‹ Voyages humoristiquesChapitre 82 sur 102 · TITIEN ET GIORGIONE · texte numérisé non relu

TITIEN ET GIORGIONE

Après avoir vu le portrait vivant de Violante, je vis son portrait peint; mais est-elle moins vivante dans l'œuvre du Titien, sous sa couleur de feu? Cette belle fille se retrouve dans presque toutes les galeries italiennes. Est-elle toujours peinte par Titien? On y reconnaît la touche du maître, mais le plus souvent il n'y donnait que le dernier coup de pinceau, — le plus difficile, celui qui révèle le génie. Voici la raison de toutes ces Violantes attribuées à Titien. « Son atelier était un sanctuaire impénétrable. Lorsque ce grand maître sortait de sa maison, il laissait ouverte la porte de son atelier afin que ses élèves pussent copier furtivement les tableaux qu'il y laissait. Au bout de quelque temps il trouvait plusieurs de ces copies à vendre, il les achetait et les retouchait ; de sorte que ces copies devenaient les originaux. Il lui arrivait même de les signer. » Après cette affirmation de Lanzi, historien digne de foi, on peut dire avec Théophile Gautier : « Hormis les sept ou huit musées royaux ou princiers où la généalogie (les tableaux se conserve depuis qu'ils sont sortis de la main du peintre, toutes les toiles que l'on attribue aux grands peintres italiens ne sont que d'anciennes copies. » Cependant tous ces grands peintres italiens ont

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été si fertiles, siiitoul les Vénitiens ! Los deux Dellini peifînaient onrorc à (luatre-vingt-dix ans ; Montegna, Paliaa et Tinloretto étaient vaillamment à l'œuvre à quatre-vingts ans. Pour Titien, tout le monde sait qu'il mourut de la peste à quatre-vingt-dix-neuf ans.

Quelle vie éclatante, toute pleine de génie et de gloire ! A son dernier jour il avait conservé toute la verdeur de ses vingt ans. J'ai vu à l'Académie des Beaux-Arts son premier et son dernier tableau^ qui sont placés dans la même salle comme deux curieuses pages d'histoire : le croira-t-on? le tableau le plus hardi, le plus vivant, le plus lumineux, c'est le dernier. Je dirai même que, pour moi, c'est le plus beau tableau de ce peintre séculaire. Ainsi du génie de Rembrandt, qui commença avec la sagesse et la patience, qui finit par les libertés et les hardiesses les plus sauvages. Homère écrivait l'Odyssée dans l'hiver de sa vie.

Puisqut^ j'ai parlé de Rembrandt, je dirai tout de suite que j'ai vu à Venise une de ses Madeleines hollandaises.

A force de vérité, Rembrandt devient sublime comme d'autres à force d'élévation et d'idéal. Il y a à Venise une Madeleine de ce maître qui est un chef-d'œuvre d'expression et qui contraste singulièrement avec toutes les Madeleines des maîtres italiens. C'est une belle el simple Hollandaise; mais pour ce sublime poëme n'y a-t-il pa des modèles dans tous les pays? Si elle n'esl pas belle par la grandeur des lignes, elle est belle par la douleur elle repentir (douleur et repentir de la première fille venue ; mais pourquoi faire toujours de Madeleine une femme trop illuminée des splendeurs du

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Christ, un pointe |)ar le cœur, une Saplio clirélienno clumtant ses péchés plutôt qu'elle ne les pleure?). Cette Madeleine de Rembrandt, on voit bien qu'avant de lever les yeux au ciel elle a aimé les hommes de la terre ; on voit bien qu'elle a pleuré de joie avant de répandre ces belles larmes que le génie a cristallisées. Elle n'est pas nue comme ses sœurs ; on la voit à mi-corps et de lace, habillée en Hollandaise; elle montre une main admirable comme les faisait Rembrandt en ses jours de bonne volonté. Elle vit encore de la vie humaine par le cœur, qui est l'orage de la créature ; toutes les passions qui l'ont agitée sur la mer des dangers sont à peine assoupies dans son sein.

Les inquiétudes de la pensée n'ont pas tourmenté la figure du Titien; il n'a rien compris aux épouvantements bibliques ni au paradis idéal de l'art. Il s'est contenté d'être vrai et rayonnant. Vivant à Venise dans toutes les joies furieuses de la volupté, il eut pour muse un(î bacchante et noya sa poésie dans la chevelure de sa maîtresse tombant comme une pluie d'or sur la neige de ses épaules. Il a peut-être manqué à Titien quelque atteinte du mauvais ange, un amour trompé, une lutte .sourde avec la misère, une grande peine de cu'ur : il a vécu heureux durant quatre-vingt-dix-neuf ans, admiré de tous, môme des rois, même des empereurs. François?' ramassait son pinceau et Charles-Quint lui donnait les plus éclatantes lettres de noblesse. « Après avoir ouï le conseil de nos bien-aimés princes, comtes, barons et autres dignitaires du saint-empire, dans la plénitude de notre pouvoir (-(''sarécn, nous te créons comte du Sacré Palais de Latran, de notre cour et de notre

LA MORT I)!' TITIi;.\ T.Ol

impérial consistoire, tVn ocUo) ons lo titre par ces présontos, t'élevons à cette haute di^nit(' et t'inscrivons au nombre des autres comtes palatins. Toi et tes enfants et leurs lii'ritiers à perpétuité, nous vous déclarons aussi nobles qu'on peut l'être dans la plus haute condition humaine, connne si vous étiez nés de noble race, procréés par quatre aïeux paternels et maternels. Nous t'octroyons le glaive, l'éperon, la robe et la ceinture d'or. »

Mais la dernière heure de cette longue vie radieuse et sans orages fut le drame le plus sombre qui ait passé sur un homme.

