‹ Voyages, relations et mémoires originaux pour servir à l'histoire de la découverte de l'Amérique, publiés pour la première fois en français (volume 2)Chapitre 14 sur 25 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

NATION CUYBAS (i).

Dangers que courent les chrétiens, après une longue famine» lorsqu'ils arrivent chez cette nation qui se sert de flèches empoisonnées. — Ils attaquent et sont vainqueurs après un combat acharné — Comment ils sont obligés de prendre un second village dont les habitants, effrayés par le combat précédent, se réfugient dans une maison, après avoir placé devant , quelques bijoux et des vivres espérant que les chrétiens s'en contenteraient. — Ceux-ci parviennent à gagner les naturels par des parole: amicales, à les déterminer à faire alliance avec eux , et réduisent toute la nation à leur obéissance.

Nous marchâmes toute la journrée dans une vallée entre deux montagnes, le long d'une

(i) J*ai lieu de croire que cette nation est la même que celle I. 8

I 1 4 BELATION '

grande rivière que l'on nomme Coaheri, et jusqu'au soir nous ne pûmes découvrir ni village ni habitation d'Indiens: alors nous commençâmes à craindre de manquer de vivres , car nous n'en avions pas avec nous, n'ayant personne pour les porter.

Le lendemain matin , je donnai ordre à deux hommes à cheval de chercher à gravir la montagne, le plus haut possible, de deux côtés diflFé-

tjàe Laet et le père Simon nomment Guycas , et sur le territoire de laquelle Garcia de Paredes fonda» en i556, la Tâle de Truxillo. Voici ce que le père Simon dit de cette nation :

*L«« habitant» de la province des Cuycas sont bien fait» » et de bonne mine , particulièrement les femmes. Ils vont « entièrement nus » excepté qu'ils se couvrent les parties ir^cmteuses, les hommes, avec un morceau de callebasse, et » les femmes aviec une pièce d'étofiTe de coton de diverses » cenleuiiB et de la grandeur de la main. Dans chaque village il j» y a un édifice consacré uniquement à leurs idoles qui sont » faites de terre cuite , de coton et de bois. Ils leur offrent du » coton , des colliers, des grains de cacao et d'autres bagatelles, » et leur sacrifient des cerfs ; ils en brûlent la chair et suspen- » dent les têtes dans le temple. Les Espagnols en ont trouvé • dont les murailles étaient couvertes de ces télés depuis le » h«at|us^'efi bas. Lemrs sofcierss ^b'ils nomment Xequt^j sent » en rapport avec le diable qu'ils évoquent en Inrulant des » grains de cacao. (Simon, Noticias de tierra firme, Noticiar, •^eep. iKXHiyp. 398.)»

DE FEDBRMANN. Il5

rents, et de voir s'ils apercevraient de la fumée ou quelque habitation d'Indiens , afin de ne pas passer encore le jour suivant sans nourriture 9 ce qui aurait achevé de nous affaiblir^

Nos cavaliers arrivèrent bientôt avec de bonnes nouvelles. L'un d'eux avait découvert une grande plaine où la montagne se termi»

liait, de sorte que nous n'avions plus qu'un mille d^ mauvais chemin; et quoiqu'il n'eut vu ni fumée ni village, il était très-proba* ble que l'ofi en trouverait, et qu'une aussi belle plaine, traversée par une grande ri-* vière, ne serait pas déserte et inhabitée.

Aussitôt que nous fumes arrivés dans la plaine, je m'établis avec ma troupe sur une hauteur d'où je pouvais découvrir tous ïeS environs; et j'envoyai de deux côtés différents deux cavaliers avec Tordre d'explorer le pays jusqu'à la distance d'une ou deux lieues y et de venir m'avertir «ussitôt qu'ils auraient tWwté un villagei ôudes ckftmps(*ultiTës, car

1 1 6 • AELATION

si les vivres nous manquaient , la faim ne nous manquait pas.

Pendant que j'attendais sur cette hauteur le retour de mes gens, je vis de la fumée s'élever de différents endroits des montagnes environnantes , d où nous pûmes facilement reconnaître que les indigènes nous avaient aperçus, et qu'ils faisaient cette fumée pour s'avertir d un village à l'autre. Gela nous donnait à craindre , à la vérité, qu'ils ne se réunissentpour nous attaquer; mais de l'autre côté, nous étions très-satisfaits de savoir par là, où étaient leurs habitations, pour pouvoir les y chercher et nous procurer des vivres, si nos messagers ne trouvaient pas de champs cultivés» La faim nous faisait oublier le danger, et nos soldats murmuraient déjà comme si je les avais conduits par une fausse route :

plusieurs commençaient à dire que les Indiens ne nous avaient quittés que parce qu'ils savaient que le pays où nous allions entrer était désert, qu'ils craignaient d'y mou-

DE PEDERMANir. I l 'J

rir de faim ^ et qu'ils espéraient en nous y envoyant se défaire de nous sans coup férir.

