LES ROSES HOMICIDES
(le son art un métier; il peignait des enseignes ou des copies. Ils liid)ilaient une petite maison non loin des palais Barbarigo et Fdscai'i. La nuit ils entendaient chanter les joies do la vie; ils ne pouvaient s'endormir, parce qu'ils avaient faim.
« Giacinta n'avait pas faim pour elle, mais pour ses enfants. Tous les ans, elle avait un enfant de plus, — et huit années déjà s'étaient écoulées depuis la rencontre sur le Rialto. — La Providence a de cruelles ironies.
« Les Pères de Sainte-Croix vinrent un jour commander une Visitation à Scliiavoni : il se mit au travail, en croyant que les mauvais jours allaient finir pour sa chère Giacinta. Le tableau achevé, ce fut ime fête dans l'église. Venise tout entière vint apporter des fleurs devant la madone.
M Le peintre demeura en l'église jusqu'à la nuit. Quand tous les fidèles se furent retirés, il s'approcha des Pères de Sainte- Croix, et leur demanda un peu d'argent. — Nous n'en avons pas ; emportez des fleurs, comme mi tribut à votre génie.
« Schiavoni saisit avec désespoir deux bouquets de roses et s'enfuit comme un fou. Giacinta était à sa rencontre avec ses huit petits enfants sur le seuil de la porte. — Des bouquets de roses ! dit-elle avec son divin sourire. — Oui, voilà quelle est la monnaie des Pères de Sainte-Croix ! dit Schiavoni en jetant avec fureur les roses aux pieds de sa maîtresse.
« Elle pâlit et ramassa les roses. — Je vais servir le souper, dit-elle, amuse un peu ces pauvres petits.
« Schiavoni appela les enfants dans son atelier. Pauvre nichée affamée qui criait misère par tous ses becs roses ! Quand il reparut, la table était mise; tous les enfants prirent leur place accoutumée.
« Dès que Schiavoni se fut assis, Giacinta lui servit sur deux plats d'étain les bouquets de roses effeuillées.
« Ce fut le dernier souper de Giacinta.
« Schiavoni tenta de vaincre sa mauvaise destinée par le travail, par la prière, par le génie. 11 mourut à la peine.
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« Cette belle iille, qui se nourrit de roses, c'est le portrait (le la pauvre Giacinta. Sans cloute, Sdiiavoni le peignit de souvenir en versant toutes les larmes de son cœur. N'est-ce pas que les roses sont tristes à voir, quand on pense à ce souper où il n'y avait j)as une miette de pain?
« Hélas! reprit M. Schiavoni après un silence, moi, je n'ai pas de génie, et j'iuibite un iialais! Des deux Schiavoni, quel est le plus pauvre ? »
M. Schiavoni essuya une larme.
J'étais tristement incliné devant Giacinta. Je découvrais peu à [teu sous son sourire ineffable toutes les angoisses qui l'avaient conduite à la tombe. — Giacinta ! Giacinta ! murmurai-je. Moi-même je sentis une larme dans mes yeux. J'aurais voulu presser sur mon cœur cette belle créature si injustement frappée.
J'entendis un bruit de pas, je me retournai tout au sentiment qui avait saisi mon âme. C'était encore Giacinta ou plutôt c'était mademoiselle Schiavoni qui venait avertir son père d'une visite du consul de Russie.
— Giacinta ! Giacinta ! lui dis-je en lui prenant la main et en lui baisant le front, — ah ! si vous viviez, comme je vous aimerais !
M. Schiavoni habite l'ancien palais Justinien, qui touche aux fameux palais des Foscari. Étrange jeu des destinées ! Il y a deux cent cinquante ans, les Foscari é'taient les rois de la république, et Schiavoni mourait de faim à l'ombre de leur palais; aujourd'hui les descendants de Schiavoni ont un palais, et les Foscari n'osent plus regarder celui de leurs ancêtres. L'an passé il existait encore quatre Foscari à Venise. L'un îles quatre
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osl mort comme le vieux Schiavoni, o sans laiss«'r de quoi se faire enterrer. » On a quêté dans les églises de l'ancienne république pour lui faire des funérailles dignes de son nom. 11 reste trois Foseari : le premier vit obscurément dans un coin avec trois cent soixante-cinq ZAvanziger de revenu (dix-sept sous par jour !) le second est facteur de la poste aux lettres, — un Foseari ! — le troisième est bouffon dans un petit théâtre. — J'aime mieux cela, il brave la fortune en riant.
Le bouffon, c'est le seul qui se souvienne des doges ses aïeux.
Le tableau le plus vivant de la galerie Schiavoni, c'est un Adam et Eve du Tintoret, d'une lumière et d'une fraîcheur éblouissantes. Eve rappelle un peu celle de I>ucas de Leyde et celle d'Albrecht Diirer, ces païens du Nord qui ont créé la femme pour les yeux plutôt que pour le cœur.
M. Schiavoni a un fils qui est peintre, comme l'ont été tous les Schiavoni depuis près de trois siècles, (^clui-ci n'a pas la touche hardie de son père; l'amour des grands seigneurs tartares pour Vart poli l'a presque à jamais perdu; il peint des Vierges en porcelaine, contenant son pinceau comme un cavalier timoré contient son cheval. C'est d'ailleurs un liomme d'esprit qui travaille pour la fortune, ne voulant pas de la gloire du vieux Schiavoni à la condition de souper avec des roses, — même en compagnie de Giacinta. — 11 excelle à faire des tableaux de Bellini et même de Giorgione, où il ne manque guère que leur signature. Comme je paraissais très-amoureux des œuvres de ces deux grands peintres, il m'a promis de me faire en (|uelques jours
une Vierge de l'un et une courtisane de l'autre. C'est surtout à Venise que l'art de contrefaire les vieux peintres est à son plus haut point. Il y a des ateliers modernes d'où il n'est jamais sorti un original. La Russie emporte tous les ans cent Titien, cinquante Giorgione, cent Véronèse, cinquante Bellini de contrebande. En arrivant à Venise, on salue partout les peintres du siècle d'or ; mais bientôt, harcelé par les copies, on ne veut plus les reconnaître, même dans leurs œuvres.
M. Schiavoni me demanda d'un air distrait s'il y avait encore en France des peintres dignes de renommée. Vanité des vanités ! Je ne savais que lui répondre; j'avais envie de lui vanter M. Bidault et M. Pingret. Je lui répondis gravement par M. Delacroix et par M. Ingres. Il me pria de lui dire s'ils faisaient la figure ou le paysage.
J'ai eu quelquefois, poursuivit-il, le désir d'envoyer mes tableaux aux expositions de Paris ; mais, après tout, à quoi bon rechercher une gloire si lointaine?
Cet homme avait raison : les conquêtes du génie ne sont pas comme les conquêtes de la guerre, elles ne veulent pas se perdre dans l'espace ; il ne leur faut qu'un peu de place au soleil. Que de poëtes et que de peintres qui n'écrivent leurs poëmes qu'en vue d'un petit nombre d'esprits élevés, dédaignant les acclamations de la foule ! — la foule qui se tromperait toujours, si elle n'était cà et là entraînée dans son enthousiasme vagabond par l'enthousiasme consacrant des rois de la pensée.
M. Schiavoni me parla avec chagrin de la difficult('' d'avoir des modèles : se donner corps et âme au premier