Titien avait deux fds et une fille : Pomponio, Horace et Lavinie Pomponio fut prêtre, Horace fut peintre , Lavinie fut belle. La peste vint fondre sur Venise, Horace fut des premiers atteints. Titien voulut veiller son (ils, son cher Horace, celui qu'il croyait destiné à recueillir son héritage; il tomba .ilteint sur le même lit. 11 eut la douleur de voir mourir Horace; il allait expirer lui-même, quand Pomponio, (jui était leplus mauvais prêtre de ce seizième siècle si fécond en mauvais prêtres, accourant en poste de Milan, se précipita dans le palais Barbarigo, que son père habitait depuis longtemps. 11 ne s'inquiéta point de fermer les yeux de son père, il pilla les meubles de prix et les tableaux précieux pour les vendre à l'encan.

Titien, le glorieux artiste, mourut seul, sans un ami, .sans un serviteur pour lui dire adieu. Pomponio était moins qu'un serviteur. 11 s'enfuit en toute hât(! de Venise, laissant son père sans sépulture. Celui que François 1" etCharles-Quint regardaient comme lenn-gal n'a

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pas eu un tombeau. On lui élève à cette heure un monument en face de celui de Canova, mais on n'a pas recueilli ses os. C'est à peine si Venise commence à reconnaître que ses peintres sont dignes de respect comme ses doges.

On taille du marbre pour Titien, mais on laisse Paul Véronèse sous une humble pierre, dans l'ombre d'une église abandonnée qui tombe en ruines, Saint-Sébastien, un sépulcre sans majesté.

Si pourtant Giorgione n'était pas mort en pleine jeunesse, comme un épi déjà doré dont le grain est encore vert, Titien serait-il le roi des coloristes accepté par la postérité ? Titien n'était que l'homme de talent quand G;orgione vivait ; quand Giorgione ne fut plus là, il osa être un homme de génie. En étudiant avec sollicitude l'œuvre des Vénitiens , on reconnaîtra bientôt que Titien a tout simplement copié trois maîtres, Zucati, Bellini et Giorgione. Et encore a-t-il atteint à toute la suavité de Bellini, à toute la poésie romanesque de Giorgione, cet autre Âristote armé d'un pinceau? La Madeleine de Titien égale-t-elle la Madone de Bellini ? La célèbre Assomption vaut-elle le Moïse enfant de Giorgone? Sa passion pour la palette ne domina point Giorgione au point de lui restreindre l'horizon, comme il arriva pour Titien. Sa symphonie est moins bruyante, mais plus élevée. Dans le Moïse enfant, dans la plupart de ses tableaux, il n'a mis en opposition qu'un petit nombre de couleurs, toujours admirablement rompues par les ombres; aussi son harmonie est-elle sévère dans son éclat.

Il reste à Venise peu d'œuvres de Giorgione. On sait

qu'il peignait la fresque sur la façade des palais, selon l'usage du quinzième siècle. \ peine en voit-on aujourd'hui quelcjues vestiges pieusement conservés. On reconnaît Giorgione du premier regard à sa fermeté de touche, à la fraîcheur orangée de ses carnations, au jet et à Tagencement de ses draperies; on le reconnaît surtout à son accent noble et fier. C'est un grand seigneur en peinture qui porte une vaillante épée et des («perons d"or.

TAlîLEAU DES PEINTRES VÉNITIENS

Si j'avais à peindre ce radieux tableau, je choisirais un triptyque, comme ceux des peintres primitifs. Sur le panneau central j'inscrirais en lettres de feu : Siècle clor; le premier volet, je le consacrerais au siècle d'argent, et le dernier au siècle d'alliage.

Dans le premier volet, au-dessous des maîtres mosaïstes qui sont l'enfance de l'art, ]e grouperais autour de Giovanni Bellini, le peintre ineffable, Schiavoni, qui dérobait les anges à Dieu et les emparadisait dans son œuvre; Gentile Bellini, le passionné du vieux style; Andréa Montagna, ce Vénitien amoureux de l'antique, enthousiaste inspiré du ciel, qui le premier ouvrit les yeux aux peintres vénitiens sur les pompeux

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paysages de la Brenta; le Squarcinne, surnommé le premier des peintres par ses élèves; Vittore Carpaccio, « qui avait la vérité au fond du cœur, » dont les figures, par leur mouvement et leur expression, semblent avoir une finie; Girolamo de Santa-Croce, le gracieux peintre des bacchanales, aube déjà lumineuse de Giorgione; Giam-Battista Cima, ou plutôt le Conegliano, qui a tant de charme et de vérité dans ses mouvements, dans ses airs de tête, dans son coloris; Montagnana, l'excellent styliste aux teintes padoumies; le correct et savant Francesco da Ponti; Bartolomeo, qui composait ses tableaux avec des feuilles d'or autant ([u'avec des couleurs; Andréa di Murano, qui cache sa S(''cheresse par certains aspects de ranti(iue; les Vivarini, les éclatants coloristes, les peintres [lieux et savants; Carlo Crivelli, le Pérugin exagéré de Venise; le svelte et élégant Marco Basaïti; enfin, quelques figures moins dignes de l'histoire et que l'oubli a voilées dans les demi-teintes.