Toutes ces terreurs s'évanouirent du moment où Ton vit s élever les colonnes de fumée , qui nous prouvaient que le pays était habité. Je ne laissai pas impunis ceux qui avaient ainsi semé finsubordination et le découragement parmi les soldats; car j aurais couru un grand danger de la part 4e mes compagnons et de ceux qui devaient m obéir comme à leur ^ chef, si le secours s'était fsiit attendre seulement un jour de plus.

Les cavaliers revinrent bientôt nous an-r noncer qu'ils avaient trouvé quelques constructions environnées de champs cultivés, mais que tout était désert et abandonné. Nous nous dirigeâmes de ce côté et nous établîmes dans six maisons situées dans une belle plaine, sur le bord d'un ruisseau, et d'où nous pouvions découvrir tous les environs. Les grains n'ér taient pas encore murs; néanmoins, affamés comme nous l'étions , il nous sembla qu'ilç

|i8 EBtATIOfr

Tétaient bien assez ; et Tappëtit nous Ût trouver , à ce maigre repas d'eau et de in«l& rert, un meilleur goût que nous n'en aurions trouvé, dans un autre temps, à des^ thapons et au vin le plus délicat.

I^e soir, je fis partir un capitaine avec trente hommes pour aller surprendre un des villages dont nous avions aperçu la fumée pendant la journée, avec ordre de m'amener tous les habitants dont il pourrait s emparer, pour contracter une alliance avec eux comme je lavais fait avec d'autres jusqu'alors. Mais quand il s'en approcha, il trouva des feux allumés, les habitants bien armés, et fkisant bonne garde; de sorte que ne se sentant pas en force , il ne voulut pas les attaquer, et vint me demander du renfort.

Je n'osai lui en donner, car j'avais tant d'hommes hors de combat que je ne pouvais envoyer la quantité suffisante pour prendre ce village, et garder assez de monde pour protéger les malades et défendre le camp.

DE FISDEHlIàNN^ 11^

lét viHage était situé sur le penchant de la môti^ tagne, et dans un endroit où il était impcissiblÉ 4e se MFvîr des chevaux. C'est pourquoi nous étions loin de pouroir combattre avec autant davantage que si nous en avions fait usage; car dans les endroits où il est possible d'em^ ployer la cavalerie un homme à cheval fait plus de peur et plus de mal aux Indiens quut cinqu^pte k pied.

Cependant, je n'étais pas ti^ès-pressé de me remettre en route : je me trouvais en sûreté et bien logé dans le hameau où je m'étais, établi. Il se composait de six cabanes seulement , destinées sans doute à rentrer la ré^ Qplte. C'était plutôt une espèce de ferme appartenant à quelque cacique des environs , et située sur une hauteur qui me permettait de découvrir tout ce qui se passait au loin : nous pouvions facilement nous servir de nos chevaux, qui formaient notre principale force. Nous y avions aussi en abondjtnce de l'eau , du maïs , et quantité de cerfs.,

1 20 KBLATIOM

qui ne courent pas très-vite , et sont sans crainte des Indiens, privés de chevaux et de chiens , mais qu'il nous était facile de tuer.

Après avoir séjourné cinq jours dans cet endroit, espérant que cela ferait du bien aux malades (malheureusement il n'en fut pas ainsi), je fis partir dix cavaliers et trentecinq fantassins avec ordre de ne pas quitter la plaine, et de voir, si en remontant la rivière, ils ne découvriraient pas quelques villages indiens. Dans ce cas^ ils devaient, s^ils se croyaient en force, chercher d'abord à persuader aux naturels de venir me trouver de bon gré, et les y obliger, s'ils ne voulaient pas y consentir. Je recommandai surtout de les ménager le plus possible, craignant que si on en tuaitbeaucoup, il ne devînttrès-difficile etpeutêtre même impossible de gagner leur amitié.

