‹ Voyages humoristiquesChapitre 92 sur 102 · IL NE FAUT PAS JOUER AVEC LE PEU · texte numérisé non relu

IL NE FAUT PAS JOUER AVEC LE PEU

un Turc rêveur et une famille vénitienne. Cette famille était composée d'une mère, de deux iilles et d'un mari ou fiancé. Je vais soumettre un point délicat au tribunal du public. Le mari, — c'était décidément un mari, — fumait noncbalammont, répondant cà et là aux questions des deux sœurs, qui étaient venues surtout pour manger des fruits glacés.

Tout d'un coup le mari secoue son cigare, quelques miettes de feu vont tomber tout droit sur le corsage orgueilleux de sa femme (le feu s'était arrêté sur la montagne). Elle se lève avec effroi, le mari ne comprend pas, je me précipite — et j'éteins le feu.

Cette fois, le mari se lève et me parle en mauvais français; je lui réponds en mauvais italien; nous parvenons à ne pas nous entendre.

II parle plus liant, je monte à son diapason, sa femme lui t'vprK]ue mon mouvement u bien naturel ; )> car, enlin, était-il (( plus convenable de me laisser brûler vive? ))

C'était une comédie des plus vénitiennes : tout le monde nous regardait, tout le monde riait, surtout la jeune sœur. 11 n'y avait que mon pbilosopbe allemand qui conservât sa gravité mélancolique.

A la lin il se lève pour apaiser cet Othello improvisé. Son sérieux était plus comi([ue encore que la situation. — Signor...

Le mari « outragé » éclata de rire et ralluma son cigare.

Je commence à m'aperce\'oir qu'il me faudra parler italien à Venise. Quel italien vais-je parler avec tous ces Russes et tous ces Anglais? Ovide était obligé de

parler comme les Scythes pour se faire comprendre ; Racine, voyageant en Languedoc, disait : « Je suis en danger d'oublier le peu de français que je sais. » Moi, j'ai beau faire, je ne puis m'empêcher de parler français *.

Le pays de Goldoni aime le théâtre. La Fenice rivalise avec la Scala et San Carlo. Toutefois, Milan et Naj)les l'emportent, parce qu'il y a plus d'argent dans ces deux villes toujours vivantes. Il m'a semblé plus d'une fois assister, aux théâtres de Venise, à des représentations données par des ombres à un rêveur demeuré par hasard debout sur les ruines du monde. Il m'est arrivé, un jour que le vrai spectacle se donnait sur Teau, de me trouver à peu près seul à la comédie. Je siiis sorti en secouant les linceuls des siècles morts.

Pour le carnaval de Venise, figurez-vous une procession de spectres qui chantent un De profundis sur tout ce qui fut beau et amoureux à Venise, quand Venise ('•tait la reine du monde.

* Racine donnait çà pt là dans le roncetli ; voyez plutôt ces vers écrils pendant son voyage :

La nuit a déployé ses voiles; La lune au visafte changeant Parait sur un trône d'argent Et tient corcle avec les étoiles.

C'est de l'iintel llanibouillet tout pnr. Quand les grands poëtes veulent devenir de petits pointes, ils font comme Hercule /ilant aux pieds d'Onipliale, ils liiiM-nt leur fuseau.

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