LA VIE ET LA MORT
« Tu n'as jamais ôlc profanée par la sorvitudo ; tu produis (les héros qui pensent et qui savent. Aussi on te nomme à juste tiln- Vierge immaculée et mère féconde.
« Tu nages dans la mer, tu rugis s\ir la teire, et tu voles dans le ciel !
« 0 reine ! tour à tour poisson et lion ailé, — le lion de Saint- Marc — portant rÉvangile. »
Les poètes ont chanté Venise, les romanciers y ont conduit leurs héroïnes, les voyageurs en ont décrit les mœurs, les peintres ont reproduit ses palais et ses églises; mais ni les romanciers, ni les potites, ni les voyageurs, ni les peintres n'ont réussi à représenter à l'imagination ni aux yeux cette merveille orientale. Devant Venise il faut fermer le quatrième livre deChild- Harold, il faut voiler les plus jolies pages de Canaletto, ce paysagiste d'un pays sans terre. Il n'y a qu'un tableau qui puisse donner une idée de Venise, c'est Venise.
Quand on arrive à Venise, on est tenté de s'écrier comme le prophète devant Tyr : « Comment avez-vous péri, vous qui habitez dans la mer! 0 ville superbe! les îles seront épouvantées en voyant aujourd'hui les vagues seules sortir des porticjues de vos palais. »
(Juand on entre à Venise, le cœur est saisi d'une soudaine tristesse. Le lion de Saint-Marc est dans la cage dorée. L'Adriatique, la mer des poëtes, qui venait, aux beaux siècles, battre avec amour les palais de marbre pour bercer la volupté de Violante, rAdriati([ue ellemême est morne et sombre depuis qu'elle ne réfléchit plus que des palais déserts et lamentables. Peuple de la lU'puhliqne, où es-tu? Car ce n'est pas toi (|Uo je ren-
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contre endormi sur ces seuils délaissés. Peuple de la République, qu'as-tu fait de ta mère? Tu l'as livrée, la belle et savoureuse fdle de l'Adriatique, à la passion des rois étrangers. Ils ont envahi sa couche, ils l'ont enchaînée avec leurs mains sacrilèges, ils l'ont battue comme une fdle de joie. Et toi, peuple de la République, tu ne t'es pas réveillé pour mourir, en t'écriant comme le poëte :
Qui vivra sera libre, et qui meurt l'est déjà !
Venise est sortie de la mer, comme Vénus; comme Vénus, Venise fut belle et passionnée, toute aux folies du cœur, toute aux ivresses des lèvres et des yeux.
Venise, « la reine de la mer! » c'est une ville d'un autre monde; dès qu'on a mis le pied dans ses silencieuses gondoles vêtues de noir comme des catafalques, on oublie tout d'un coup le pays d'où l'on vient, on est tout à Venise, par le cœur qui bat comme par la tète qui pense. C'est là surtout qu'on voyage dans la mort : c'est le silence de la tombe, c'est l'odeur de la tombe, c'est la tombe elle-même. Mais qui ne voudrait habiter un pareil monument, poëme grandiose où l'architecture et la sculpture ont chanté tour à tour les plus belles strophes de la poésie orientale?
Venise est sortie de la mer belle et victorieuse, elle a dompté cette fière et ombrageuse cavale qui ne se soumet qu'à l'éperon d'or du maître invisible. Mais peu à peu la mer reprend son empire, elle bat en brèche la ville abandonnée, elle dévore chaque nuit un grain de pierre au palais ducal, elle entre dans le pa-