Sur le panneau central , nous voyons apparaître quatre groupes tout rayonnants. C'est d'abord Giorgion(î à la touche hardie et dorée, autre Andréa del Sarto; Pietro Luzino, son élève et son rival, qui de la peinture cavalière était tombé dans l'art des grotesques, qui enleva la maîtresse de son maître et le fit mourir de chagrin; Sébastien del l*iombo, le peintre aux couleurs transparentes, qui, à la mort de liaphaël, fut salué, en l'ace de Jules Romain, le premier peintre de l'Italie; Giovanni d'idine, qui eut un instant la palette de Giorgione et le i)inceau de Raphaël; Francesco le More, qui avait la main pour exécuter, quand .Iules Komain ou

TITIKN ET TIXTOHET .".05

un .iiiire voulait bien penser pour lui; Loronzo Lolto, (|iii tempérait son pinceau véhément par le jeu des (jcini-teintes, qui mourait les mains jointes devant une image de la Vierge de sa création, digne des figures de Léonard de Vinci; Palme le Vieux, le père de Violante, le maître de Bonifazio, Palme, qui avait l'air de cacher son pinceau dans ses adorables tètes de Vierges ins[)irées'par la beauté de sa fille, avant qu'elle eût rencontn'^ Tiziano; le rude et doux Rocco Marconi; Brusasorci, II' i)0('te épique qui avait pris une palette au lieu d'une plume; Paris Bordone, plein de grâces et de sourires ; le Pordenone, le robuste et le passionné, qui rivalisa avec Tiziano, le pinceau à la main et l'épée au côté.

C'est ensuite le groupe de Titien, le grand mailn; Nicolo di Stefano, Francesco, Orazio, Fabrizio, Cesare, Tomasso et Marco Yicelli; Tizianello et Girolamo di Tiziano, tous de la famille du roi des coloristes, font cercle autour de lui, ainsi que Bonifazio, Vombre de ■wn corps; Campagnola l'érudit ; Calisto Piazza, qui signait ses tableaux Tiziano sans offenser personne.

Au troisième groupe on voit rayonner sur un fond d'outremer un peu cendré la ligure aux teintes vineuses du véhément et délicat Tintoretto, qui, chassé de l'atelier de Titien le jaloux, avait écrit sur le mur de sa pauvre chambre : Le dessin de Michel- Ange et le coloris de Titien. Tintoretto, (jui eut été un des plus grands peintres, « si dans beaucoup de ses tableaux il ne se fût trouvé indigne de Tintoretto. o Près de lui apparaît Dnminico Tintoretto, qui suivit les traces île Sou père, « comme .Ascagne suivit celles d'Knée; p»

Maria Tintoretto, l'ange de la maison, qui fut belle par le cœur, par la figure et par le génie, la joie et la donleur de son père, qui avait souri à son berceau et qui pleura toutes ses larmes sur son tombeau.

Tout près de Tintoretto, saluez, dans cette clarté douteuse, mais d'un effet magique, cette arche de Noé où ce génie instinctif qui se nomme Bassano s'amuse comme un enfant avec tous les animaux antédiluviens. Il est entouré de ses quatre fils, tous marqués du même air de tète, de Jacopo Apollonio et Jacopo Guadagnini, qui le rappellent de loin; d'Antonio Luzzarini, ce noble Vénitien qui le reproduisit jusqu'à l'illusion.

Voici le quatrième groupe, qui se détache sur un fond transparent devant un palais à sveltes colonnes, à portiques majestueux, où l'on célèbre quelque pieux festin avec une magnificence toute païenne. Reconnaissez-vous ce grand seigneur de la peinture à son air de tète riant, à l'élégance de ses mouvements, à la splendeur théâtrale de son costume? C'est Paolo Véronèse; il s'appuie nonchalamment sur son frère Benedetto, le peintre des ornements et de la perspective; il entraîne à sa suite ses deux fils Carlo et Gabriele, qui ne furent que des enfants de grand homme; Parasio et del Friso, qui ont eu aussi une part d'héritage; enfin tous les imitateurs serviles.

Nous sommes au deuxième volet; nos yeux éblouis par tant d'éclat, tant de magie, tant de rayonnement, ne distinguent pas d'abord ces teintes grises étouffées par l'ombre. Cependant nous voyons apparaître Jaco[)o Palma le Jeune, le maître des maniéristes, celui-là qui fut le dernier du siècle d'or et le premier du siècle

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