LE RENDEZ-VOUS
un ivrogne de ses amis, qui remplissait assez bien l'oflicc de garde-malade,, entra avec un crucifix dans les mains. « Figurez-vous, dit cet ivrogne à la jeune fille, figurez-vous qu'il veut se confesser. Il a bien cliangé depuis (juclques jours. Je l'ai connu dans un temps où il n'eût voulu pour tout confesseur qu'un broc devin. — Du vin! du vin! dit Frédéric dans le délire; qu'on ui'apporte du vin et la cabaretière! — Gabrielle! Gabrielle! »
La jeune fille eut peur et voulut s'éloigner; déjà sa petite sœur était dans l'escalier; mais, entendant encore prononcer son nom, Gabrielle demeura : « Me voilà, dit-elle. — Vous avez bien fait de venir, reprit Frédéric ; tout est fini, adieu; je m'en vais avec votre pervenche. » Et Frédéric se mit à chanter, d'une voix lente et plaintive, un refrain naïf où il disait que son àme allait s'envoler avec la pervenche cueillie par Gabrielle. « Aussitôt qu'il bat la campagne, dit le compagnon du cabaret, il se met à chanter cela. Un si franc buveur chanter une pareille litanie ! Ah! si vous saviez comme il buvait bien! »
Gabrielle partit en essuyant ses larmes. En arrivant chez sa mère, elle effeuilla en signe de deuil toutes ses IVaiches pervenches.
Frédéric ne mourut pas; on le conduisit à la Pitié, où il demeura tout l'été et tout l'automne. Quand il revint au monde, comme il me disait lui-même, il courut sous la fenêtre enchantée où il avait, pour la dernière fois, senti battre son cœur. La fenêtre, si vivante nu printemps par les fraîches figures encadrées de tli'urs, était fermée et dt'serte. Où était allée Gabrielle?
2Gr. VOYAGE A MA FENKTHE
Depuis trois ans il la clierciie partout, parmi colles c|ui vivent et parmi celles qui sont mortes.
« Si je la retrouve vivante, m'a-t-il dit avec enthousiasme, je redeviendrai un peintre; si je ne la retrouve pas, je resterai peintre d'enseignes. Avec elle, je pourrais vivre entre deux rêves; sans elle, je ne puis vivre qu'entre deux vins. »