LE TEMPS
Je suis allé tout à l'heure sur mon halcon sans pouvoir ouvrir les yeux sur le roman familier de tous les jours qui prend mon esprit et mon cœur. Je n'ai vu ni mes voisins ni mes voisines. J'aurais beau faire pour me détacher d'hier, aujourd'hui n'existe pas encore pour moi, quoique le soleil marque midi. Ce qui prouve (jue le temps n'est qu'un paradoxe.
Le Temps avec ses ailes ! quelle pauvre invention des poètes! le Temps est un rêveur qui va, qui vient, tantôt sur le vent, tantôt sur la carapace d'une tortue. Celui qui le premier s'est avisé de mesurer le Temps est un insensé. Est-ce qu'on mesure Dieu '.' est-ce qu'on mesure le monde invisible? Or le temps, c'est Dieu dans le monde invisible.
ij:s deux soeurs ^c.t
0 Temps ! mon ;imi, lu as beau iira[)|)araitre avec tes ailes, je me moque de tes airs effarés. Celui de nous deux ([ui suit l'autre, c'est toi. Couche-toi donc à mes pieds, car je ne veux pas marcher aujourd'hui; je veux vivre d'hier tout mon soûl. Arrache une plume de tes ailes, et donne-la-moi pour écrire une page que je te forcerai d'emporter sur ton dos. Tes ailes, ô Temps! mon ami, cachent une hotte de chiffonnier. C'est là-dedans que la postérité jette ses lambeaux glorieux. Ma page, si tu veux la porter, vivra bien jusqu'à demain.
Lps doux contrastes.
Je vois lii-bas, à cette fenêtre, sur le toit — non loin des hirondelles et des nuages, — je vois deux belles fdles, penchées sur un jardin suspendu — comme à Babylone.
Ces deux belles fdles ont bu du lait à la même source. Ce sont deux sœurs et deux contrastes : Tune se nomme Jeanne, et Tautre Madeleine.
Jeanne arrose les fleurs, et Madeleine les cueille.
Tout à l'heure, Madeleine étudiera sa figure devant son miroir; car ce que Madeleine aime le plus au monde, c'est Madeleine.
Voyez-vous, là-bas, cette jolie fdle si parée avec sa méchante robe, comme elle allume le regard de tous les passants. C'est Madeleine.
2G8 VOYAGE A MA FEINLTRE
Voyez-vous, plus loin, celte franche et naïve beauté, haute en couleur comme les roses? Elle réjouit mes yeux, et je l'ai surnommée la Folle du logis. Camille Roqueplan a peint avec amour, j'ai lailli dire a cueilli, sa charmante figure tout épanouie.
(l'est Jeanne.
Où vont-elles, les deux sœurs? Elles vont où les entraîne leur poésie? car la poésie, c'est comme l'air, tout le monde en vit.
Jeanne va gaiement à la barrière retrouver son amoureux, un beau de la barrière qui l'épousera bravement par-devant l'écliarpe tricolore.
Elle sera battue et contente, la pauvre Jeanne! Elle souffrira toutes les douleurs de la maternité et de la misère, mais elle aimera son nid. — Elle aimera tous ceux qui auront déchiré son sein, elle aimera celui qui, deux fois par semaine, rentrera ivre — ivre de vin violet ! — et la battra si elle n'est pas en gaieté.
Elle aimera son homme et ses enfants, parce que Dieu sera avec elle.
Et Madeleine, où va-t-elle?
Elle va trouver un étudiant qui fume un cigare en retroussant sa moustache. Il va lui acheter une robe à triples volants et un chapeau tout enguirlandé de fleurs et de dentelles. Après quoi, ils iront danser ensemble à la Chaumière — après quoi,