Le même jour, à environ trois milles de mon camp , ils aperçurent un village où se trouvaient un grand nombre d'Indiens, faisant bonne garde , et occupés à s'exercer à ma-

DE FEDBRMANN. 1^1

nier les armes. Deux cavaliers s'ëtant avancés jusqu'à une portée de mousquet pour examiner ce village , ils virent bientôt qu'il n'y avait rien à faire , car il était entouré d'un fossé profond, que Ton n'aurait pu franchir sans perdre beaucoup de monde.

Le capitaine ordonna alors aux gens à cheval de ne pas se montrer, et il s'avança seul à la tête des fantassins, de sorte que les habitants ne virent que les deux premiers cavaliers qui s'étaient approchés, comme je l'ai dit, pour reconnaître le village. 11 plaça les huit autres dans un champ cultivé, dont les plantes étaient si hautes qu'un homme à cheval pouvait aisément s'y cacher. Puis il s'approcha du village, en s'exjDosant le moins possible, et feignit ensuite de prendre la fuite ce qui donna du cœur aux ennemis, qui sortirent au nombre de plus de cinq cent pour poursuivre les fuyards. Mais aussitôt qu'ils eurent dépassé l'endroit où les cavaliers étaient cachés , les nôtres firent volte-face et les In-

I aa RSLàTioir

diens se virent attaqués en tête et en queue. On en tua environ quarante-huit et Ton prit soixante prisonniers , le reste se mit en fuite : de notre côté quatre chrétiens furent légèrement blessés et un cheval fut tué d'un coup de flèche. Ce village est le premier où Ton fit usage contre nous de flèches empoisonnées dont je ferai plus tard la description (i).

Quand les prisonniers furent amenés devant moi, j'en remis six en liberté, leur donnant des présents pour leurs caciques. Je le$ chargeai de leur annoncer que nous n'avions que des intentions pacifiques, et de le^ inviter à venir me trouver, qu'alors je rendrais leurs prisonniers parmi lesquels il y en avait deux d'un rang élevé, dont l'un

(i) Probablement dans la secomle relation de ses voyage cpii ne nous est pas parvenue : voyez la préface en tête de ce yolume. Herrera rapporte que les Indiens de cette province empoisonnaientlews flèches avec un mélange de suc de mancenillier , de sang de serpents et de fourmis vénéneuses , qu'ils . faisaient bouiUir ensemble; il ajoute que cette cumpofitidti exhalait des vapeurs tellement malfaisantes qu'elles faisaient souvent périr les vieilles femmes chargées de sa préparation.

DE ï'fiDERMANN. 1^3

était dangereusement blessé. Je le fis panser et j'ordonnai qu'on en eût grand soin. Cependant trois jours s'éeoulèrent sans que personne seprésentât, et nous ne savionssi nous devions voir dans cette conduite la preuve de bonnes ou de mauvaises dispositions.

Quelques-uns pensaient que tous les Indiens de la contrée se rassemblaient pour venir nous attaquer et reprendre leurs prisonniers. D'autres croyaient au contraire que la crainte que nous ne leur tinssions pas parole et que ceux qui viendraient nous visiter, ne fussent feits prisonniers était la cause de ce retard, car il n'y avait pas avec nous d'Indiens qui auraient rendu témoignage de notre fidélité à garder nos promesses, comme nous en avions eu chez les autres nations. Le matin du troisième jour, je fis partir deux autres Indiens pour aller engager de nouveau les caciques à se rendre jprès de moi. Je leur dis de raconter les bons traitements que nous avions fait éprouver à nos prisonniers; ce que je fis expliquer

par rindienne que nous avions amenée avec nous de la province de Variquesemeto , et qui ne savait que fort imparfaitement la langue des Cuybas. Ce manque d'interprète nous fut très - nuisible , tant parce que cette femme avait de la peine à traduire les ordres que nous donnions, que parce que sa timidité naturelle l'empêchait de le faire avec autant d'énergie que nous l'aurions désiré. Après avoir expédié ces Indiens , je partis avec douze fantassins et huit cavaliers pour aller à la chasse aux cerfs.

