CHAPITRE X
Mort de Topa-Inga-Ynpangai. — Couronnement de son fils Gnayna-Capac. — Conjuration tramée contre le noaveau roi.
Si un peuple doit une grande reconnaissance à son souverain quand il recule les bornes de son empire et l'illustre par ses exploits^ il lui en doit une plus grande encore quand il lui donne de bonnes lois ; car c'est par elles que l'on conserve les provinces qui ont été
soumises par la force des armes. En lisant la vie de Topa-Inga-Yupangui , il serait difficile de décider s'il se distingua davantage par la valeur qu'il déploya dans ses guerres pu par la sagesse des lois qu'il promulgua ; il punis^ sait avec tant de sévérité ceux qui les violaient^ que quelques personnes l'ont regardé comme cruel et inexorable. 11 avait fait construire à Cuzco des prisons si terribles que leur nom seul faisait trembler ses sujets d'épouvante. Il fit creuser à Sanga-Cancha des souterrains qui contenaient tant de détours et de corridors, que l'on eût dit qu'il voulait imiter le séjour du Minotaure de Crète : on n'y marchait que sur des cailloux aigus j ils renfermaient des lions , des tigres et des ours ; sur le sol rampaient des vipères , dés serpents et des crapauds. Tous ces animaux y avaient été apportés des montagnes pour efifrayer les criminels. Ces prisons étaient destinées aux rebelles et aux traîtres ; ceux que l'on y jetait étaient à l'instant déchirés par les animaux
féroces^L'Ingacn fit aussi construire àTancar, sur la frontière de Cayo-Caché, et à Bimbilla ; ceux qui y étaient une fois entrés ne recouvraient jamais leur liberté. On y renfermait, les sorciers coupables de maléfices ^ les magiciens y les empoisonneurs ^ les faux prophètes et les prêtres qui manquaient à leurs devoirs. Les prisons de Pomapongo étaient moins cruelles ; c'étaient des espèces de maisons d'arrêt pour les accusés qui n'étaient pas encore jugés. Ce fut par cette sévérité que Topa-Inga parvint à civiliser le pays y et qu'il se fit respecter , ainsi que ceux qu'il nommait pour le représenter.
Les fatigues de la guerre et du gouvernement avaient fini par altérer la santé de Topar-Inga et par afiaiblir ses facultés intellectuelles ; il devint vieux avant l'âge et mourut à Guzco ^ en 4 493 , après avoir gouverné le Pérou pendant plus de trente ans , quoiqu'il n'eût porté la couronne que pendant vingt- deux. Il laissa plusieura enfants légi^
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times et un grand nombre de bâtards. L'héritier légitime était Guayna-Gapac ^ Tainé des fils qu'il avait eus de sa sœur ; mais Topa- Inga avait désigné pour lui succéder Capac- Guari , qu'il avait eu d'une de ses concu)>ines^ nommée Mama*Ghiqui-Oello. Les Péruviens avaient tant de respect pour la volonté de leur souverain, qu'ils auraient reconnu Capac- Guari , si la reine , mère de Guayna-Capac, n'avait protesté contre la volonté de son époux en s'appuyant sur ses propres lois.
Elle réunit les principaux de l'empire , leur représenta les droits de son fils, et accusa Mama-Chiqui-Oello d'avoir empoisonné Topa- Inga. Les partisans de Guayna-Capac profitèrent de cette accusation, bien ou mal fondée, pour la metti^c à mort et pour exiler son fils à Ghinchero. Ils lui assignèrent cependant de quoi vivre selon son rang, avec défense de jamais reparaître à Cuzco.
Quand les obsèques et le deuil de Topa- Inga ûirent terminés, on s'occupa du couron-
nement de Guayna-Capac , qui eut lieu avec une pompe jusqu'alors inconnue à Guzco. Ce prince était fort jeune quand il prit l'aigrette et le yêtement impérial. On choisit donc Apoc- Gualpaya^ cousin de son père^ qui s'était toujours distingué par sa prudence et sa valeur , pour être régent de l'empire jusqu'à ce que le jeune Inga fut en âge de gouverner par lui-même.
