joie enfantine. — Oui, dit Frédéric un peu enhardi. — Mais, monsieur... » Elle rougit et laissa tomber le i)ortrait sur la verveine. « Ne craignez rien, je vous ai vue, je vous ai trouvée belle; je sais que les jeunes filles aiment les miroirs; mais voilà que, tout en vous dessinant trait pour trait, j'ai senti que mon cœur allait plus vite que ma main. Pardonnez-moi, je ne sais pas ce que je dis; laissez-moi cueillir une de vos pervenches, et tout sera fini. »

Gabrielle était troublée au plus haut point; ces paroles bizarres, dites par un ouvrier mal vêtu et de mauvaise mine, tombaient dans son oreille comme les mots d'une langue ('trangère; elle voyait bien que Frédéric

LA RENAISSANCE 'ifil

l'aimait, et pot amour répandait un grand effroi dans son cœur. Cope-ndant elle roprit bientôt le calme de son innocence. Elle cueillit elle-même une pervenche pour Frédéric. « Tenez, monsieur, mais je ne veux pas garder votre dessin. — Ah! si vous saviez avec quel respect et quelle adoration je l'ai fait? Nous no nous reverrons pas ; pourquoi ne pas garder cliarun un souvenir de cette fraiche matinée'? »

Disant cela, Frédéric prit la pervenche entre ses lèvres. « Eh bien! oui, dit Gabrielle en rentrant dans la chambre, je dirai tout à ma mère. Adieu! — Adieu! »

Frédéric ne voulut point achever de retoucher l'enseigne : « Non, non, dit-il en s'éloignant, je ne suis plus un peintre d'enseignes! »

Il alla trouver le buveur qui la veille avait applaudi à son dessin; il lui offrit de crayonner son portrait moyennant deux écus. A ce prix, il trouva des chalands sans nombre. Quelques jours de travail se passèrent ainsi. Frédéric n'était presque pas changé en apparence; il avait toujours un cabaret pour atelier; c'était là que posaient les chalands, entre deux bouteilles de vin. Mais quoiqu'il .s'enivrât encore, un regard intelligent pouvait déjà remarquer les premiers indices d'une métamorphose. Frédéric avait retrouvé l'ardeur d'un homme qui poursuit un but; un éclair de noble gaieté passait çà et là sur sa figure ; on pouvait deviner, en voyant son front, qu'une pensée active était revenue s'y iixer.

Après avoir fait une vingtaine de portraits, il s'habilla avec une certaine recherche. Gabrielle le vit pa.sser un soir. La noble hlle, depuis un mois qu'elle avait

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cueilli une pervenche pour Frédéric, pensait souvent à lui; elle ne l'avait pas revu; mais plus d'une fois, durant les heures de travail, le souvenir de cette figure pâle et flétrie était venu la distraire. Elle plaignait Frédéric sans savoir s'il était à plaindre. Elle ne l'aimait pas, mais elle ne pouvait se défendre d'un élan généreux de sympathie. Le soir qu'il passa sous sa fenêtre, elle laissa tomber sur lui un tendre sourire de sœur. Frédéric s'éloigna avec une nouvelle vie dans l'âme; sous les ruines, un rayon et un souftle du printemps ravivaient quelque touffe d'herbe odorante , quelque fleurette épanouie.

Tous les soirs, sans se l'avouer, Gabrielle cherchait à découvrir Frédéric parmi les passants; mais il ne passa plus.

