‹ Voyages humoristiquesChapitre 8 sur 102 · ERASME · texte numérisé non relu

ERASME

« \jC grand astre, lo flainboau des langues, le sel des (( mœurs, la merveille brillante, ne se contente pas des (( honneurs d'un mausolée, c'est la voiitc sacrée qui « seule couvre dignement Érasme. »

Qui songe à la statue de Bayle? En France, n'y a-t-il point assez de marbre pour gloriiier tous les génies de la nation? mais en France le droit divin do la |)ensée n'est point encore reconnu. Molière n'a une statue (|u'à la condition de verser à boire aux Auvergnats, à l'ombre d'un horrible pignon. En Franco, — en 1845, on a refusé une |)lace à la statue de Voltaire; sous prétexte ([ue les rois seuls ont le privilège d'occuper les places publiques, .l'ai le premier parlé, dans I'Artiste, d'élever une statue à Voltaire; des architectes et des sculpteurs sont venus offrir leur talent avec enthousiasme; des écrivains ont oifert le marbre; la ville de Paris a refusé la place.

La statue d'Erasme est en bronze. Je vais vous donner une idée de la propreté hollandaise : on tint conseil en 1622 pour décider s'il fallait frotter la statue; on n'était pas habitué aux statues dans le pays. On décida qu'elle serait frottée; on la*rendit bientôt polio et brillante. Quelques hommes raisonnables, — propres, mais artistes, — déclarèrent qu'avec ce système on alt('rait tous les traits délicats. Depuis on n'a plus frotté, mais les bons bourgeois de Rotterdam n'ont plus admiré la statue.

Rotterdam, comme Nuremberg, est la patrie des [toupées : aussi les femmes du peuple resseuiblenl beaucoup aux poupées; c'est la même coupe de figure, c'est le même vermillon des joues, c'est la même grâce de

corsage. Avant de juger les œuvres d'art d'un pays, faut y avoir voyagé.

11 y a toujours beaucoup de libraires à Rotterdam; mais il n'y a point du tout de littérature. Tous les livres français, — ceux qui sont imprimés en Belgique, — sont pompeusement étalés aux vitres des libraires de Uutterdam, malgré le traité entre la France et la Hollande touchant la contrefaçon. Certes, si les Hollandais violaient un traité sur les lins ou sur les tabacs, les ministres français réprimeraient l'abus; mais violer un traité sur la propriété littéraire, ruiner la librairie et appauvrir les écrivains ! qui est-ce qui s'inquiète de cela ?

Rotterdam est une ville d'un aspect magique, avec ses mille vaisseaux, ses rues liquides, ses moulins à vent, ses arbres centenaires, son peuple de matelots et d'écaillères. Le pittoresque domine à chaque coin de rue ; l'œil s'arrête tout surpris à la vue de ces maisons d'un joli goût architectural, toujours fraîchement peintes et défendues de grilles noires. On entrevoit çà et là une femme à la fenêtre, qui jette tour à tour un regard sur son aiguille et sur le miroir curieux qui lui montre sans relâche le tableau changeant de la rue.

On voyage peu en Hollande. On nous regardait d'un air surpris, d'abord parce que nous étions étrangers, ensuite parce que nous n'avons pas l'habitude de nous faire la barbe, ce qui est là-bas une grande singularilé.

Sur le soir nous sommes sortis dans la camjiagnc pour respirer en toute liberté l'arôme des prairies. Nous

avons rolntuvt' ces hellcs \arlios lniinos ([iii sinit bii'n sur leurs terres; les unes s'agenouillaient mélancoliquement aux approches de la nuit devant leur table \erte; les autres allaient et venaient dans leur cliaiiip coupé de ruisseaux. OueUjues chèvres espiègles gambadaient gaiement; (lucbjues moutons frileux s'abritaient l'un contre l'autre. Déjà dans les lointains la brume se dessinait comme des montagnes de neige. Ce vaste paysage un peu froid, égayé par les nuages empourprés du couchant, coupé par les moulins, les clochers et les maisons de campagne^ nous avait poéti(|uement attristés. Nous n'avions plus rien à nous dire, tant notre esprit s'était laissé prendre aux harmonies de cette nature nouvelle pour nous, toute pleine d'un charme mélancolique. Il ne manquait que votre adorable figure dans ce divin tableau.

Nous fûmes distraits de cette impression par l'arrivée d'une cinquantaine de paysannes venant de divers points pour se rassembler au mcldpUwts. Quel(|uesunes chantaient, quelques autres appelaient les vaches. Toutes portaient à la main de grands seaux de fer-blanc. Peu à peu les vaches se réunirent en troupeau ; les paysannes s'agenouillèrent et leur saisirent les pis. Nous distinguâmes, à travers leur babil, leurs cris et leurs chansons, le bruit argentin du lait jailli-'^sant dans les seaux. Le soleil répandait des teintes pâlies sur ce tableau, qui a charmé les rêveurs, même avant Théocrite, par sa poésie agreste. C'était la bonne mère nature, celle que les chemins de 1er, les fabriques et les [ia\sages d'Opéra, n'ont pas encore gàt(''e. Aujoui'd'liui il faut faire du chemin pour rencontrer cette nature-là.

20 VOYAGE IIUMOUISTIQUE

Coin nie (juoi il n'v a jias de buveurs d'eau on Hollande.

Sans hypcrijole, nous avons mangé un bœuf durant les trois semaines de notre séjour en Hollande. Or vous savez que c'est le pays des beaux bœufs. 11 est vrai qu'en Hollande on ne mange que du bœuf, sous toutes les formes. Comme variété, on vous sert du veau ; mais n'est-ce pas du bœuf en herbe? Dans les premiers jours, nous nous étonnions de ne pas voir paraître d'eau sur la table, en revanche on y voyait en profusion des vins de France et d'Allemagne; les vins du lUiin, les vins de la Moselle et les vins de Bordeaux se faisaient surtout remarquer par leurs bouteilles d'une forme engageante. Ceux qui n'aimaient pas le vin se désaltéraient, non pas au courant d'une onde pure, mais avec du café noir. Nous avions essayé de ce moyen, qui ne nous avait pas réussi.

« Il paraît, me dit un jourGérard, que, dans ce pays qui trempe dans l'eau, on ne boit jamais d'eau.

— Cemandez-en, » lui dis-je.

Gérard ne voulut pas d'abord faire une pareille demande, craignant de passer pour un sauvage. Nous tînmes constnl. A la fin, après bien des débats, je pris la ferme résolution de demander de l'eau, au risque d'égayer tous les graves habitués de la table d'Iiote.

« Garçon, apportez-moi de l'eau. »

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