Étant arrivés auprès du village où nous avions fait nos prisonniers, nous aperçûmes sur une hauteur qui le dominait une grande multitude d'Indiens armés ou sans armes avec leurs femmes et leurs enfants : les uns se montraient, d'autres cherchaient à se cacher , de sorte que nous ne savions pas ce que cela voulait dire , mais on voyait bien qu'ils ne se préparaient pas au combat puisqu'ils avaient leurs familles avec eux, et nous pensa-

DB F£DERMANN. 1^5

mes que c'étaient plutôt les habitants du village qui cherchaient à se réfugier dans Tintérieur des montagnes. J'envoyai vite chercher dans le camp l'Indienne qui nous servait d'interprète : quand elle fut arrivée , vers les trois heures, nous nous approchâmes du village à la portée de la voix. Je lui ordonnai alors d'appeler les habitants , mais ils ne nous firent pas de réponse. Croyant qu'il était'désert et abandonné nous y entrâmes avec précaution , après avoir placé quelques hommes dans un poste d'où Ton pouvait découvrir l'endroit où les Indiens s'étaient réfugiés , et pour nous avertir s'ils faisaient quelques mouvements. Nous arrivâmes sans trouver personne jusqu'au milieu du village en face d'un grand buhio (i) ( c'est ainsi qu'ils appellent leurs maisons ) , devant la porte

(i) Selon ]e petit glossaire de mots en nsage en Amérique que le père Simon a donné à la suite de son ouvrage , Buhio est une expression de la langue des Indiens de Saint-Domingue, que les Espagnols adoptèrent pour désigner les cabanes des naturel^, tans s'inquiéter de sa véritable signification.

1 26 WLATIOlf

duquel on avait placé sur deux sièges quelques petits bijoux d'or, et des vases avec des provisions et du gibier; mais personne ne paraissait. Quand llndienne notre interprète voulut ouvrir la pwte de ce buhio, comme elle avait ouvert celle des autres , elle la trouva fermée et barricadée , et elle entendit qu'il y avait du monde dedans. Je fis dire à ceux de l'intérieur d'ouvrir et de scwrtir pour se soumettre à faire amitié avec moi, n'étant venu que dans ce but et non pour leur faire le moindre mal , ils reftisèrent long-temps nous disant de prendre Tor et lès vivres qu'ils avaient placés devant la porte, et ée leur renvoyer les prisonniers. Je répondis que je n'avais pas besoin d'or, que j'en po^édais assez moi-même, et que je leur avais envoyé des présents d'un plus grand prix , que s'ils sortaient volontairement, je ne leur ferais pas de mal, mais que s'ils continuaient ^ se tenir renfermés je ferais mettre le fbu à leur habitation, ce qu'ils n'avaient

pas prëvù, se croyant ^ns une citadelle imprenable après avoir barricadé la porte. Ils se décidèrent donc à ouvrir : le principal d'entre eux sortit le premier, les autres le isuivirent au nombre de près de cent. C'étaient des hommes forts et bien armé^ Je îeur fis des reproches de penser à merésiâter^ tandis que j'étais assez puissant pour détruire toute leur armée en envoyant contre elle un àeui cavalier, et que j'en avais en quantité. Commeplusieurs de nos gens à<[îbeval portaient derrière eux les cerfs que nous avions priS) je leur dis qu'ils étaietot bien ineetisés de t^uloir nouÀ échapper, quand lea cerfs , bien plus agiles qu'ietiatj ne pouvaient y parveair j /ajoutai qu'ite ne devaient attribuer qu'à hi Colère des dievaux le mal que nous \ewt avions fait dans le dernier combat, et que cewcr^ài avaient été tellemeitt irrités de leur ré* siistance qtie nous n'avions pas pu le$ r«te* îiir, inaiâ que notre voIonAé étMt de les bieti traîter, et que s'il en av^it étéaiitreniesit, U

1 28 RELATIOir

nous aurait été bien facile de les détruire tous. Ce discours les persuada et ils furent convaincus de notre puissance et de notre bonne volonté pour eux.

Ils s'excusèrent en disant que ne nous connaissant pas , ils avaient cru devoir se mettre en défense contre nous, comme on fait envers tout inconnu. Mais qu'ayant appris par nos envoyés qui nous étions , ils se disposaient à venir nous trouver : qu*ils avaient été retenus jusqu'à la nuit précédente , par la nécessité de donner la sépulture à ceux que nous avions tués. Que nous ayant vus arriver de loin, ils avaient craint que nous ne vinssions pour les attaquer de nouveau. C*est pourquoi ils avaient envoyé leurs femmes et leurs enfants dans les montagnes, et s'étaient renfermés pour éviter le premier choc , jusqu'à ce qu'ils eussent pu nous expliquer qu'ils avaient l'intention d être nps amis. Ils m'of- ^frirent de nouveau l'or qu'ils avaient place comme je l'ai dit , sur des sièges devant la