Un matin, un ouvrier lui remit cette lettre, qu'elle lut tout haut devant sa mère :

i( Je vous écris en tremblant, Gabrielle; je n'oserais le faire si la mort n'était là près de moi pour m'encourager et pour m'enhardir. Avez-vous oublié le peintre d'enseignes, celui qui crayonna votre adorable figure avec tant de bonheur inespéré? Le pauvre diable est à sa dernière heure; le voilà qui achève son chemin, son triste, triste chemin! Le croiriez-vous? vous m'avez sauvé! J'étais dans la fosse aux lions comme Daniel; les lions, ce sont les passions immondes qui se disputent le cœur; vous avez été l'ange envoyé de Dieu. Je ne suis plus dans la fosse où depuis onze ans je m'enfonçais de plus en plus ; mais, hélas ! je sens encore les morsures des lions. La mort, qui d(''truit tout, peut aussi tout réparer. « Bien mourir, » disaient les an-

r M I !•: !; i; -ji-.ô

rions. l)ion mourir, c'ost le plus i^rand note do la vio. .le voulais vi\ ro encore, vivre avec votre souvenir, sinon avec vous-même; mais les morsures ('taienl mortelles, •l'ai voulu me remettre au travail; il ne me restiiit i|n'une('tincelle de l'eu, elle s'est évanouie à la première lieure d'enthousiasme. Pourtant qu'il m'eût été doux d'avoir le temps et la force de me relever jusqu'à vous, de l'ouler d'un pied victorieux les guenilles de mon àmeî Dieu ne m'a pas permis cette joie! Que la volonté de Dieu soit faite! Loin de me plaindre du ciel, je le bénis à genoux; je vous bénis, vous qui avez délivré mon cœur des malédictions. Je me laisse aller à une folle exaltation, je ne suis pas fou pourtant, mais la lumière qui me fut longtemps cachée m'éblouit. Savez-vous quel est mon dernier rêve? écoutez-moi. Je m'imagine que vous allez venir répandre un pardon de grâce, de paix et d'innocence à mon lit de mort. Si vous veniez, ne serais-je point déjà dans le ciel? Mais vous ne viendrez pas, vous auriez trop peur; cependant ce serait une bonne œuvre agréable à Dieu.

« Frédiîiuc Leuoy. )i

« Hue Saint-l.ouis , maison du inarciianJ de vins. »

Gabrielle relut cette lettre pour la comprendre un peu.

« Irai-je? demauda-t-elle à sa mère, qui savait l'histoire du portrait et de la pervenche. — Si c'est une bonne œuvre, si ton cœur te dit d'y aller, va, ma fille. .»

Gabrielle partit à l'instant avec sa jeune sœur. Elle

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trouva Frédéric au-dessus d'un cabaret, dans une petite chambre de l'aspect le plus misérable.

« Quoi! vous êtes venue? dit-il en la voyant entrer. Elle fut effrayée de sa pâleur lugubre, elle ne répondit pas. « Si vous saviez, reprit-il, comme mon cœur est heureux! » Frédéric faillit succombera cette émotion. « Vous ne mourrez pas ! dit tout à coup Gabrielle; vous ne mourrez pas! — Je suis condamné, non pas par les médecins, qui se trompent toujours, mais par Dieu, qui ne se trompe jamais. D'ailleurs, pourquoi vivre? — Pourquoi vivre? reprit-elle en baissant la tête et d'une voix affaiblie, parce que je vous aime. «

A ce mot inespéré, Frédéric se souleva sur son grabat, saisit la main de Gabrielle et y appuya ses lèvres déjà glacées. « Hélas! dit-il tristement, je pourrais vivre, que je ne voudrais pas de votre amour; je n'en serais jamais digne. Gardez votre amour pour quelque jeune cœur pur et dévoué, pour celui qui vous embellira de ses fraîches espérances. Pourtant, si vous m'aimiez, ne retrouverais-je pas encore quelque rayon de ma jeunesse dévastée? L'àme est comme le ciel : les nuages peuvent l'obscurcir, mais non l'atteindre; qu'il vienne un beau jour après de sombres hivers, l'àme reparaît dans toute sa pureté. Tenez, Gabrielle (permettez ce doux nom à mes lèvres), depuis que vous êtes là, je me sens jeune comme autrefois; il me semble que j'échappe à un mauvais rêve et à une mauvaise nuit. »

Frédéric, que cette secousse de joie avait épuisé, retomba sur l'oreiller presque évanoui ; à peine s'il lui restait la force d'ouvrir un peu les yeux. A cet instant,

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