DIEU ET LES DIEUX
lais des Foscari et des Barbarigo, elle submerge tous les rêves de marbre de Palladio. Celle qui est sortie de la mer sera engloutie par la mer. Si Venise avait encore ses enfants, les enfants de la République, elle pourrait lutter et battre avec l'aviron des doges les vagues triomphantes; mais Venise n'a plus d'enfants suspendus à ses mamelles flétries; à quoi bon des enfants, d'ailleurs? Pour qu'ils deviennent les esclaves de l'empereur d'Autriche. On tente eu vain de sauver Venise d'une mort prochaine : il n'y a plus de ville là où l'on n'entend plus battre le cœur du peuple. Venise n'est plus qu'un glorieux sépulcre comme Jérusalem.
Aller à Venise, pour les artistes, c'est aller en pèlerinage. Je ne saurais dire avec quelle pieuse ferveur je saluai, dans le lointain transparent, tout à la fois bleu, rose et doré, les dômes et les clochers. Tout chrétien que je suis, j'avoue que ce n'était pas l'idée de Dieu qui rayonnait sur ces églises : c'était le souvenir de Titien et de Véronèse, les maîtres éclatants qui vivent dans le soleil, même au delà du tombeau.
II a peu de temps encore, on arrivait à Venise en gondole et en barque; aujourd'hui que le chemin de fer envahit tout, on débarque par un chemin de fer. Du reste, j'aime beaucoup cette façon de traverser la mer dans l'équinoxe.
Le chemin de fer ne tardera pas à supprimer les Alpes. Dans l'état où est tombé Venise, ce chemin de fer semble bien moins destiné à y conduire qu'à sauver les débris de la ville à son dernier jour.
A mon arrivée, Venise avait son ciel italien, ce qui n'arrive pas tous les jours; l'empereur d'Autriche ne
s'est pas contenté d'y envoyer sa politique et ses soldats, il y a envoyé les giboulées et les orages de son pays.
Un omnibus attelé de deux rameurs nous prit au débarcadère et nous conduisit à l'hôtel. — Au Leone- Bianco — la reine de Hollande a retenu tout l'hôtel. — A Daniolli — la famille Galitzin a tout envahi.
On nous conseilla daller à la Luna, du moins jusqu'au lendemain : pourquoi pas à la Liina? j'aime la lune, au clair de la lune. — Cet hôtel est situé sur le grand canal, devant le jardin du Palais-Royal, presque sous les arcades de la place Saint-Marc : on ne saurait désirer un plus lunatique logement.
Il paraît que dans tous les pays il faut aimer la lune aux heures de rêverie et non aux heures des repas. L'hôtelier nous donna de belles chambres dallées de mosaïque et couvertes d'arabesques, mais il nous avertit qu'on ne dînait pas à la Lima. — On ne dîne pas? — C'est bien pis, répliqua-t-il, on dîne mal.
C'était la première fois que je rencontrais un hôtelier de cette espèce. Nous étions vivement touchés de son avertissement; nous sortîmes pour aller chercher ailleurs « la fortune du pot, » mais la fortune du pot ne se rencontre pas à Venise. On y vit un peu de vent et de soleil, avec une orange, un raisin sec, du gâteau de riz, du café. Il n'y a point de restaurateurs; je ne parle pas de quelques sombres cabarets où il m'a paru impossible de voir ce qu'on mange en plein midi. Les gens du peuple n'ont point de ménagères; ils déjeunent et dînent dans la rue avec un crabe bouilli ; point d'intérieur, point de feu, a peine un grabat entre deux