DE FEDERMANN. I 29

maison , mais je refusai de l'accepter dans la crainte qu'ils crussent que nous n'étions venus que pour cela. Afin de ne pas avoir l'air de douter de leur amitié , je renvoyai une partie des prisonniws, avec ordre de ramener leurs femmes et leurs enfants dans le village , et j'emmenai les autres avec moi. Je remis donc entre leurs mains leurs parents qui étaient en notre puissance , et je leur fis présent de couteaux et de quelques verroteries qu'ils estiment beaucoup , leur ordonnant d'inviter les habitants des autres villages à venir me voir et à se reconnaître mes alliés.

Dès le lendemain plusieurs caciques des environs arrivèrent pour me visiter dans l'endroit où je m'étais établi d'abord , et que je n'avais pas encore quitté. Ils m'apportèrent des présents , et cela dura ainsi pendant neuf jours, ce qui me fut très-utile pour affermir mon alliance avec cette, nation et la mieux connaître , précaution nécessaire pour ï- 9

1 3o RELATION

pouvoir continuer notre route. J'espérais aussi que le repos ferait du bien à mes sol^ dats attaqués en général de fièvres et d'ulcères causés par la qualité de l'eau , ne pensant pas que leurs souffrances pussent durer longtemps. Mais pendant neuf jours , le nombre des malades augmenta plus encore que les guérisons. Ce n'était pas seulement, comme je l'avais cru , l'air humide de la province de Variquesemeto qui en était cause , mais aussi les fatigues, les privations, la marche de quatre jours que nous avions faite dans l'eau, la mauvaise qualité de la nourriture, et surtout le manque absolu de remèdes.

La difficulté de transporter les malades était encore plus grande qu'en quittant le Variquesemeto; cependant je me remis en marche , dans l'espoir d'atteindre bientôt l'autre mer, que les Cuybas m'assuraient être très-proche, et même plus qu'ils ne le pensaient réellemen t, espérant ainsi se débarrasser de nous ; car

DE FEDERMANN. l3i

quoique nous vécussions bien avec eux, il est facile de supposer que nous n'étions pas des hôtes bien agréables. Nous marchâmes donc pendant cinq jours , non sans difficultés à cause des malades , faisant de courtes étapes d'un, de deux ou de trois milles, en allant d'un village à rautre.Heureusement que nous avions des Indiens pour porter nos bagages et nos provisions, et pour avertir les habitants des endroits que nous devions traverser, de ne pas s'effrayer.

Enfin, le i5 décembre nous arrivâmes dans un grand bourg de cette nation, nommé Hacarygua : il ressemble plutôt à plusieurs villages situés les uns près des autres le long de la plaine, mais ils appartiennent tous au même cacique et portent le seul nom d'IIacarygua. Il renferme environ seize mille Indiens en état de porter les armes, sans compter les vieillards, les femmes et le$ enfants. Ces habitants, dont une partie est de la nation Cuybas , et l'autre de la nation

l3a BELATION

des Caquetios, vivent mêlés ensemble. Comme Je leur avais fait annoncer d'avance notre arrivée par nos amis les Guy bas, nous en fûmes très-bien reçus, ils nous firent des présents d'or, de gibier et de toutes sortes de provisions.

Cependant je ne crus pas prudent de rester longtemps dans cet endroit , craignant que le nombre des habitants, et la force que leur donnent les flèches empoisonnées dont ils se servent , ne les encourageassent à nous attaquer, surtout ayant autant de malades.

Mais il était si difficile de transporter ces derniers que, d'un jour à l'autre , je retardai mon départ pendant près d'une quinzaine, car nous avions en abondance , du gibier , du poisson et d'autres vivres; et le grand nombre des habitants faisait que nous leur étions moins à charge. •

Pendant cet espace de temps, deux chrétiens moururent , quelqi«s-uns recouvrèrent la santé et je n'eus pas d'autres malades , ce

DE F£DEBMANM. 1^3

qui nous rendit plus facile la continuation de notre route.

Le onzième jour , à la prière des habitants et pour leur prouver notre amitié et notre désir de les obliger, j'envoyai un capitaine avec trente fantassins et cinq cavaliers contre plusieurs villages des Cuyones, situés à quelques milles de Hacarygua, dans les montagnes, et qui sont leurs ennemis. IXn cacique de la nation à la tête de huit. cents hommes, accompagna les nôtres; il devait obéir en tout aux ordres de mon capitaine.