Au bout de quelque temps ^ Ton apprit avec certitude qu'Apoo-Gualpaya cherchait à profiter de sa position pour faire monter son fils sur le trône , et qu'il s'était déjà ménagé l'appui de plusieurs provinces puissantes. Voici comment cette trahison fut découverte. Quelques Indiens volèrent une nuit à Lima- Tambo des paniers de coca que l'on portait à Guzco. Quand ils les eurent ouverts^ ils furent trèfr-étonnés de les trouver remplis de chumbis ou massues garnies de pierres dont tes Indiens se servaientà la guerre , de gualcanas ou boucliers ^ de flèches , de guachis.
et d'autres armes offensives et défensives. Ils allèrent faire part de cette découverte à Apoc- Achache , oncle du jeune Inga et gouverneur de Chinchaysuyo. Celui-ci fit arrêter les caciques des Indiens qui apportaient ces paniers de coca , fit ouvrir tous ceux qui leur étaient restés, et les trouva paiement remplis d'armes. II s'aperçut aussi qu'ils avaient attaché des lances et des dards autour des piquets destinés à supporter leurs tentes de voyage.
ApoC'Achache les ayant mis secrètement à la question^ ils avouèrent tout le complot; mais il ne put le faire avec assez de mystère pour que Gualpaya n'en fût pas instruit. Celui-ci, voyant son projet découvert, résolut de l'exécuter avant que l'on eût le temps de s'y opposer.
Guayna-Capac se trouvait alors à Quispibamba pour assister à une fête à laquelle Gualpaya l'avait invité. Celui-ci s'y rendit en toute hâte pour tuer le jeune prince; mais au momenf où il arriva ^ les chefs de la garde
dé ringa , qui venaient d'apprendre ses noirs projets y se saisirent de sa personne et le jetèrent par la fenêtre en criant à la trahison. Au même instant^ Apoc-Achache arriva avec quelques troupes qu'il avait rassemblées à la hâte pour venir au secours de l'Inga; il saisit Gualpaya par les cheveux en lui disant :
ce Scélérat, traître, un projet comme le tien » n'a pu être conçu que par un homme aussi » contrefait que toi ( il lui disait cela parce »que Gualpaya était bossu). Gomment, mi- »sérable, as-tu pu penser à souiller notre » noble maison du sang de Guayna-Capac ?
» Ton sang aurait dû se glacer dans tes veines » à l'idée seule d'une semblable perfidie. Pen- » sais-tu que ton bâtard était digne de revêtir » le tarcogualca du souverain ? Crois-tu , stu- » pidc vieillard, que la race des Ingas est » éteinte, et qu'on ne saurait trouver un roi » que dans ta misérable race? »
Après l'avoir ainsi accablé d'outrages, il lefit saisir par ses soldats et renfermer dans le pa-
lais Je Capac-lupangiii , josqpi'à ce qa'on lui eût Eût joa proe»^ Qadiyie ti mpi 9près, il fut mis à mort airec tua» ceux de ses coiih pliees 4{iii ie troirvaiiait a Coaco, et sod jeune iils qa 11 a^ait Toola iiire cauromicr. On re* cfaepclia tsasœte quels cfeuent les cauâqœs des provinces qui aTaient trcn^pé dans la conju* ration. On les mit à MKurt ainsi que leurs enfiuQfcs; leurs biais furent cnnfisqués au profit de Ilnga, et leurs Indiens devinrent
Gomme Guayna-Gapae avait atteint à cette époque Tàge fixé par les lois pour sa majorité, il commença à gouverner par Imnooième. Pour allier le poids d'une diarge aussi pesante , il prit pour conseiller et pour assodé un de ses frères nommé Auqui-Topa-Inga. Les grands de Fempire s'occupèrent ensuite à lui chercher une épouse , afin qu'il eût des héritiers légitimes, et le marièrent avec sa sœur , nommée Mama-Cusirimay . Ce mariage f qui combla de joie tout l'empire , fut
célébré partout avec une grande magnificence.
On renouvela à cette époque les cérémonies flinébrcs en l'honneur de son père Topa-Inga- Yupangui etdesa mèreMama-Oello. L'Inga en** voya des messagers dans tout l'empire^ depuis Quito jusqu'au Chili ^ qui sont éloignés de mille lieues l'un de l'autre, avec l'ordre d'offrir partout des sacrifices et de pleurer leur mort. Toutes les dépenses qu'occasionnèrent ces cérémonies furent supportées par le trésor royal de Guzco. On mit dans les places publiques les statues de Topa-Inga et de Mama- Oello, ce qui renouvela la douleur universelle. A cette occasion, on distribua aux pauvres des vivres et des vêtements , on pardonna à beaucoup de condamnés, l'on affranchit un grand nombre d'esclaves, et l'on ouvrit les prisons , afin que tout le monde pût venir les pleurer. Guayna-Capac demanda ensuite au Soleil la permission d'aller pleurer son père à Gaxamarea; il fit la route
en offrant des sacrifices et des prières publiques dans tous les villages où son père avait passé.
L'Inga revint ensuite à Cuzoo, et , après s'y être reposé quelque temps , entreprit les expéditions dont nous parlerons au chapitre suivant.