U.NE DANSEUSE OUBLIÉE
J'ai rencontré mademoiselle Taglioni dans l'ancien palais Grimani, à la poste aux lettres. Ce n'était plus cette charmante vision détachée du ciel de l'Opéra, cette
324 VOYAGE A VEiXISE
femme qui semblait se souvenir, (fuand elle dansait, d'un temps où elle avait des ailes. Jeunesse ! jeunesse ! pourquoi les luis-tu comme les autres, celles qui se sont abreuvées à ta coupe d'or, celles qui ont vécu de toutes les poésies, celles qui ont répandu d'une main distraite toutes les fleurs odorantes de l'amour ! Mademoiselle Taglioni n'est plus cette exquise Bohémienne de l'art des Camargo, s' élevant par la grâce à la hauteur de la fantaisie; c'est une citoyenne qui paye beaucoup de contributions, qui gouverne ses terres et ses maisons, je veux dire ses palais : elle en a trois ou quatre à Venise, c'est-à-dire la valeur d'une maison dans la rue Saint-Denis.
Ce jour-là, mademoiselle Taglioni ('tait devant le bureau de la poste aux lettres attendant son tour comme la [)remière mortelle venue, elle qui a été déesse et sylphide! — j'attendais aussi et j'avançais avec elle derrière la foule.
Elle se présenta, — à son tour, — et murmura d'un air quelque peu mystérieux et embarrassée : Marie Taglioni.
Vanité des vanités 1 l'iiomme de la poste restante ne connaissait pas ce nom glorieux. Pendant qu'il cherchait à la lettre T, elle lesuivaitdes yeux et voulait lire avant lui. Toute son âme était dans la lettre qu'elle allaitrecevoir. Qu'allait-il donc lui dire? — Qu'il l'aimait toujours? — Cela se dit encore. — Qu'il la suivrait au bout du monde? — Cela ne se dit [dus.
Cependant il n'y avait plus à espérer (jue sur tiui-s du quatre lettres. L'homme du bureau ïillait plus lentement, comme s'il eût deviné les angoisses de celle qui