Ceux qui ne connoissent pas les Indiens me blâmeront d'avoir ainsi divisé ma troupe, car ils auraient pu user de cette ruse pour nous séparer et nous détruire ensuite les uns après les autres, ce qui leur aurait été d'autant plus facile que je conduisais avecmoi beaucoup de malades; mais nous avions bien calculé notre conduite. D'abord, il faut dire que, ces Indiens ont une telle peur des chevaux, qu'avec quelques cavaliers et une petite troupe de

1^34 rblàtiou

fiuitassîns on en mettra en fuite un plus gmid nombre que je n'ose le dire , dans tous tes endroits où les chevaux pourront manœuvrer, n faut vraiment que la toute-puissance de Dieu d'en soit mêlée, pour que de telles multitudes aient été défaites, je ne dirai pas par moi et les miens , car je n'écris pas pour ma gloire, mais par Femand Gortès dans le Yucatan , par Pëdrariasd'Avila dans le Nicaragua, et par Fernand Colon , qui le premier a découvert les Indiens de Santo-Domingo , et plusieurs autres gouverneurset capitaines de S. M, dans le» Indes, ce que l'on peut à peine croire et s'imaginer. Ceux qui veulent le savoir n'ont qu'à lirece que Jérôme Seitz et d'autres ont traduit de là langue espagnole : l'on y trouvera les relations que chaque capitaine a envoyées , et où il rend compte de sa conduite, et non-seulement la confirmation dece que j'ai avancé, mais encore deschoses bien plus extraordinaires ( i ).

(i) Quelques recherches que nous ayons faites, nousn'aron» pu découYrir aucune trace de ce Jérôme Seitz] ou de ses ou- ▼rages. 11 n'est cité ni jpar Hébert ni par Stuck,

Dfi FEDEAMANN. l55

Pdur en revenir à notre sujet, nous nou« étions établis et bien fortifiés à Haearygua , dans une rue près de Feau , dû nous faisions la garde soigneusement jour et nuit, et toutçs les heures nous parcourions les rues à cheval et deux à deux pour voir si nous remarquions quelque change-* meiit dans la conduite des habitants , ce qui ^t très-facile à voir , car tant qu'ils ne ca* chent pas leurs femmes et leurs enfants, ils n'ont pas de mauvaises intentions. Au reste, quand ils auraient été assurés de nous défaire et de ^ous tuer tous, ils n'auraient pas bougé s'ils avaient craint le moindre danger; car ils n'Iittaquent que lorsqu'ils croient pouvoir le faire en toute sûreté j aussi dans les combats leur perte est-elle peu considérable, et sur dix taille il en périt à peine deux ou tsfoi^ cent. Cela suffit pour les mettre en déroute , surtout si leur chef est tué ; alors on est $ûr de la victoire et souvent on ne |ierd pas un homme; tandis qu'ils seraient

très-diflSciles à vaincre , s'ils tenaient ferme comme nous. Ils se tirent seulement des flèches de loin et ne s'approchent pas; c'est pourquoi ils nous ont souvent dit que nous ne savions pas faire la guerre , puisque nous attaquions de suite corps à corps. Ils ne peuvent résister au premier choc, et c'est pour cela qu'un si petit nombre de chrétiens à pu soumettre une si grande multitude d'Indiens, comme nous l'avons fait voir, et comme d'autres capitaines l'ont prouvé d'une manière encore plus éclatante.

Je fis aussi venir le principal cacique de Hacarygua , et je le retins jour et nuit dans mon logement pendant tout le temps que les miens furent à cette expédition des Guyonès.

J'ordonnai de le garder à vue, étant bien assuré que ses sujets n'oseraient rien entreprendre contre nous, tant que leur cacique serait, nonpas avec eux, mais entre nos mains, ce qui fut pour nous un gage dé sûretés Je dis au contraire au cacique que c'était par amitié et

DE FEDERMANN. iZ']

pour rhonorer que je le faisais demeurer avec moi. Afin de l'obliger d'avoir l'air d'y croire, qu'il le fît ou non du fond de bonne volonté , je conversais avec lui sur l'état du pays et sur la mer du Sud, dont on nous avait parlé. Il me donna des renseignements plus exacts que ceux que je possédais, m'apprit qu elle était beaucoup plus près que je ne l'avais pensé , et m'indiqua deux routes pour y arriver*

Page 1